« Jésus, le pain de vie »

 

Lecture biblique : Jean 6, 51-58

Prédicateur : Simon Wiblé

 

« Je suis le pain vivant, descendu du ciel » dit Jésus (Jn 6, 51)

Scandale. Méprise. Incompréhension. Déjà les Juifs, nous dit l’évangéliste Jean, « en entendant ces paroles du Maître, se disputaient violemment entre eux ». Comme nous autres, chrétiens, l’avons fait si souvent par la suite, passant à côté, j’en ai peur, de l’essentiel. Nous avons réduit ces mots à une signification unique, sacramentelle, n’y voyant qu’un enseignement sur la Cène, nous disputant à l’infini sur le mode de présence du Christ dans la Cène, dans l’Eucharistie. Alors que l’enjeu est ailleurs.

Et si manger, c’était tout simplement croire ? Et si la chair, c’était, d’abord et avant tout, le Maître et son enseignement, avec ses gestes, et sa vie, et sa mort, et au-delà son relèvement d’entre les morts ? Et si la question que nous pose l’évangile ce matin était :

— Et toi, quel est ton pain ? — De quoi vis-tu ? — De quoi te nourris-tu ? — A quoi tu carbures ?

Car c’est de vivre dont il s’agit : le mot résonne dix fois dans notre passage. Car c’est bien de vivre dont il s’agit.

Mais la question peut nous paraître cruelle, en vérité. Que de fois en effet nous débattons-nous seulement entre mort et trahison ? Il faut noter que le Maître parle de la mort un peu avant et à la fin de notre passage, et si nous lisons les versets qui suivent, il annoncera la trahison de Judas. Oui, entre mort et trahison ! Telle est notre humaine condition.  Ne voilà-t-il pas, en vérité, les deux expériences fondamentales qui nous constituent ? Être trahi, trahir, se trahir, n’est-ce pas là comme notre commun secret, cette déchirure intime qui nous structure ? Qui d’entre nous peut dire ne jamais en avoir ressenti la brûlure ? La trahison est peut-être l’expérience qui fonde notre humanité, qui fonde même notre langage, en y ouvrant une brèche, car qu’est-ce que la trahison, sinon la parole humiliée, la parole bafouée, et avec elle l’espérance humiliée, l’espérance bafouée, et la confiance rendue désormais impossible… Comment vivre alors encore ?

Et à l’autre bout, il y a la mort, notre vieille ennemie, qui nous obsède, nous fascine et nous révolte. Nous passons notre temps à la fuir, à la nier, mais en vérité elle nous taraude, et si souvent déjà elle nous étreint, en ces mille et une petites morts, mort de l’espérance, mort de la confiance, mort du dialogue, autant de mille et une morts qui ponctuent nos vies. Ne sommes-nous pas tous issus d’une drôle de grammaire, dont l’expérience de la trahison serait notre passé, celle de la mort notre futur, et le désespoir notre présent ? Allons, n’est-ce pas cela, en vérité, notre pain quotidien ?

Mais voici que le Maître nous propose un autre paradigme, un autre fondement, un autre horizon : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, celui-là vivra » ; c’est-à-dire celui qui s’accroche à ma parole, celui qui s’enracine en mes gestes, en mes actes de délivrance, celui-là vivra. Car manger, se nourrir, c’est faire l’expérience de la dépendance. Ainsi la question devient : de quoi veux-tu dépendre ? De la trahison et de la mort ?

Ou bien es-tu prêt à te laisser conduire dans cette folle aventure de croire que l’on peut « demeurer éternellement à vif dans la clarté d’un mot d’amour, sans jamais perdre souffle », comme le dit Christian Bobin ? Nous vivons tous d’une parole, qui nous fonde et nous constitue, et voilà que le Maître veut faire triompher en nous, contre toutes nos paroles de morts, de mépris et d’effrois, une parole de vie, c’est-à-dire de confiance et d’espérance, car, n’en déplaise aux cyniques et aux désabusés, la confiance et l’espérance sont les ressorts de la vie.

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang » : le Maître nous invite à un véritable corps à corps avec lui, à l’image de Jacob aux prises avec Dieu. Corps à corps avec l’espérance ; revendiquer pour soi une parole de bénédiction contre toutes les malédictions, tous les malheurs. Pour nous offrir un « pouvoir-être autrement ». Affranchi de la trahison et de la mort. Devant la trahison et la mort, qu’y a-t-il à faire ? Que reste-t-il à faire, lorsqu’il n’y a plus rien à faire ? Lorsque le malheur et l’injustice semblent partout triompher ? Une chose : à l’image du Maître, multiplier les pains, multiplier le bien. Puisque cet enseignement sur le « pain de vie » suit directement le récit de la multiplication des pains.

Ainsi nous pouvons, dans le chaos de nos vies, laisser résonner l’écho de cette voix qui s’en vient rompre les évidences et annoncer un autre « pouvoir-être ». Non pas libéré de la crainte, de la trahison et de la mort, mais non plus enclos par elles. La crainte, la trahison et la mort demeurent, mais voici qu’elles n’ont plus le dernier mot, car il t’est possible désormais de conjuguer ta vie à l’aide d’une autre grammaire : celle du don.

Car, au milieu de nos versets, au cœur de ces dix emplois du mot « vie », se tient caché un petit verbe, comme la perle de grand prix de la parabole : ce verbe, c’est « donner ». La vie est un don, la vie se reçoit, et elle se donne. Il n’y a plus à rien à gagner, ni à perdre, ni à mériter, mais seulement à donner et à recevoir. Prenons l’exemple d’une petite fille de trois ans qui prend le bras de son papa et le mord, pas trop fort. Le père s’insurge et l’interroge :
— Qu’est-ce qui te prends ?
— Papa, répond la petite fille, je te mange parce que j’ai faim, je te mange parce que je t’aime.

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang », avait dit le Maître.

Mais dans l’Evangile, frères et sœurs, le mouvement s’est inversé. C’est Christ lui-même qui s’offre et se donne. Nous sommes passés de la morsure au don, du prendre au recevoir. Comme l’enfant devra apprendre à passer de la morsure au baiser, de la griffure à la caresse.

Voilà bien l’apprentissage de toute une vie. Voilà le cadeau de l’Evangile. Voilà la parole de l’Evangile.

— Et quand bien même, dit le Maître, craindrais-tu que ton baiser ne soit encore seulement celui de Juda, qu’importe, car moi, dit le Maître, je serai pain pour toi ;

—  Quand bien même tu t’étranglerais dans ta solitude, moi, dit le Maître, je serai vin pour toi.

— Et quand bien même les mots te seraient devenus inaudibles, regarde, pour toi je me fais don, je me fais gestes : je serai corps pour toi.

Amen.

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