Moisson et mission…

Prédicatrice : Pascale Kromarek

Matthieu 9, 35 à 10, 8

Frères et sœurs, chers amis,

« La moisson est grande et il y a peu d’ouvriers » constate Jésus, dans le texte que nous venons d’entendre ; constat d’un problème récurrent au cours des 2000 ans qui nous séparent de cette scène, rapportée également par Luc, dans les mêmes termes. Il y a beaucoup de travail et pas assez de gens pour le fournir.

Evidemment une première piste de solution, raisonnable, économique, serait de réduire la moisson – d’adapter la quantité à récolter au petit nombre d’ouvriers ; donc, ou bien on laisse perdre une partie de la récolte, ou bien, en amont, on sème moins… Mais cette piste n’a aucun sens ; car ce serait oublier que Jésus ne compte jamais, mais qu’il préfère l’abondance, qu’il est d’accord quand une femme répand sur ses pieds une énorme quantité d’un parfum hors de prix,  que ses paraboles de semailles font intervenir des semeurs qui sèment à tout vent, au risque qu’une partie des grains se retrouve hors des sillons et soit perdue ; ce serait oublier que la grâce surabonde. Jésus considère donc que toute la moisson doit être moissonnée, aussi nombreuse soit-elle.

Il le considère d’autant plus que la moisson dont il est question ici, semble rassembler et désigner tous ces gens que rencontre Jésus, ceux qui sont abattus, ceux qui sont languissants, découragés, perdus.. Pourquoi ces gens sont-ils dans cet état ? D’après ce que nous en savons, c’était une époque de lourde fiscalité, d’asservissements, de divisions religieuses, de lèpre, de fièvres, de possessions démoniaques… Tous ces gens sont concernés par ces problèmes, il n’est pas question de faire un tri parmi eux. C’est le texte lui-même qui le laisse entendre : Jésus est ému par eux tous, il est « ému aux entrailles », ce mot rare, qui désigne un profond bouleversement chez celui qui l’éprouve. Tous ces gens doivent donc être guéris, nourris, aidés, accompagnés, secourus… sauvés ! Jésus, le bon berger, est là, pour tous.

On ne va donc pas réduire la moisson….. ! Mais alors, comment faire quand il y en a tant et que ceux qui peuvent aider au travail sont si peu nombreux ? Le texte donne en partie la réponse. Jésus, nous dit le texte, conseille aux disciples qui l‘accompagnent de prier, de supplier le Maitre de la moisson d’envoyer suffisamment d’ouvriers. Mais ils n’ont même pas le temps de prier ! Comme vous le savez, la parole de Jésus est bien souvent performative et se transforme aussitôt en actes. Jésus transforme immédiatement ses 12 disciples en ouvriers ; il les met immédiatement au travail…. Et nous connaissons même les noms de ces ouvriers. Le problème est, au moins partiellement, résolu.

De quel travail s’agit-il ? Que font ces ouvriers ? De façon étonnante, remarquable, les 12 vont devoir faire ce que fait Jésus lui-même : selon Matthieu 9-35, Jésus parcourt villes et villages, enseigne dans les synagogues, prêche l’évangile du royaume, et guérit toute maladie et infirmité. Selon les premiers versets de Matthieu 10, il leur recommande de guérir les malades et les infirmités, de chasser les démons, de prêcher que le royaume des cieux est proche, et même de réveiller les morts. Pour cela, il leur donne les pouvoirs de guérir, et de chasser les démons, c’est-à-dire les mêmes pouvoirs que les siens. Enfin, Jésus recommande aux 12 d’aller « vers les brebis perdues d’Israël » et pas chez les samaritains ou les païens ; l’immense compassion de Jésus pour ces gens en perdition, lui fait envoyer les disciples d’abord au plus près de chez eux. Matthieu parlera de l’universalité de la mission plus tard dans le ministère de Jésus tel qu’il le décrit.

C’est donc une mission très vaste, le champ de mission ou de moisson est large ; ce n’est pas seulement une mission de guérison des corps et des âmes, ils doivent aussi annoncer que le « royaume, ou le règne, de Dieu est proche ». C’est alors qu’ils deviennent témoins du Christ, en devant instruire les foules de la vie et du message du Christ ainsi que de sa mort et de sa résurrection du fils de Dieu, et de la nouvelle vie qu’il apporte. La mission est large, la moisson des âmes va croitre et « il y a du pain sur la planche » !

Les 12 ont proclamé, annoncé, guéri, étaient-ils assez nombreux ? D’autres témoins ont pris le relais ; était-ce assez ? L’évangile s’est répandu, et depuis 2000 ans un nombre considérable de gens confirme « oui, Jésus Christ est le seigneur ». Mais les « foules » ont toujours besoin d’un berger et à certaines époques plus qu’à d’autres.

Evidemment le rapprochement avec aujourd’hui s’impose et il est ô combien facile à faire, avec ce que nous vivons aujourd’hui dans l’église, dans la société, dans le monde, avec nos propres incertitudes, nos craintes et nos lassitudes… En ce temps de crises, guerres, violences, « où se confondent » selon les termes de Ch. Baccuet au dernier synode national, « vrai, vraisemblable, faits, opinion, mensonge, manipulations, » beaucoup d’entre nous se sentent, au sens propre, sans boussole, déboussolés… Nous avons bien besoin nous aussi aujourd’hui de thaumaturges, de redresseurs des corps et des esprits, et de porteurs d’espoir.

Mais comment trouver suffisamment d’ouvriers, quand dans nos églises les constats de diminutions des participations, réductions des effectifs et des finances, etc… se font toujours plus nombreux ?

Les questionnements sur la meilleure façon de mobiliser, de convaincre de participer, deviennent presque des recueils de méthodologies ou des manuels de techniques de communication, voire de recrutement. Il faut bien sûr de la reconnaissance pour ce qui se fait, et pour ceux qui font ; il faut prodiguer des encouragements ; et il faut aussi des explications et des encadrements pour susciter l’engagement ; il faut des interrogations, des diagnostics, des réflexions, des discussions pour essayer de trouver des solutions…

Les appels aux bénévoles, aux suppléants, référents et autres etc… se multiplient. Les appels en chaire, les publications de statistiques, les synodes, les prières, les commissions et sous-commissions, tout cela c’est nécessaire. Mais nous pressentons que cela ne suffit pas pour permettre que de nouveaux ouvriers rejoignent les rangs de ceux qui sont déjà au travail. On peut expliquer que s’engager dans la vie de l’église, c’est gratifiant pour la personne qui s’engage et pas seulement pour celles et ceux auprès de qui on s’engage ; mais ce langage de la tâche gratifiante n’est pas toujours compris, et bien souvent ne suffit pas à déclencher de nouveaux engagements ; seule l’expérience vécue montrera ce que cela signifie.

Bien plus, Jésus remarque « vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». N’attendez rien en retour….L’engagement est gratuit.

Je crois que ce que Jésus veut faire comprendre par-là, c’est en relation avec ce que nous avons lu dans l’épitre aux Romains : « Christ est mort pour des impies ; à peine mourrait-on pour un juste ; quelqu’un peut-être aurait le courage de mourir pour un homme qui est bon. Mais en ceci Dieu prouve son amour envers nous : lorsque nous étions encore pécheurs, Christ est mort pour nous ». C’est la gratuité de l’engagement par amour pour les autres – et pour Christ…

Je ne peux pas approfondir ce point de l’engagement par amour maintenant. Mais cela me fait penser, entre autres à ces grands rassemblements, ces marches pour Jésus qui entrainent les participants dans un climat d’harmonie, de joie festive, où chacun est égal à l’autre, où l’important est la communauté de célébration. Célébrer, glorifier ensemble est magnifique et en effet, « il est beau, il est doux pour des frères de n’être ensemble qu’un seul cœur », comme le dit le Ps 133.

Mais la mission dont parle notre texte, c’est quelque chose de différent de la célébration ; c’est guérir, enseigner, annoncer le règne de Dieu, à l’image de ce que faisait Jésus lui-même. Alors que faire ? Le texte nous donne une piste de réponse, ambigüe bien sûr, mais cela vaut la peine de s’y référer de nouveau : Prier, supplier d’envoyer des ouvriers ; et répondre à un appel entendu.

Bien sûr, être plus nombreux dépend de chacun de nous, et c’est d’abord un engagement personnel qui est nécessaire.

Et là, comment les choses se passent-elles ? C’est que souvent la réponse risque d’être, « pas le temps, pas la formation, pas les connaissances, pas la force, pas la patience, pas le talent… ». A quoi l’apôtre Paul répond « Il y a diversité de dons, mais un seul esprit, diversité de services, mais le même seigneur, diversité d’opérations mais le même Dieu qui opère tout en tous », selon la 1ère épitre aux Corinthiens. Chacun a une place, sa place, chacun a son ou ses talent(s).

Entendre l’appel, répondre à l’appel, c’est d’abord une question de rencontre avec Dieu, une question de relation entre Dieu et chacun de nous ; et puis c’est une question d’écoute de Dieu, et peut-être de dialogue ; c’est faire et laisser une place à Dieu dans nos vies ; et enfin, c’est une question de totale confiance en Dieu, pour avoir le courage, l’audace « d’y aller ». Pour répondre à l’appel, c’est la conscience, l’âme et le cœur qui sont sollicités ; or la conscience, l’âme et le cœur, dit Olivier Abel dans le dernier Réforme, n’appartiennent qu’à Dieu.

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