Les 3 maladies de l’Eglise

 

Lectures Bibliques : 1 Corinthiens 12, 12-27

Prédication :

Ainsi donc vous êtes venus. Quelle est donc cette force qui vous a poussés ce matin à répondre à notre invitation ? Il y a certes les habitués de cette maison mais il y a aussi celles et ceux qui viennent dans un temple protestant pour la première fois de leur vie, invités par des amis, attirés par une petite annonce, répondant à un appel ? Moi je crois fondamentalement que c’est une force spirituelle qui vous a poussée à sortir de vos lieux habituels pour venir ici avec nous ce matin pour faire corps, plusieurs parties, rassemblées, poussées chacune de leur côté à former un tout. Et pourtant, dit l’apôtre Paul, et pourtant il y a plusieurs parties… C’est une réalité. J’entends là le fait qu’en venant ici ce matin vous ne reniez rien de ce que vous êtes, de qui vous êtes, vous ne venez pas pour adhérer au protestantisme mais vous avez été attirés, appelés, convoqués par l’Esprit qui vous habite pour, ce matin, avec nous ne former qu’un seul corpsTous, juifs et non-juifs, esclaves et hommes libres, nous avons reçu le baptême dans un seul Esprit Saint, pour former un seul corps. Nous avons tous bu à la source de cet unique Esprit.

Parce qu’il faut bien que nous prenions conscience, les uns et les autres, que tant que nous célébrons dans nos communautés respectives, nous ne faisons pas corps et le Corps du Christ n’est pas rassemblé. Il est et il reste, comme qui dirait, démembré, déchiré, dispersé, ventilé, « éparpillé par petits bouts façon puzzle » disait Michel Audiard dans les Tontons Flingueurs…

Vous êtes le corps du Christ… De fait, on ne choisit pas son corps : c’est un fait, une réalité et ce n’est ni un choix, ni une envie ou ni une décision. Les chrétiens sont un corps. L’apôtre Paul ne pose pas une question (quand serez-vous enfin le corps du Christ ?). Il ne lance pas une interpellation (vous devriez être le corps du Christ !). Il ne formule pas non plus un commandement nouveau (soyez le corps du Christ !). Il affirme, il décrit, il annonce, il proclame, il dévoile une vérité toute simple, toute bête. Ce que nous vivons ensemble ce matin est une Apocalypse au sens précis du terme, c’est à dire une Révélation : nous sommes le Corps du Christ. Quelle conséquence tirer de cette affirmation ? Faut-il en conclure qu’il n’y a pas d’excommunication possible entre nous puisqu’il ne s’agit pas d’une décision mais d’un état de fait ? Faut-il en conclure que notre existence est indéfectiblement liée les uns aux autres, que nous en soyons conscients ou non, que nous en soyons satisfaits ou non, et que ce qui arrive aux uns touche et affecte les autres ? Si une partie du corps souffre, toutes les autres parties souffrent avec elle. Si une partie est à l’honneur, toutes les autres partagent sa joie…

Parce qu’il faut bien dire que ce Corps que nous formons ensemble est bien souvent malade, blessé, abîmé, persécuté. Il ne faut pas voiler ici les agressions subies par les chrétiens dans le monde. L’association catholique « Aide à l’Eglise en Détresse », comme l’association protestante « Portes Ouvertes » s’accordent sur les chiffres accablants de l’année 2019. 245 millions de chrétiens sont fortement persécutés dans le monde (1 chrétien sur 9 !). Le nombre de chrétiens tués à cause de leur foi a augmenté de 40% en un an passant à 4 315 chrétiens tués. 3 150 chrétiens sont détenus à cause de leur foi. Et les églises ciblées, fermées ou vandalisées, a plus que doublé depuis 2018 jusqu’à 1 847. Le Nigéria est le pays où être chrétien est le plus dangereux. Mais il faut aussi parler du Pakistan (à cause de la loi anti-blasphème – Pensons à Asia Bibi), de la Libye (pensons aux migrants chrétiens réduits à l’esclavage), de la Somalie (chrétiens assassinés par le groupe Al Shabab), de l’Afghanistan, sans oublier la Corée du Nord et la Chine.

Cette persécution des chrétiens, l’apôtre Paul la connaît parfaitement pour l’avoir lui-même pratiquée… Mais visiblement ce n’est pas ce qui l’inquiète le plus. Selon l’apôtre, ce ne sont pas les agents pathogènes venus du dehors qui mettent en danger le Corps du Christ. Non, ce sont bien plus les fragilités internes, les vulnérabilités du corps en tant que tel qui attirent son attention. Et il nous propose de réfléchir ce matin aux dangers qui nous menacent de l’intérieur.

Le corps forme un tout… Pour le Christ, c’est la même chose. Tous, Juifs et non-Juifs, esclaves et personnes libres, nous avons reçu le baptême dans un seul Esprit Saint, pour former un seul corps. Nous avons tous bu à la source de cet unique Esprit. C’est là une réalité simple : sans esprit, il n’y a pas de vie dans le corps et il n’y a pas non plus d’esprit qui flotterait dans l’espace sans corps. Corps et âme forment un tout indéfectible. Et pourtant, les chrétiens opèrent bien souvent une dissociation du corps et de l’esprit. Ce n’est pas mon propos ici de discuter si l’humain est bipartite (corps et âme) ou tripartite (corps, âme et esprit). Paul ne parle pas ici de l’âme mais bien de l’Esprit de Dieu en tant que souffle qui donne vie à l’Eglise comme corps, autant qu’à notre corps en tant que Temple du Saint-Esprit. Et c’est cette dissociation qui représente une grande menace pour le Corps du Christ. En acceptant par exemple de séparer le spirituel du matériel, nous chrétiens acceptons de subir une expulsion du spirituel de l’espace public. Mardi dernier dans ses vœux au ministre de l’intérieur, le pasteur François Clavairoly, président de la FPF revendiquait l’affirmation de la foi comme un acte citoyen. Je crois qu’il a raison. Mais malheureusement, comme un effet retour, il nous arrive de retomber dans une sorte de platonisme manichéen qui méprise le corps et le monde pour trouver refuge dans le seul spirituel. A l’inverse il faut aussi pointer le fondamentalisme comme un danger qui traverse toutes les églises et toutes les religions. Lui aussi prend sa racine dans cette dissociation et dans ce surinvestissement du corps au détriment de l’esprit. Je crois tout aussi important de bien repérer la haine de l’humain qui se dit autant dans le transhumanisme (l’homme serait dépassé par la machine) que dans l’antispécisme animaliste (l’humain ne serait rien de plus qu’un animal comme un autre) : en perdant ce qui distingue l’homme de la machine comme de l’animal c’est la conscience de soi qui disparaît. Or, c’est la conscience qui constitue le siège central du corps humain. Notre conscience est le trône sur lequel l’Esprit de Dieu vient s’asseoir pour prendre sa place dans notre vie.

Le corps n’est pas une seule partie, il y en a plusieurs. Le pied peut dire : « Moi, je ne suis pas une main, donc, je ne fais pas partie du corps. » Pourtant, il fait quand même partie du corps. Dieu a placé chaque partie dans le corps, comme il l’a voulu. Si l’ensemble se compose d’une seule partie, il n’y a pas de corps. Il y a donc plusieurs parties, mais un seul corps. Filant la métaphore du corps par cette discussion surréaliste entre le pied, la main, l’œil et l’oreille, Paul pointe la racine profonde d’un autre danger majeur qui menace le corps du Christ. Celle d’une hiérarchie qui traverserait le corps accordant une place suréminente à certains qui prétendent surpasser les autres par une place à part, un privilège, un don particulier, une mission à part, une onction surnaturelle particulière, une sur-nature sacerdotale qui les mettrait au-dessus des autres. Pourquoi faites-vous du Corps du Christ une cour de récréation où chacun se chamaille pour avoir la première place ? Si j’ai bien lu le Pape François, il pointe là le mal principal qui affecte le fonctionnement de l’Eglise. Je cite ici le journal La Croix du 30 août dernier : « La révélation de terribles abus sexuels dans l’Église américaine, jusqu’à la mise en cause du cardinal Theodore McCarrick, venant après tant de scandales (Chili, Australie…) a conduit, le 20 août le pape François à poser un geste d’une portée symbolique inouïe : adresser une lettre à l’ensemble des catholiques du monde entier, 1,3 milliard de personnes. (…) François l’a compris : comme ne cessent de le rappeler les victimes ces derniers jours, le pardon ne suffit pas. C’est à un changement de culture qu’il faut désormais s’attaquer. » Le Pape écrit : « Cela se manifeste clairement dans une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Eglise – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme, cette attitude qui annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple. Le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd’hui. Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme ». Il s’agit en fait d’une question de mauvais placement : le cléricalisme apparaît quand un serviteur se prend pour la tête à la place du Christ, s’imaginant agir in persona Christi c’est à dire à la place du Christ.

F&S sachez que nous touchons ici le seul point qui nous distingue vraiment et qui nous sépare encore catholiques et protestants. De fait, le cléricalisme concerne le fonctionnement de l’Eglise mais si on n’y prend garde, il peut mettre en question le salut, la grâce, la Parole de Dieu en s’interposant entre Dieu et les hommes. La Réforme a choisi dès le XVIème siècle de traiter la cause de la maladie et pas seulement le symptôme qui laisserait le problème intact. Pour essayer de se garder du cléricalisme, le protestantisme a fait le choix radical et structurel de concevoir une église sans clercs, un Corps du Christ sans hiérarchie, une communauté sans prêtre. Parce que le clergé est source du cléricalisme, nous avons fait le choix de nous en passer. La gestion de l’autorité se vit de manière collégiale et élective. Du coup sont rendus possibles les mariages des pasteurs, l’accession des femmes à tous les ministères et à toutes les responsabilités, à tous les niveaux de l’Eglise. Parce que, comme le dit le Pape François, l’Eglise Corps du Christ se doit d’être une servante et non une médiatrice, une communion fraternelle et non un lieu de pouvoir et donc d’abus de pouvoir. C’est le choix que nous avons fait dans le protestantisme. Cela ne signifie pas du tout qu’il faudrait abandonner l’ecclésiologie sacramentelle et eucharistique de la continuation de l’incarnation si importante pour le catholicisme romain puisque, même sans clergé, l’Eglise est et demeure le Corps du Christ quoiqu’il arrive.

J’ai conscience du côté déstabilisant (aujourd’hui on dirait « disruptif ») de ce que je viens de dire. Mais la communion fraternelle qui m’anime me fait espérer que vous ne trouverez rien de blessant dans mes propos qui ne cherchent qu’à décrire la différence profonde qui nous sépare encore, gardant à l’esprit les mots de Paul : les parties que nous jugeons les moins respectables, nous les respectons davantage. Celles qu’on ne doit pas voir, nous nous en occupons avec plus de soin…

De toute façon, dit Paul (et ce sera ma conclusion) l’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi ! » Et la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ! » Là est le 3ème et grand danger qui menace le Corps du Christ. Quand la division s’installe à l’intérieur du corps entre l’œil et la main, la tête et les pieds, on parle de dédoublement de personnalité, et cela s’appelle la schizophrénie, un corps déchiré, éclaté, éparpillé en lui-même. C’est ici que le protestantisme serait bien inspiré de se taire avec humilité, tant les protestants sont agiles et prompts à déchirer le corps du Christ avec beaucoup de désinvolture, changeant de communauté aussi rapidement qu’ils changent de voiture ou de travail, au gré de leurs humeurs, de leurs aigreurs, de leurs frustrations. La fréquentation assidue des catholiques m’a fait découvrir l’importance de la fidélité, de l’unité, de « faire corps », de rester ensemble, de ne pas demander le divorce dès que son conjoint laisse traîner ses chaussettes au milieu du salon. Mais dit Paul, Dieu a fait le corps en donnant plus d’honneur aux parties les moins respectables. Alors il n’y a pas de division dans le corps. Au contraire, toutes ses parties prennent soin les unes des autres. Nous avons besoin de prendre soin les uns des autres et nous nous ne voulons pas nous satisfaire de l’hiver œcuménique que l’on se plait à diagnostiquer. Nous avons besoin de prendre soin les uns des autres parce que nous avons pris conscience de la vulnérabilité du corps du Christ… Alors ensemble nous décidons d’œuvrer pour le rapprochement, pour l’unité, pour la communion fraternelle. Non pas parce que nous serions des gens formidables (ce qui est probable en soi mais nous n’en savons rien tant que nous n’avons pas établi des liens fraternels entre nous) : si nous voulons susciter ce rapprochement c’est parce que nous avons pleinement conscience d’avoir besoin d’être ensemble pour être le Corps du Christ. Quand nous ne sommes pas ensemble, nous ne pouvons pas prétendre être l’Eglise. Tout au plus sommes-nous des communautés ecclésiales et bien souvent, nous ne sommes rien d’autre que des clubs chrétiens. Frères et sœurs, merci d’être là parmi nous et avec nous, parce que nous avons absolument besoin d’être ensemble pour être le Corps du Christ. Nous sommes le Corps du Christ et chacun de nous est une partie de ce corps. Amen.

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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