Prédicatrice : Marie-Thérèse Sur Le Liboux
Évangile selon Jean 17, 1-11
Nous venons de lire le début de la prière que Jésus adresse à Dieu, au Père, à un moment crucial de sa vie. Jésus est arrivé à Jérusalem pour la Pâque juive, qu’il a célébrée avec ses disciples. Il a annoncé qu’il sera trahi et livré. Jésus vient aussi de transmettre ses derniers messages aux disciples. Il va partir pour le Mont des Oliviers. La prière que nous avons lue conclut donc les messages précédents.
Dans sa Prière, Jésus reprend deux thèmes précédents :
- Premier thème, le thème du temps « Père l’heure est venue». C’est celle de la fin de la mission terrestre du Christ, de la Passion et de la Résurrection à venir ;
- Second thème, l’annonce de l’unité de Dieu et du Christ, dans l’amour du Père.
« Père saint, garde les en ton nom… afin qu’ils soient un comme nous » au verset 11
Mais ce ne sont pas ces deux aspects de la prière du Christ que je vous propose de retenir. Le cœur de la demande du Christ au Père me semble être le don de la vie éternelle. Jésus dit aux versets 1 et 2 : « Glorifie ton Fils, afin que le Fils te glorifie [selon que tu lui as donné pouvoir sur toute chose] afin qu’il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés ». La vie éternelle nous est offerte comme don de Dieu en Jésus-Christ, envoyé de Dieu, Fils de Dieu. C’est un don gratuit, comme l’amour, l’amour premier du Père.
Cependant, une condition est mise, une seule condition, celle de la foi, de la confiance en Dieu. Pour entrer dans la vie éternelle, il faut, en effet, accueillir cette grâce et croire. C’est ce que rappelle Jésus au verset 1. Ses disciples ont reçu et gardé, « ta parole », celle de Dieu : « Ils ont vraiment reconnu que je suis sorti d’auprès de toi et ils ont cru que tu m’as envoyé ». De manière plus générale, selon l’Évangile de Jean, Jésus dit : « Voici en effet la volonté de mon Père : que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle » [chapitre 6, v. 40]. Donc, la foi est nécessaire et suffisante pour recevoir et accepter le don de la vie éternelle.
Mais qu’est-ce que la vie éternelle ?
Pour ma part, je l’avoue, c’est au premier abord une notion totalement mystérieuse. Nous allons essayer de l’éclairer, par petits pas successifs, en partant de la définition donnée par Jésus au verset 3 : « Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ». C’est la connaissance, ou la reconnaissance, la confession de foi en un seul vrai Dieu. Au temps de Jésus, c’était le Dieu unique, le monothéisme, par opposition au polythéisme, aux dieux multiples des païens, des Grecs et des Romains. Pour nous, ce peut être le seul vrai Dieu, par opposition aux fausses divinités que les humains créent : le dieu de l’argent, le dieu du pouvoir personnel, la déesse nature, la sacralisation de l’art…
Donc, la vie éternelle c’est la connaissance ou la reconnaissance d’un seul Dieu et aussi d’un seul envoyé de Dieu, Jésus-Christ, seul médiateur entre Dieu et nous. Cette définition de la vie éternelle par la connaissance de Dieu peut paraître paradoxale. Dieu n’est-il pas, par nature, inconnaissable ? Yahvé peut à peine être nommé, ou est nommé par plusieurs noms, dans l’Ancien Testament, parce qu’il est au-delà de toute connaissance humaine. Rappelons-nous ce que Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui suis. … (celui qui s’appelle). Je suis m’a envoyé vers vous » Celui qui suis, c’est celui qui a été, qui est et qui sera.
Et Dieu dit encore, dans l’Exode : « L’Éternel, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob m’a envoyé vers vous. Voilà mon nom pour l’éternité… » [Exode 3, 14-15] Et Dieu est couramment invoqué sous le nom de l’Éternel dans l’Ancien Testament. Jésus reprend ce thème de l’envoi, de la manifestation de Dieu sur terre. Jésus-Christ est l’envoyé de Dieu. Il dit de nouveau, au verset 8, que les disciples : « ont vraiment reconnu que je suis sorti d’auprès de toi et ils ont cru que tu m’as envoyé »
Ainsi la vie éternelle, c’est la connaissance de Dieu et du Christ envoyé de Dieu et Fils de Dieu. Dieu fait homme, pour sceller l’union entre Dieu et l’humanité, pour établir la nouvelle alliance, même si c’est toujours le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Cette définition de la vie éternelle par la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ suscite une nouvelle question. Que doit-on ou que peut-on entendre par la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ ? La connaissance de Dieu et de Jésus-Christ, c’est d’abord recevoir et garder la parole de Dieu, qui nous est donnée par le Christ : « Car je leur ai donné les paroles que tu m’as données ; ils les ont reçues… » dit Jésus au verset 8. Le Prologue de l’Évangile de Jean est catégorique sur la Parole : « Au commencement était la Parole… La Parole était avec Dieu et la Parole était Dieu… En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes » [Prologue, versets 1 et 4] Contrairement aux ténèbres qui ne l’ont pas accueillie, les disciples ont reçu et gardé la Parole du Christ.
Pour nous, aujourd’hui, la Parole c’est essentiellement l’Écriture, c’est la Bible, et le Nouveau Testament. Il y a de nombreuses manières de lire la Bible et de la comprendre. En particulier, de manière à la fois rationnelle et allégorique, en recherchant la signification des récits, des miracles, des paraboles et des messages du Christ pour nous aujourd’hui. Cette connaissance, ce n’est pas simplement un savoir. C’est une rencontre et une expérience personnelle de Dieu et du Christ, qui ne peut se faire qu’avec la foi et l’aide du Saint-Esprit. C’est la connaissance de cette Parole éternelle qui nous donne la Vie éternelle.
Que signifie alors pour nous la vie éternelle ?
Une première vision de la vie éternelle, c’est celle de la vie éternelle future, d’une promesse d’éternité, de vie au-delà de notre mort, de notre finitude inéluctable. Cette notion de vie éternelle future permet de résoudre la contradiction manifeste entre :
- la vie, qui est un récit, lequel a un commencement, un déroulement et une fin ;
- et « éternelle », l’éternité étant l’absence de temps, de commencement et surtout de fin.
Et c’est une critique facile de la religion chrétienne que de la présenter comme une tentative de consolation. Nous sommes mortels hélas ! mais nous aurons une autre vie après notre mort, de préférence au Paradis. La vie éternelle, c’est alors la vie céleste, dans l’au-delà, par opposition à la vie terrestre. Ne rejetons pas cette vision de la vie éternelle. Mais n’en faisons pas une préoccupation ici-bas, celle du salut. Le salut nous est donné par grâce. La vie éternelle au-delà de la mort, l’entrée dans l’éternité, n’épuise pas la notion de vie éternelle, qui est une vie présente.
La vie éternelle c’est aussi une vie au présent, qui se déroule dans le temps, même si elle est aussi hors du temps et de notre finitude.
La vie éternelle, c’est ici et maintenant, notre vie possible, celle que nous pouvons connaître et vivre sur cette terre.
Mais elle a aussi un lien avec la notion de vie sans fin et d’entrée dans l’éternité, d’absence de temps et de la délivrance de la mort. C’est la réponse de Jésus à Marthe, lors de l’épisode de la Résurrection de Lazare : « Moi je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort, et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais » [chap. 11, V. 25]. Il apparaît ainsi clairement que la vie éternelle est une réalité autre que l’existence matérielle – laquelle s’achève par la mort. La vie éternelle signifie que notre vie comporte une dimension de transcendance, une dimension spirituelle, et que notre être ne se limite pas à une réalité purement biologique, régie par un ensemble de mécanismes physico-chimiques. Alors quelle est alors cette réalité spirituelle que nous sommes appelés à vivre ?
Je vous propose de retenir trois caractères de la vie éternelle.
- C’est d’abord une vie dans le monde,
- C’est ensuite une vie nouvelle ou plutôt une vie sans cesse renouvelée,
- C’est enfin une vie dans sa plénitude, apaisée, joyeuse et aimante.
La vie éternelle, c’est d’abord une vie dans le monde. Jésus-Christ ne demande pas de se retirer du monde pour avoir la vie éternelle. S’adressant au Père, Jésus dit expressément : « Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les garder du Malin » (c’est plus loin au verset 15 de notre texte). C’est le sens du Notre Père quand nous disons à Dieu : « Ne nous laisse pas entrer en tentation mais délivre-nous du mal », le Malin étant la personnification du mal. Le monde est ainsi à la fois le champ naturel de notre vie et de la vie éternelle à vivre, mais aussi le domaine où se déploie le mal sous toutes ses formes – et donc le contraire du royaume de Dieu et de la vie éternelle.
Mais même sans évoquer le Malin et le mal sous toutes ses formes, le monde c’est aussi l’occasion de toutes sortes de plaisirs et l’offre de toutes sortes de séductions illusoires, qui peuvent nous éloigner de Dieu. Ce peut être tellement de « divertissements », au sens de Blaise Pascal. L’argent, le pouvoir, la science, l’art, qui donnent l’illusion d’une toute puissance humaine, sans Dieu, ou d’être un nouveau Créateur. Plus simplement même, nous vivons dans un monde sécularisé, dans lequel la vie courante n’est plus encadrée par des rites religieux. C’est notre responsabilité d’être chrétien dans ce monde-là et de vivre notre vie temporelle dans notre vie éternelle, en rendant à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.
Pour cela, il faut sans cesse renaître, et renaître en Esprit. La vie éternelle, c’est ensuite une vie sans cesse renouvelée. Souvenons-nous de Nicodème. C’est un pharisien qui va voir Jésus la nuit, pour ne pas être vu lui-même. Il est très étonné lorsque Jésus lui dit qu’il faut naître de nouveau, naître de l’Esprit et non de la chair, pour entrer dans le royaume de Dieu. Et le texte de Jean [au chapitre 3, V. 14], ajoute : « Et comme Moïse élèvera le serpent dans le désert, il faut, de même que le Fils de l’Homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle ».
La vie éternelle est pour nous une vie à renouveler sans cesse, par la foi, la foi qui surmonte les doutes, qui reste confiance dans l’amour de Dieu en dépit des tribulations dans le monde. Les tribulations, ainsi qu’il est écrit dans l’Évangile de Jean ou dans les épîtres de Paul, c’est l’adversité, les contrariétés, les difficultés, la souffrance physique ou morale. La vie éternelle repose sur l’intime conviction que Dieu nous vient en aide, pour traverser ou supporter les tribulations. Et la vie éternelle c’est surtout la vraie vie, notre vraie vie, et pas seulement quelques instants de bonheur, quelques instants d’éternité, mais une vie vécue dans sa plénitude, une vie qui n’est pas un conte absurde, mais une histoire qui a un sens profond, même si nous avons parfois du mal à le percevoir ou à le discerner.
La vie éternelle, c’est enfin une vie dans sa plénitude, apaisée, joyeuse et aimante.
Les mots qui caractérisent la vie éternelle dans l’Évangile, sont de manière dialectique :
- la paix, contre la violence,
- la joie, contre la tristesse,
- l’amour, contre la haine.
Jésus, dans ses apparitions aux disciples après la Résurrection, leur dit la salutation juive traditionnelle : « Que la paix soit avec vous » [chap. 20, v. 21, v. 26 ; Luc 24,36]. La paix avec soi, avec les autres, avec Dieu, la paix qui implique le pardon et la miséricorde. C’est l’une des Béatitudes dans l’Évangile de Matthieu. « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu » [chap. 5, v.9] La vie éternelle, c’est aussi le don de la joie et de la joie complète ou parfaite, la joie après la tristesse. Pour les disciples, la joie après la tristesse du départ du Christ, qui va vers le Père. Pour nous, la joie après les tribulations, ou après ce que nous croyons parfois être le silence du ciel, l’absence de Dieu, ou une si fragile présence. C’est enfin le don de l’amour et du grand commandement : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » [chap. 15, v. 12].
Jésus est présent spirituellement pour nous. La vie éternelle, c’est d’abord celle du Christ qui est présent et marche à nos côtés, nous console et nous soutient : « Et moi, voici : Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ». Ce sont ses derniers mots de Jésus dans l’Évangile selon Matthieu [chap. 28, v.20] La vie éternelle est ainsi une vie dans sa plénitude, éclairée par l’amour de Dieu et par la foi en Dieu et en Jésus-Christ. Une vie dans sa totalité, dans toute sa complétude matérielle et spirituelle. Rappelons-nous que la vie éternelle, c’est le message fondamental de la Résurrection. Un message d’éveil, d’exaltation, de glorification à partir de l’humiliation de la Croix, un message de vie, de la vie qui triomphe de la mort et qui triomphe de tout ce qui est mortifère. Un message d’espérance.
Je vous propose de conclure, au moins provisoirement, que la vie éternelle c’est une disposition d’esprit, d’ouverture à Dieu et au Christ, d’ouverture à l’écoute de sa Parole éternelle, d’ouverture à sa présence éternelle dans notre vie.


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