Le commencement des signes de Jésus

 

Avant toute chose je voudrais vous lire une longue citation de Luther dans la préface au nouveau testament. Vous savez en effet que Luther est parmi les premiers à traduire la bible dans la langue des gens de son époque de manière à ce qu’ils puissent lire eux-mêmes la bible et s’émanciper ainsi de tout le poids de la tradition. Et pour Luther lire la bible signifie donner aussi des pistes de lectures, donner une instruction minimale, ce qu’il fait avec cette préface.

« En fait l’évangile de Jean et les épîtres de Saint Paul, particulièrement celle aux Romains, et la première épître de saint Pierre sont le véritable noyau et la moelle parmi tous les autres livres. Ce sont eux qui devraient à juste titre être les premiers et il faudrait conseiller à chaque chrétien de les lire en premier lieu et le plus souvent, de se les rendre aussi familiers que le pain quotidien par la lecture quotidienne. Car, dans ses livres tu ne trouves pas décrits beaucoup d’œuvres et de miracles du Christ. Mais tu y trouves exposé magistralement comment la foi en Christ triomphe du péché, de la mort et de l’enfer et donne la vie, la justice et le salut, ce qui est l’essence véritable de l’Evangile, comme tu l’as entendu »

« En effet, si jamais je devais manquer de l’une de ces deux choses, des œuvres ou de la prédication du Christ, je préférerais être privé de ses œuvres plutôt que de sa prédication. En effet, les œuvres ne me seraient d’aucun secours ; mais ses paroles, elles, donnent la vie, comme il le dit lui-même.

Étant donné que Jean écrit très peu de choses des œuvres du Christ, mais beaucoup de sa prédication, tandis que les trois autres évangélistes relatent beaucoup de ses œuvres et peu de ses paroles, l’Evangile de Jean est l’évangile principal, unique, délicieux, véritable, et il faut le préférer de très loin aux trois autres et l’élever plus haut qu’eux. De la même manière, les épîtres de saint Paul et de Pierre surpassent de loin les trois Évangiles de Matthieu, de Marc, et de Luc. »

 

Cette distinction que fait Luther entre les œuvres et la parole (ou la prédication) est essentielle et en même temps il faut convenir qu’elle n’est pas évidente. D’une part on se laisse toujours plus facilement fasciner par les œuvres ou prétendues œuvres que l’on écoute attentivement la qualité des paroles, en témoigne par exemple notre rapport à la politique où les œuvres à grand coup de statistique ou autre poudre aux yeux laissent largement dans l’ombre une parole qui mériterait souvent d’être reconnue pour ce qu’elle est vraiment…

Mais d’autre part oser dire comme il le fait que les œuvres du Christ ne sont d’aucun secours mais que seule sa Parole est porteuse de salut peut sembler audacieux. Car si Luther lançant la Réforme ose affirmer que le juste est justifié par la foi et non par les œuvres, rajouter que les œuvres de Christ (qu’on appelle les miracles) ne sont rien sans sa prédication mène encore plus loin.

Et effectivement lorsque l’on lit les évangiles y compris ceux que Luther considère comme mineurs par rapport à Jean on s’aperçoit que jamais les miracles accomplis ne conduisent quiconque à la foi, mais plutôt vont le conduire, lui Jésus, à la croix. Et particulièrement dans l’Evangile de Jean les miracles conduisent surtout au malentendu plutôt qu’à la foi. C’est sans doute pour cela que Jean a réduit le nombre de miracle de Jésus à 7.

Je lis maintenant le premier d’entre eux, Evangile de Jean chapitre 2, les versets 1 à 12.

 

Lecture biblique : Jn 2, 1-12

 

Et en ce qui concerne notre texte on voit bien que le miracle de l’eau changé en vin provoque un malentendu ; en témoigne cette réaction de l’organisateur du repas : « Tout homme sert d’abord le bon vin, puis le moins bon après qu’on s’est enivré; toi tu as gardé le bon vin jusqu’à présent », autant dire que le miracle est resté caché.

Et au chapitre 12 de son évangile au moment de l’entrée dans la passion Jean conclut définitivement par ceci : « Malgré tant de miracle qu’il avait faits devant eux, ils ne croyaient pas en lui ».

Les miracles, même de Jésus, ne provoquent pas la foi. Simplement parce que le sens du miracle reste toujours caché, et que si il provoque étonnement, joie, stupeur parfois, ou encore colère, la foi ne peut venir qu’à propos d’une parole à laquelle on accorde ou non du crédit, du poids, de la valeur et jamais d’une manifestation aussi spectaculaire soit-elle.

Pourtant dans ce texte on nous dit que ses disciples crurent en lui, c’est donc qu’ils parviennent à voir au-delà de la manifestation extraordinaire, au-delà du miracle pour en comprendre le sens caché, pour comprendre ce qu’il dit plutôt que simplement ce qu’il montre ou fait.

Que dit un tel miracle ?

Qu’est-ce que la foi peut-entendre ici pour se nourrir, pour grandir ?

Ce texte nous dit qu’il y a déjà une attente. La fête est en train de se gâcher parce qu’il n’y a plus de vin, et donc si cette fête là est gâchée c’est dramatique puisque ce n’est pas n’importe qu’elle fête, ce n’est pas une petite fête, mais c’est la fête d’une noce. Or la noce célèbre une alliance, une union, une parole échangée entre deux êtres qui s’engagent. Transformer l’eau en vin ce n’est donc pas simplement remettre du carburant pour s’enivrer joyeusement, mais faire en sorte que ce qui célèbre une union, une alliance ne soit pas anéantit, gâché, perdu. Et l’attente c’est celle de Marie qui sent que son fils n’est pas n’importe qui et qu’il peut quelque chose. Elle ne sait pas forcément ce qu’il peut y faire, mais en elle-même elle sent qu’il y a quelque chose de possible de sa part et sans doute qu’elle se fait la voix d’autres qui pensent la même chose : Maître la fête tourne court, le vin manque, au secours ! …

Et effectivement n’importe quoi qui pourrait empêcher que la fête tourne court serait un miracle. Il y a donc l’attente d’un miracle pas forcément miraculeux au sens de magique de extraordinaire, simplement un miracle qui vienne contrecarrer l’angoisse de voir une fête aussi importante être détruite.

Que répond Jésus ?

Il répond : « Femme qu’y a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue ».

C’est une réponse assez violente, assez ferme.

Jésus n’est pas un magicien, il ne vient pas là pour faire des prodiges. Ce qu’il appelle son heure c’est le moment où par la croix il sera révélé comme Seigneur, comme lumière du monde. Sa seule œuvre c’est de se révéler comme lumière du monde, il n’est pas l’heure de se révéler ainsi, du coup il refuse le miracle.

 

Le texte aurait très bien s’arrêter là, la fête avec. Mais ce qui va être décisif semble-t-il s’est la réponse de Marie aux serviteurs : « faites tout ce qu’il vous dira ». Marie tout d’abord se dépossède, elle renonce, tout en gardant confiance, donc elle se met en attitude de foi et Marie ensuite, demande aux serviteurs d’écouter, d’écouter ce que Jésus dit. Ainsi Marie s’est déplacée dans sa demande, elle ne demande plus quelque chose, elle ne demande plus une œuvre, elle ne demande plus qu’il fasse, elle dit de lui faire confiance dans ce qu’il dit, elle dit d’écouter et de croire, et elle-même se met dans cette attitude.

Jésus leur dit alors de remplir d’eaux les jarres.

Ce sont des jarres qui sont normalement des instruments rituels, des instruments religieux, puisque c’est dans ses jarres qu’un juif doit se laver les mains avant de manger. Non pas se laver les mains pour qu’elles soient propres du point de vu hygiénique, mais pour se les purifier au sens religieux du terme. C’est la Loi qui ordonne de se laver les mains pour manger. Du coup, en transformant l’eau de ses jarres en vin, Jésus transforme radicalement la religion elle-même, puisque les jarres ne sont plus les instruments de la Loi, de la purification, du rite, qui commande des œuvres de purification, mais il en fait les contenant de la surabondance de la grâce, de la joie et de la fête.

Ce qui va permettre à la fête de l’alliance, de l’union de repartir, de ressusciter, c’est la transformation de l’œuvre religieuse à accomplir (le lavement de main rituel) en don de surabondance gracieuse à recevoir. Le miracle caché il est là : dans ce passage de jarre de la Loi en jarre de la Foi, de l’eau de la purification en vin de communion. Comment les disciples ont-ils fait pour voir au-delà et donc pour croire ? Le texte ne le dit pas. Ce qui est sûr, c’est que les disciples ont été appelés et donc si ils sont là, c’est parce qu’ils ont cru celui qui les a appelés, ils ont eu confiance en lui.

C’est sans doute pour cela qu’ils peuvent voir au-delà et donc croire à la suite du miracle.

 

Frères et sœurs nous avons été appelés.

C’est pour cela que nous pouvons voir au-delà et croire à la suite du miracle.

 

Amen

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