« Dieu a tant aimé le monde… »

Lecture biblique : Jean 3, 13-17

Prédicateur : Simon Wiblé

 

« Personne n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme ». Jn 3, 13

Frères et sœurs, si on n’y prête pas suffisamment attention, on peut passer complètement à côté de cette affirmation de Jésus. On peut l’entendre assez pauvrement en se disant « bah oui c’est logique, lui seul est déjà monté au ciel puisque c’est de là qu’il vient, lui qui est descendu parmi nous ».

Pourtant, si on y réfléchit, certes il est descendu puisque comme dit le début de l’Evangile de Jean la Parole a été faite chair donc il y a bien ce mouvement descendant ; mais dire que Jésus est monté au ciel au moment où il parle et donc où il n’a pas encore vécu l’ascension, ça n’a rien d’évident. En fait c’est même clair qu’au moment où Jésus dit cela (Jean chapitre 3) s’il en est certes descendu, il n’est encore jamais monté au ciel… Du coup, cette première affirmation que nous avons entendue : « personne n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme » n’a rien d’évident, de banal et on aurait tort de passer trop vite dessus.

En fait, cette expression est profondément paradoxale. Je rappelle que « paradoxe » signifie ce qui semble contradictoire, illogique. Pourquoi cette expression est-elle paradoxale ? En français, nous avons le verbe « monter » et le verbe « descendre » qui sont des verbes parfaitement distincts et qui n’ont de rapport que par le sens qui les opposent. Si le sens n’opposait pas « monter » et « descendre », ces verbes n’auraient aucun rapport, tout comme « dévisser » et « grimper » n’ont aucun rapport en temps normal sauf dans le registre de l’escalade où « dévisser » signifie « tomber ». Or en grec, la langue dans laquelle écrit Jean, c’est différent puisque « monter » et « descendre » sont des verbes construits sur la même racine et seul un préfixe les distingue et les oppose au niveau du sens. En grec : anabaino et katabaino ; donc à la différence du français, la racine qu’ils ont en commun – baino – les rapproche autant que le sens les oppose.

Du coup, pour bien faire entendre ce rapprochement, le verbe monter devrait se traduire à peu près « vers-le-haut-aller » et descendre « vers-le-bas-aller ». Il n’y a en effet que le préfixe qui change comme vous pouvez l’entendre. Ce que dit Jésus s’entend donc ainsi : « personne n’est « vers-le-haut-allé » au ciel sinon celui qui est « vers-le-bas-allé » du ciel. De cette manière on entend mieux le paradoxe puisque les mouvements inscrits dans des verbes proches s’opposent complètement, alors que dans le français, on pouvait croire qu’ils s’additionnaient. C’est comme si on vous disait que pour monter, il fallait descendre. Demandons-nous alors si cet abaissement de Jésus et cette élévation que Dieu lui accorde sont des mouvements qui s’additionnent (d’abord l’abaissement puis l’élévation) ou bien si ce sont des mouvements paradoxaux, c’est à dire que s’abaisser du point de vue humain, c’est finalement s’élever du point de vue divin.

Ce premier paradoxe n’est pas le seul puisqu’il est suivi par un second lorsque Jésus rajoute : « et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même, que le fils de l’homme soit élevé afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle ». Le second paradoxe est dans le « être élevé » : « il faut de même que le Fils de l’homme soit élevé ». En effet « être élevé » ça veut sans aucun doute possible dire être reconnu, être glorifié, être mis sur un piédestal. Et en même temps, pour le lecteur qui connaît l’histoire de Jésus, il ne fait aucun doute non plus que cela signifie aussi être élevé physiquement par le fait d’être cloué sur la croix, tout comme le serpent de Moïse auquel Jésus fait allusion était élevé sur la perche. Et vous savez bien qu’être crucifié n’était pas synonyme de reconnaissance ou de glorification, mais bien le contraire, puisque la crucifixion servait à tuer le corps mais surtout à tuer l’identité en humiliant la personne et donc en un sens à tuer deux fois, deux fois plus. Du coup, quand Jésus dit qu’il doit être élevé il indique une glorification paradoxale, la glorification sur la croix. Car être glorifié sur une croix c’est incohérent, illogique voire impossible ou du moins impensable : paradoxal. J’insiste.

A l’époque de Jésus, la croix est l’instrument de mort le pire qui soit. Il détruit quelqu’un au point tel que non seulement on lui détruit la vie de manière extrêmement violente et cruelle, mais en plus on lui détruit son image, son identité, sa dignité. Et par là, on le raye des vivants en plus de le rayer de l’histoire de l’humanité. A l’époque, quelqu’un qui est crucifié, c’est tellement violent, que personne ne peut penser que celui qui a été crucifié est innocent. Revenir de la destruction identitaire occasionnée par la croix, être réhabilité de la croix en étant appelé Seigneur, fils de Dieu, Christ là c’est autre chose ! C’est d’ailleurs essentiellement de ce point de vue, que la résurrection de Jésus est absolument unique, glorieuse et admirable.

Lorsque Jésus dit que c’est de cette manière qu’il est élevé, il y a là quelque chose qui heurte, un paradoxe. Paul nomme ce paradoxe la Parole de la croix (1Co) il dit qu’elle est scandale et folie. Jésus, selon les évangiles, la nomme pierre d’achoppement, signe de contradiction, signe de Jonas ou comme ici « élévation ». Du coup la question est pourquoi le paradoxe, pourquoi le paradoxe de la croix, pourquoi le Dieu de l’Evangile a choisi le paradoxe pour se révéler ? C’est d’ailleurs la distinction chrétienne comparées à toutes les autres religions…

Pour reprendre le langage des réformateurs, Jésus-Christ a choisi de se révéler « sous sa forme contraire ». Si on lit le livre des Nombres dans l’AT, que lit-on ? Nous y lisons que le peuple s’impatiente, qu’il râle contre Dieu et son lieutenant qu’est Moïse ; que du coup Dieu leur envoie des serpents brûlants pour les tuer, que le peuple revient sur lui-même et demande l’intercession, et qu’en réponse Dieu leur dit de regarder un serpent de bronze ou d’airain construit par Moïse et brandit sur une perche et que faisant cela, ils ne mourront pas et conserveront la vie. Nombres 21, 8-9

Mais si on écoute plus attentivement, on entend un détail plus précis, puisque le peuple dit très exactement : « pourquoi nous avez-vous fait monter hors d’Egypte pour que nous mourrions dans le désert ? ». En un mot on retrouve notre verbe « monter » et la « mort » dans un contexte où Dieu venant de libérer le peuple d’Egypte on aurait dû trouver le verbe « monter » (monter hors d’Egypte) associé à la vie. Pour le dire autrement, c’est le peuple, c’est l’humain qui inverse les choses : Dieu libère son peuple il désire pour lui la vie, et celui-ci l’accuse de l’avoir libéré pour le laisser mourir. Tout comme dans le livre de la Genèse, Dieu donne à l’humain tous les arbres et le jardin et celui-ci pense qu’en fait Dieu se garde le meilleur pour lui et que s’il parvient à lui prendre, il sera comme lui. On comprend alors que si Dieu se révèle paradoxalement, c’est en fait parce que c’est l’humain qui inverse les choses.

Du coup, nous comprenons que si la mort sur la croix paraît une élévation paradoxale, c’est parce que quelque part nous avons inversé les choses : notre montée hors de la mort, l’élévation de Christ comme symbole de vie nous sont confuses. Voulez-vous une preuve de cela ? Jésus continue : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle. Dieu, en effet, n’a pas envoyé son fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui ». Jn 3, 16-17

Or, si Jésus est obligé de préciser que Dieu ne l’a pas envoyé pour juger mais pour sauver le monde, c’est bien parce que l’humain ne sait pas voir Dieu autrement que comme un juge (sans quoi il n’aurait pas besoin de préciser). C’est parce que l’homme ne sait pas faire autre chose que se fixer sur sa culpabilité au lieu d’accueillir la grâce totale et parfaite du Père. Si Jésus est obligé de préciser que Dieu a tant aimé le monde, c’est parce que l’humain ne sait pas voir Dieu autrement que comme un être froid et impitoyable. Si Jésus est obligé de préciser que c’est pour que l’humain ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle, c’est bien parce que l’humain est convaincu que Dieu risque de le faire périr comme le croyait déjà le peuple élu au sortir d’Egypte.

Frères et sœurs, « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle. » c’est l’Evangile, c’est la bonne nouvelle, c’est un paradoxe et c’est pourquoi ça nous libère au lieu de nous accabler. Amen.

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