Halte à l’humiliation !

Lecture Biblique : Matthieu 3,13 – 4,11

PREDICATION :

Pour ceux qui ont l’esprit plutôt religieux, pas d’idée plus répandue que celle-ci : l’homme a été créé par le dieu qui a fait le ciel et la terre, il est une créature entre les mains d’un dieu qui, dans son immense bonté, a donné la vie aux pauvres hères que nous sommes, un dieu devant qui il faut retirer ses chaussures, se couvrir la tête, fermer les yeux, tant sa sainteté et son amour pour nous sont inversement proportionnels à notre indignité et notre incapacité à suivre ses commandements. Tout le monde pense cela, dans toutes les religions : nous sommes indignes devant Dieu. Il y a même un cantique qui dit « Si mon peuple s’humilie… » ! Quelle drôle de chanson : si mon peuple s’humilie…

Pour les « scientifiques » non-religieux, l’homme n’est que le produit de la matière et du hasard, il ne doit sa vie à personne et ne la rend à personne quand elle s’achève. Copernic et les astrophysiciens avaient commencé en nous montrant que notre terre est loin d’être le cœur et le centre de l’univers : rien qu’une infime et insignifiante petite planète de rien du tout. Darwin et les généticiens ont continué le travail se sont ingéniés à nous démontrer que l’être humain n’est qu’un animal, certes évolué mais animal tout de même et donc, par principe, « clônable » à souhait. Un chinois vient même de commencer. Tandis que, ultime humiliation, Freud et tous les psychologues nous ont prouvé que nous ne sommes même pas maîtres de notre esprit, mais le jouet des pulsions, de libido qui travaille de notre inconscient en sourdine. Humiliation religieuse où il faudrait s’abaisser, s’humilier devant Dieu et humiliation scientifique où il faudrait s’abaisser, s’humilier devant les connaissances scientifiques…

Je lisais dans la très sérieuse revue catholique « La vie » un article sur les jeux de l’amour et de la chimie. Tomber amoureux ? Un piège de la nature, disent froidement les neurobiologistes. L’attirance ? Une simple question de cellules odorantes appelées phéromones qui appellent et détectent un génome complémentaire du nôtre afin que notre espèce humaine se perpétue au mieux. L’amour ? Un problème hormonal conditionné par l’hormone du lien : l’ocytocine qui permet l’hyperexcitabilité de nos sens, libére à chaque contact (baiser, caresse, proximité, câlins…) une décharge de dopamine, la dope, la cocaïne de l’amour, une drogue qui provoque la production d’endorphines, responsables de ces bouffées de bien-être ressenties quand on est amoureux. Problème bien connu des toxicomanes : il en faut toujours plus pour retrouver le même niveau de sensation, d’ivresse. La période passionnelle de l’amour ne dure pas, disent-ils, parce que notre cerveau s’accoutume à sa dose de dopamine. Trois ans se sont écoulés depuis le coup de foudre et la suite de l’histoire est fortement compromise…

Et pourtant, toutes ces humiliations provoquent en nous une véritable résistance. Tout en nous résiste à ces humiliations diaboliques au sens propre du terme tant elles nous déchirent de l’intérieur. Tout cela est peut-être factuel ou scientifique mais ce n’est pas « vrai ». N’en déplaise aux disciples de Descartes, ceux qui revendiquent le titre de « cartésiens », l’esprit humain ne se contente pas d’analyser et décrire les faits par l’enchaînement sans intention des causes et des conséquences. Bien au contraire, je crois avec Emmanuel Kant que toute la force de l’esprit humain justement consiste à essayer de s’arracher de la contrainte de la nature, des hormones, des gênes, des pulsions en obéissant à des règles qu’il se donne à lui-même pour discerner le bien du mal, la vérité de ce qui est mensonge. Quand l’esprit cartésien se contente de décrire une réalité, l’esprit humain, lui, parle de sens, de beauté, d’éthique et de vérité.  Voilà pourquoi la vérité de notre être, de nos relations, de nos histoires d’amour, de l’amour que nous avons pour nos enfants, ne peuvent pas se résumer à une description biochimique qui ne ferait que décrire un processus sans jamais l’expliquer.

Alors que l’homme religieux est humilié par la culpabilité de ne pas vivre comme il le devrait, l’homme non-religieux se trouve humilié par un destin mécaniste qui lui ferait perdre toute confiance en lui. Humiliez un peuple ou une personne : tôt ou tard le vent de la révolte se lèvera. Et je crois qu’aujourd’hui ce vent de la révolte souffle. De manière totalement désordonné mais il souffle. Il y a en nous, en chacun d’entre nous, un je-ne-sais-quoi d’inaliénable, d’irréductible qui résiste et qui dit : NON ! Qui dit non, ça n’est pas possible ! Ce que vous dites de nous est peut-être scientifique mais ce n’est pas vrai. Nous ne sommes pas réduits à ça. Peut-être est-ce ce « à l’image de Dieu » inscrit au cœur de l’homme qui résiste contre vents et marées à tout ce qui tendraient à nous courber l’échine et à nous humilier. Science et religions veulent nous faire croire que l’être humain n’est que peu de chose, un petit bout-de-rien du tout devant l’immensité du cosmos ou devant la sainteté du divin selon les cas. Certes. Mais je ne crois pas que c’est le projet du Dieu de Jésus Christ pour chacun d’entre nous. Ce n’est pas cela accomplir la volonté de Dieu comme le dit l’Evangile de Matthieu. Quand Jésus, l’homme Jésus de Nazareth s’approche de Dieu, ce n’est pas pour se mette à genoux devant Lui afin qu’il reçoive un baptême de repentance des mains de Jean-Baptiste pour des fautes qu’il n’a pas commises, c’est cela ce que veut notre Dieu ? Certes non ! Je crois qu’il y a là une méprise terrible. Quel est le projet du Père pour Théophile qui vient de recevoir le baptême, pour chacun d’entre nous qui avons été baptisés en son nom ? Est-ce de nous voir aplatis devant Lui, humiliés parce que nous ne serions pas dignes de son amour ? J’ai peur… Je crains qu’en fait les églises, la nôtre y compris, n’aient utilisé cet antique ressort de la culpabilité et de l’humiliation du peuple de Dieu afin de garder la haute main sur les consciences et sauvegarder la bonne morale du moment. N’y aurait-il pas là un véritable sujet de repentance pour nos prières ? Mais que celui qui n’a jamais péché nous jette la première pierre…

Ce récit de l’Evangile de Matthieu vient remettre les pendules à l’heure. Arrêtez d’humilier les hommes. Halte à l’humiliation ! Cessez d’humilier mes enfants, dit le Seigneur. Ne croyez pas que ce soit là une histoire extra-ordinaire qui ne concerne que « Jésus-être-divin », une sorte de traitement de faveur que Dieu réserverait à son Fils unique. Si tel était le cas, nous ne serions que des spectateurs un peu voyeurs d’un baptême qui ne nous concerne pas, d’une tentation qui nous raconteraient la vie spirituelle de Dieu le Fils et qui ne nous concerne pas. il s’agit à mon sens d’un véritable récit de vocation, comme pour tous les récits de vocation, à la fois Parole de Dieu et réponse de l’homme. Et si Matthieu nous rapporte ce récit de la vocation de Jésus, c’est, je crois, parce que ce Jésus est pleinement homme comme nul être humain n’a pu l’être par lui-même, et qu’en ce sens sa vocation est aussi la mienne, pleinement la mienne. Nous ne rentrons pas dans ce récit par effraction, il nous est donné non pas comme un modèle à imiter mais comme une aventure à vivre. Toi qui veux savoir ce que le Père veut pour ta vie, fais silence et reçois cette histoire parce que c’est la tienne.

Quand Jésus de Nazareth arrive sur les bords du Jourdain, il n’a encore rien dit, il n’a encore rien fait. Et déjà, si vous relisez le début de l’évangile de Matthieu, que de choses ont été dites sur lui ! On a dit de lui qu’il était « Fils de David » « Fils d’Abraham » « Celui qui sauvera son peuple de ses péchés » On a dit de lui qu’il serait « Emmanuel-Dieu-avec-nous » « Roi des juifs » « Messie » « Le Chef qui fera paître Israël » ! Que de noms ! Que de titres pour celui qui n’a encore rien dit, rien fait ! Que d’attentes pèsent sur ses épaules ! Comme chacun d’entre nous, avant de parler, Jésus a déjà été parlé par d’autres. On a dit de lui qui il était censé être. Comme les fées autour du berceau de la Belle au Bois Dormant, des bénédictions et des malédictions pesaient déjà sur ses épaules. Et nous en sommes tous là, tout bébé qui vient de naître reçoit des paroles, des bénédictions et des malédictions : Lui il sera musicien ! Celle-là ? Elle ne saura jamais rien faire de ses dix doigts ! Quand tu seras grand tu reprendras la ferme de la famille puisque tu es l’aîné. Lui, il sera pharmacien, parce que papa ne l’était pas, chantait Jacques Brel. Ce sont des paroles que nous posons sur des enfants avant même qu’ils en soient conscients, avant même qu’ils puissent les comprendre, parfois bien imprudemment. Certaines font vivre, d’autres représentent des poids insurmontables qui plombent notre existence. Et nous tous nous avons reçu de ces paroles avant même d’en être conscients. Certaines sont des bénédictions, d’autres sont des malédictions. Et dans ce brouhaha de paroles qui trahissent nos désirs obscurs, le Père parle et le silence se fait. Une Parole créatrice qui donne la vie, qui libère et rend le fardeau doux et léger. Ainsi parle l’Eternel : « Voici ton nom, voici ce qui fonde ton identité : tu es mon Fils – ma fille – bien aimé et c’est pour moi un sujet de grande joie ! » Voilà ce que Dieu a dit sur chacune de nos vies. Tu es mon fils, tu es ma fille et c’est pour moi un grand sujet de joie…

Nombreux sont ceux qui se demandent arrivés à ce stade : « Qu’est-ce que ça change dans la vie de recevoir le baptême ? En quoi cette parole est-elle libératrice ? » Je crois en effet qu’à ce stade, cela ne change rien. Parce que Théophile pas plus que les autres n’est capable de comprendre la portée de cette Parole. Et en fait, si on lit bien le récit de Matthieu, cela n’a rien changé pour Jésus non plus. Toujours aussi silencieux, toujours aussi passif, le texte dit de Jésus qu’il fut aussitôt conduit au désert par l’Esprit pour y être tenté par le diable. Véritablement rebondissement : « Ah bon, ça n’est pas fini ? » Non, ça n’est pas fini, le baptême ne s’arrête pas à l’eau versée sur le front de Théophile, ni même à la bénédiction prononcée par Dieu le Père. C’est lui-même conduit Jésus au désert. 40 jours et 40 nuits à jeûner, dans un long chemin avec lui-même. Et Jésus d’ouvrir l’Ecriture pour y retrouver la juste interprétation de sa vocation. Que doit-il faire de sa vie ? Que devons-nous faire de notre existence au milieu de toutes ces paroles qui ont été dites sur nous ? Nous-mêmes que devons-nous faire ? Et c’est là une véritable bataille de versets comme on en voit parfois entre chrétiens. Un long travail au cours duquel Jésus va au plus profond de lui-même. Jusqu’au moment où apparaît le premier « JE » de l’histoire de Jésus, dans un cri de libération presque triomphal, comme on dirait un cri primal : Va-t-en loin de moi Satan !!  Voilà la première parole de Jésus : va-t-en loin de moi Satan. Un cri de délivrance et de naissance. Jésus n’est plus porté par son nom, il s’est porté vers son nom. Tel était le projet du Père pour lui comme pour nous : que nous passions de la situation passive où on dit des choses sur nous, jusqu’à notre naissance, portant l’héritage de ceux qui nous ont précédés comme un destin, une dette que nous n’avons pas contractée à une identité nouvelle ouverte vers l’avenir, un être en train d’être et qui pour la première fois est véritablement Fils de Dieu au moment où il dit « je » pour la première fois. Relisez l’évangile de Matthieu ! Quel « je », quelle puissance dans ce premier « Je » prononcé par Jésus ! Dès que Jésus sort du désert c’est pour guérir et pour libérer ceux qui n’ont pas encore dit « Je ». Il guérit, il relève, il enseigne, il bouscule… Relisez le Sermon sur la Montagne : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens… Mais MOI JE vous dis … ! » Parole neuve qui crée.

Comment ne pas penser au premier « JE » retentissant qui donnera naissance au protestantisme. Il fut lancé par le moine Martin Luther convoqué à la Diète de Worms en 1521 devant l’empereur Charles Quint et Aléander, le légat du pape, pour qu’il se rétracte sur ses convictions. Il répond : « Ma conscience est captive de la Parole de Dieu. Je ne peux ni ne veux me rétracter en rien car il n’est ni sûr ni honnête d’agir contre sa propre conscience. » Luther dit « je » pour la première fois. Aléander le presse : « Abandonne ta conscience frère Martin car la seule attitude sans danger consiste à se soumettre à l’autorité. » Ahh voilà la protection : se soumettre à l’autorité… Et Luther de répondre crânement : « Je m’en tiens là. Je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit en aide ! »  Tel est le projet du Père pour chacun d’entre nous. Non pas que nous soyons des carpettes avilies devant Lui, à genoux devant sa Sainteté mais que nous soyons en capacité de vivre notre propre vie de Fils et de Fille de Dieu en plénitude, quitte à nous opposer, quitte à apprendre à dire NON, quitte à devenir un peu « protestant », quitte à quitter l’Eglise peut-être.

Pour notre Dieu, chacun d’entre nous né en ce monde représente quelque chose de nouveau qui n’existait pas avant. Grâce à notre baptême, vécu comme un long cheminement spirituel auprès du Père. Pour Jésus cela a duré 40 jours et 40 nuits ? Pour nous cela peut bien durer 40 ans… et plus ! Nous pouvons enfin prendre « conscience » au sens fort du terme de « prendre conscience », découvrant que chacun d’entre nous est unique et que s’il y avait eu quelqu’un qui nous soit identique, tel un clone, notre existence eut été inutile.

Cher Théophile, quand tu te présenteras devant le Père, il ne te demandera pas : « Pourquoi n’as-tu pas été comme Jésus ? » Non, il te demandera : « Pourquoi n’as-tu pas été Théophile, toi l’aimé de Dieu ? » Alors, comme le dit ce magnifique titre de film, cher Théophile, comme il le dit à chacun d’entre nous : « Va, Vis et Deviens ! » Amen.

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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