« Baptisés dans un seul Esprit »

Dimanche de Pentecôte

Lecture biblique : 1 Corinthiens 12, 3-13

Prédicateur : Simon Wiblé

 

C’est peu dire que l’esprit de rivalité habite et hante l’humain probablement depuis le commencement, et pousse chaque individu à dépasser voire à surpasser son prochain. On pourrait se demander si cette caractéristique ne nous vient pas de la nature et plus particulièrement du monde animal. Puisque comme nous le savons dans le règne animal la rivalité, la compétition est omniprésente que ce soit pour manger, pour se reproduire, pour être à la tête du groupe, etc. Compétition certes dure, impitoyable, mais indispensable puisqu’en sélectionnant ainsi les meilleurs elle augmente la possibilité pour l’espèce en question de survivre dans ce monde. Certes directement ou indirectement les meilleurs éliminent les plus faibles mais ce n’est qu’ainsi que l’espèce a une chance de se maintenir dans l’évolution et les défis permanent qu’elle impose pour survivre. Transposé à l’humanité, on serait donc tenté de voir dans ce désir de surpassement des autres une sorte de tendance venue de la nature.

Une tendance qu’il faut nécessairement contenir parce que la société humaine n’est pas la jungle. Mais une tendance qui, bien exploitée, pourrait se révéler extrêmement utile en permettant d’avoir ses champions dans le domaine militaire, commercial, entrepreneurial, etc… Il me semble que la Bible fait une tout autre lecture de ce désir de surpassement – pensons par exemple à Caïn et Abel – en y repérant plutôt une fragilité identitaire. Au fond, ce qui pousse l’humain à surpasser l’autre, ce n’est pas le désir gratuit d’être le meilleur, mais ce serait plutôt le besoin, la nécessité de se prouver sa valeur, la valeur de son identité, le besoin d’être reconnu de façon ultime. Caïn tue Abel parce qu’il lui semble que ce dernier est mieux reconnu que lui : en le tuant il pense le surpasser et donc obtenir cette reconnaissance.

De ce point de vue vouloir surpasser l’autre révèle surtout une fragilité, un doute sur son identité, et donc plutôt une faiblesse, une aliénation (une fois l’autre surpassé un nouvel autre surgit avec lequel se mesurer et ainsi de suite). Nous connaissons d’ailleurs ce que Paul écrit aux Corinthiens dans sa seconde épître : le Seigneur « m’a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse. Je me glorifierai donc bien plus volontiers de mes faiblesses, afin que la puissance de Christ repose sur moi. C’est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les calamités, dans les persécutions, dans les détresses, pour Christ ; car, quand je suis faible, c’est alors que je suis fort ». Mais revenons à notre texte.

Les Corinthiens nous le savons forment une Église qui cumule à peu près toutes les pathologies, tous les défauts, toutes les erreurs qu’une Église peut avoir. Parmi ces pathologies il y a le fait que certains membres se croient supérieurs aux autres en faisant valoir comme preuve leur charisme – notamment la glossolalie, le parler en langue. Il y a donc une logique de surpassement de l’autre pour prouver, démontrer, son identité chrétienne, une sorte de compétition. Ce genre de compétition fait que finalement la vie communautaire, au sein de l’Église, ressemble complètement à la vie ordinaire : les plus puissants s’affrontent, pavoisent, s’allient lorsqu’il s’agit de défendre leur intérêt, et les plus faibles subissent dans le mépris et l’indifférence ou sont parfois instrumentalisés par les plus forts.

Reprenons les mots de l’apôtre : « Il y a diversité de charisme, mais le même Esprit ; diversité de service mais le même seigneur ; diversité d’énergie et d’action mais le même Dieu qui opère tout en tous ».

Finalement l’humain est diversifié : il y a des gens énergiques d’autres moins, des gens engagés d’autres pas, des gens qui font l’unanimité autour d’eux et d’autres avec qui c’est plus compliqué, c’est vrai dans le monde, c’est vrai dans l’Église, Paul ne se hasarde pas à nier ces différences ou à les aplanir. Néanmoins il va rappeler deux choses.

Premièrement « à chacun la manifestation de l’Esprit est donnée pour l’utilité commune ».
Si dans le monde on peut éventuellement faire croire et se faire croire que les champions sont légitimes, en tout cas dans l’Église c’est impossible parce que le Seigneur lui-même s’est donné à comprendre comme serviteur de tous. Un don, un ministère, un engagement, une énergie qui n’a pas d’utilité commune n’est pas un don de l’Esprit. Mais après tout, on pourrait rétorquer à cela que l’idéal de « l’utilité commune » même ceux qui revendiquent la nécessité des champions, et encouragent la compétition y prétendent.

Adam Smith le philosophe père du libéralisme économique moderne soutient par exemple que c’est la concurrence et sa compétition qui garantisse le bien commun : ce qui fait que mon boulanger fait un bon pain à un juste prix ce n’est pas sa bonté d’âme, mais le fait que si ce n’est pas le cas j’irai voir ailleurs. Nous connaissons le théorème : « La recherche des intérêts particuliers aboutit à l’intérêt général ». Je laisse ici ouverte la question de la valeur de cette conviction pour le monde économique. Ce qui est certain, c’est que d’un point de vue biblique, on ne peut pas réduire le désir de reconnaissance et la lutte qu’elle suscite avec cette notion en apparence aussi rationnel et raisonnable « d’intérêt particulier ».

Il est difficile de soutenir que Caïn recherchait son seul intérêt particulier, que la construction du veau d’or assemblage d’aspiration individuelle ai abouti à un intérêt général, que la rivalité paranoïaque et suicidaire de Saül à l’égard de David ait été mue par un intérêt particulier. Au contraire l’expérience du monde éclairée par la lecture biblique conduit à penser que le désir de reconnaissance humain est frappé par le péché qui le rend complètement et définitivement irrationnel. Il n’est donc pas du tout certain que l’intérêt général ainsi tordu et rendu irrationnel par le péché soit aussi bon qu’il en ait l’air. C’est bien pourquoi du reste la Bible parle toujours du monde comme d’un lieu où s’exercent les dominations. Il faut donc peut-être reprendre ce terme « d’utilité commune » et le garder dans son humilité. En effet « l’utilité commune » c’est plus modeste, plus humble, que « bien commun », on pourrait donc croire que la fraternité évangélique mérite mieux, qu’on devrait donc viser plus haut, désirer un Bien plutôt qu’un Utile.

Et du reste l’histoire de la chrétienté regorge de cette volonté de viser ensemble un souverain Bien jusqu’à traîner des gens sur les bûchers pour les y faire communier de force. Or justement le désir de reconnaissance, qui alimente la compétition, qui conduit à surpasser l’autre, s’enflamme inévitablement si on lui fait miroiter un tel Bien : il voudra nécessairement le posséder. Caïn tue Abel parce qu’il veut pour lui le regard de Dieu, ce Bien ultime de la reconnaissance de Dieu. Dans l’histoire de l’humanité le souverain Bien (qu’il ait pris une couleur religieuse ou idéologique politique comme le communisme) s’est surtout révélé un souverain mal, une véritable figure diabolique. A l’inverse évoquer à la place une « utilité commune » c’est travailler sur soi, c’est renoncer à ce Bien pour moi, c’est renoncer à la course qu’il suscite et à la place discerner la modeste réalité qui m’entoure.

L’apôtre Paul – encore lui – donne une illustration de cette façon de se tenir lorsqu’il écrit au début de son épître aux Philippiens : « Je suis pressé des deux côtés : j’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, ce qui de beaucoup est le meilleur ; mais à cause de vous il est plus nécessaire que je demeure dans la chair ». Il nous indique que le chrétien renonce donc provisoirement au souverain Bien (mourir et être avec Christ) parce qu’il est plus utile auprès de ses frères et sœurs (alors qu’il ne s’est pas privé de rappeler combien ces derniers avec leurs querelles, leurs rivalités, leurs défauts en grands nombres, lui tapent sur le système). Dans notre texte l’apôtre – et c’est la seconde chose qui est rappelée – utilise un langage qui insiste sur le fait que ces dons de l’Esprit qui provoquent tant de rivalités sont justement des dons : « la manifestation de l’Esprit est donnée pour l’utilité commune », « à l’un est donnée par l’Esprit une parole de sagesse », « le don des guérisons par le même Esprit », « le don d’opérer des miracles ». Or si ce sont des dons il ne faut pas s’en glorifier mais plutôt glorifier celui qui les a dispensés.

Par ailleurs avec cette conclusion « un seul et même Esprit opère toutes ces choses, les distribuant à chacun en particulier comme il veut » l’apôtre insiste sur l’arbitraire de la grâce : pourquoi celui-ci a-t-il reçu ceci et pas moi ? Ou pourquoi ai-je reçu ce que d’autre n’ont pas reçu ?

Certainement pas parce que je suis particulier, et que je le mérite, mais c’est la grâce qui échappe à toute logique de rétribution. Tel est le prix de la grâce bien comprise : je n’ai rien reçu comme salaire, mais comme pure grâce ; j’ai tort de me glorifier pour ce qui m’est donné car je dois à travers ce qui m’est donné glorifier celui qui donne ; le don n’est que le signe de la grâce de Dieu pour moi. Un signe qui me dit que ma valeur n’est pas dans ce que j’ai mais dans ce que je reçois, que ma dignité n’est pas dans ce que je suis et peux démontrer mais dans ce Dieu qui en me donnant (beaucoup ou peu ça n’a pas de sens de le mesurer) manifeste sa reconnaissance totale et inconditionnelle.

Chercher à s’enrichir avec les dons de l’Esprit, c’est donc n’avoir strictement rien compris à la grâce, car les dons de l’Esprit au contraire appauvrissent, ils creusent en moi ma dépendance à Dieu, ils manifestent que je suis débiteur de la reconnaissance de Dieu. Et par la grâce de Dieu cette pauvreté devient richesse puisqu’elle me libère de toute compétition, rivalité, de toutes les dominations qui en exploitent le sens, à commencer par cette domination du péché en moi. De la même façon que le Seigneur Ressuscité est caché dans le crucifié rejeté, la richesse de la grâce est cachée dans l’humble « utilité commune » ; le reconnaître et l’assumer c’est déjà vivre le Royaume.

Amen !

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