Et s’il était déjà trop tard pour échapper au Déluge ?

Lectures Bibliques : Genèse 6,5 – 7,24 et 8,1 – 9,17

Prédication

« Et s’il n’y avait plus rien à faire pour sauver l’humanité ? S’il était déjà trop tard ? » Titre choc d’un article paru le 16 mai 2017 sur www.notreplanete.info : « C’était l’opinion du défunt scientifique australien Frank Fenner mais aussi de Stephen Hawking qui recommandait de coloniser d’autres planètes. Pour eux, nous avions déjà scellé le destin de l’Humanité : « Nous allons subir le même sort que les personnes sur l’île de Pâques. Le changement climatique ne fait que commencer. Homo sapiens devrait disparaître, peut-être dans 100 ans”, dit-il. “Un grand nombre d’autres animaux également. C’est une situation irréversible. Je pense qu’il est trop tard. »

Le 14 novembre 2017, en Une du Monde, 15 000 scientifiques issus de 184 pays lançaient ce cri d’alarme solennel : « Il sera bientôt trop tard ». Tous les scientifiques mettent en garde contre la destruction rapide du monde naturel et le danger de voir l’humanité pousser « les écosystèmes au-delà de leurs capacités à entretenir le tissu de la vie. »

Le 31 août dernier, Nicolas Hulot démissionnait du gouvernement. Le journal La Croix titrait « La désespérance d’un combat déjà perdu » : « Le départ de Nicolas Hulot est bien plus grave qu’une histoire de chasse. Il plonge bon nombre de Français, bien au-delà des simples cercles écolos, dans une désespérance profonde. Les petits pas ne suffiront pas nous dit Hulot. Avec cet aveu d‘impuissance, c’est un peu comme si l’on avait coupé les ailes aux fameux petits colibris chers à Pierre Rabhi qui tentaient encore d’éteindre l’incendie. Si lui, le meilleur d’entre nous, troisième homme d’État, personnalité préférée des Français a échoué, qui pourra réussir ? »

Dans 3 jours, notre président devrait être élu « champion de la terre » au prochain One Planet Summit qui aura lieu à New York… Et francetvinfo.fr de railler le président Macron en listant « Les 7 batailles que l’humanité a déjà perdues face au réchauffement climatique ».

Et s’il n’y avait que sur le plan écologique que la violence de l’homme s’exerçait… Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme se multipliait sur la terre : à longueur de journée, son cœur n’était porté qu’à concevoir le mal. (…) La terre s’était corrompue devant Dieu et s’était remplie de violence. Violences écologiques, violences économiques, violences contre les femmes, violences religieuses, violences médiatiques, violences antisémites, racistes, xénophobes… On a envie de crier un grand STOP ! ça suffit, ras-le-bol ! Il faut arrêter ça n’est-ce pas ? N’est-il pas déjà trop tard pour échapper au Déluge qui s’annonce ? Et si ce Déluge avait en fait déjà commencé sans que nous en ayons conscience ? « La maison brûle et nous regardons ailleurs » disait le président Chirac en 2002. Déjà plus de 15 ans ! Et rien n’a changé. Ou alors en pire.

Et pourtant tout avait bien commencé n’est-ce pas ? Dieu vit alors tout ce qu’il avait fait, et voici : c’était très bon. Il y eut un soir et il y eut un matin : ce fut un sixième jour. Ainsi furent achevés le ciel, la terre et toute leur armée. Le septième jour toute l’œuvre que Dieu avait faite était achevée et il se reposa au septième jour de toute l’œuvre qu’il avait faite. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car en ce jour Dieu s’était reposé de toute l’œuvre qu’il avait créée.

Que s’était-il donc passé ? La terre s’était corrompue, dit la Genèse, sans avancer d’explication : juste un constat de désolation, rempli de tristesse, affligé et consterné à la fois. Dieu est déçu. Alors il s’est repenti : J’effacerai de la surface du sol l’homme que j’ai créé, homme, bestiaux, petites bêtes et même les oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits. 

L’histoire semble bégayer. Notre réalité entre en résonance avec le mythe antique de Noé et du Déluge. Je dis bien « mythe » et j’espère que je ne choque personne. Parce que, pour comprendre la catastrophe qui est en train de s’abattre sur nos têtes tel un Déluge, il faut remonter aussi loin que possible vers l’origine, remonter dans les temps anciens, en ce temps-là, in illo tempore, comme on dit « il était une fois… » un temps où les humains vivaient 950 ans, un temps mythique où l’on imaginait que Dieu ressentait les mêmes émotions que les humains… C’est un véritable Déluge qui s’est abattu sur Israël en 587 avant notre ère quand les armées de Babylone avait déferlé sur la Terre Promise submergeant tout sur son passage tel un tsunami. Le Psaume 137 raconte l’amertume et la déception des rescapés exilés sur le bord de l’Euphrate : Près des fleuves de Babylone, là-bas, nous étions assis et nous pleurions en nous souvenant de Sion. Aux saules de la contrée nous avions suspendu nos lyres. Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants ; nos bourreaux de la joie : Chantez-nous des chants de Sion ! Comment chanterions-nous le chant du Seigneur sur une terre étrangère ? Si je t’oublie Jérusalem, que j’oublie ma main droite ! Que ma langue s’attache à mon palais si je ne me souviens pas de toi, si je ne mets pas Jérusalem au-dessus de toute autre joie !  Surtout ne pas oublier ! Au jour du malheur, c’est une question de survie : « se souvenir des jours heureux » (titre d’un film qui évoque la maladie d’Alzheimer), et puis donner du sens au présent, chercher à comprendre, à expliquer, répondre à la question lancinante : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 22,2) pour enfin retrouver des raisons d’espérer !

Alors Israël va chanter… pour se souvenir, pour donner du sens, pour espérer ! Il va même reprendre les antiques chants populaires qu’il entend depuis les bords de l’Euphrate où il est en exil, les poèmes épiques, ces grands récits qu’on raconte un peu partout depuis des milliers d’années. Et ici comme partout sur la surface du globe, on se souvient d’un Grand Déluge qui a tout submergé. Autant le dire franchement : la Bible n’a pas inventé le récit du Déluge, elle l’a trouvé en Mésopotamie au cours de son exil à Babylone. Ici aussi on connaît l’histoire d’un dieu qui a décidé d’éliminer l’humanité par un grand cataclysme aquatique. Un humain échappe grâce à la protection divine en construisant un grand bateau dans lequel il monte avec sa famille et un certain nombre d’animaux. Le Déluge terminé, l’humain descend du bateau et offre un sacrifice qui plait au dieu en question… Mais la comparaison s’arrête là. Ce que racontent les mythes babyloniens ne convient pas. Le Poème d’AtraHâsis le SuperSage raconte le Déluge comme un moyen de limiter la surpopulation humaine créée immortelle pour servir les dieux mais devenue source de nuisance sonore. L’Epopée de Gilgamesh, elle, raconte le Déluge comme une décision absurde, tragique et totalement arbitraire des dieux qui le regrettent aussitôt et qui cherchent à compenser leur erreur en offrant l’immortalité au seul rescapé, tel un lot de consolation. Non vraiment, cette manière d’expliquer la catastrophe ne convient pas à Israël, cela ne correspond pas à sa foi.

Noé. Son nom-même veut dire : « Celui qui apporte le repos, la consolation » N’est-ce pas le signe que cette histoire n’est ni une punition divine ni une tragédie absurde mais bien une histoire qui vise à consoler, soulager celui qui souffre parce qu’il a le sentiment d’avoir tout perdu ? Oui, mais Dieu décide quand même d’effacer de la surface du sol l’humain qu’il a créé et avec lui tous les animaux qui n’avaient rien fait ! Oui fait. Parce qu’il n’est pas possible de laisser la mort prendre le dessus sur la vie. Il faut mettre un terme à cette mécanique infernale. Les juristes et les prêtres qui réécrivent l’histoire du Déluge assument l’un et l’autre la volonté farouche de Dieu de s’opposer au mal qui gangrène la Création : YHWH ne veut pas voir son projet détruit par des humains qui cassent tout sur leur passage. Comme quand on ampute un membre gangréné pour sauver la vie du malade, YHWH tente de sauver ce qui peut encore être sauvé. Dès le départ, l’objectif de YHWH consiste à protéger l’humanité : Mais, dit la Genèse, Noé trouva grâce aux yeux de Dieu. Pourquoi lui ? Il n’était pourtant pas meilleur que les autres, ni ses enfants d’ailleurs. Arbitraire divin ? J’établirai mon alliance avec toi… Pour sauver un monde qui court à la catastrophe, Dieu s’oppose au mal et prend une petite partie l’humanité sous sa protection pour tout recommencer à partir de là. Voilà ce que nous raconte la Genèse.

Est-ce que cela peut faire sens pour notre réalité marquée par l’imminence d’une catastrophe similaire ? Je me risque ici à poser quelques affirmations théologiques à la lumière de l’Evangile.

  1. Oui, l’homme porte une très lourde responsabilité dans ce qui arrive aujourd’hui comme hier à la planète. Il met en échec le projet de Dieu. Le mal commis entraîne un chaos qui dépasse de très loin ce qui était prévisible, allant jusqu’à déstabiliser et menacer la structure fonctionnelle du monde qui s’en trouve ébranlée. L’agir de l’homme est néfaste pour le monde et nous met tous en danger. C’est une évidence qui s’impose. Le malheur ne concerne pas seulement la survie de l’humanité mais aussi celle des règnes animal et végétal qui s’en trouvent directement menacés dans leur existence. Nombreux sont les scientifiques qui démontrent que nous avons provoqué la 6ème extinction de masse qui se trouve être très largement sous-estimée.
  2. Oui, il va y avoir du malheur qui va se répandre sur la surface de la terre et il y aura beaucoup de morts injustes, de souffrances surtout sur les plus fragiles, les plus vulnérables. C’est une réalité qui est déjà présente un peu partout sur la surface du globe et qui ne va qu’empirer. C’est aussi une évidence qui s’impose maintenant clairement.
  3. Oui, cette réalité s’oppose clairement au projet de Dieu et il faut bien se résoudre à appeler cela PECHE. Il est composé d’un mélange de mal commis et de mal subi, de système qui s’emballe et s’affole dans une spirale mortifère. Oui, pour une part, l’homme cherche à prendre la place de Dieu et, ce faisant, il cherche à expulser Dieu de sa création, laissant libre cours aux puissances de destruction qu’il a libérées.
  4. Non, Dieu n’est pas en train de punir l’humanité par un nouveau Déluge. L’homme n’a pas besoin de Dieu pour provoquer ce phénomène. Non, Dieu n’est pas un despote arbitraire et sanguinaire qui s’amuserait à détruire lui-même ce qu’il a patiemment construit et créé dans toute sa beauté.
  5. A partir de là, nous pourrions nous trouver dans une position à peu près similaire à celle des hébreux exilés sur les bords de l’Euphrate, à pleurer sur le passé perdu quand les insectes pullulaient et pas seulement les frelons asiatiques, quand les hirondelles peuplaient des km de fils électriques en partance pour les pays chauds, quand l’eau n’était pas pourrie de nitrates et de pesticides, quand les laboratoires n’avaient pas préempté le vivant. Emmanuel Kant demandait « Que nous est-il permis d’espérer ? » La question du salut est en train de redevenir une question centrale pour l’humanité. Voilà ce que je crois !

J’ai en mémoire les derniers mots de l’ultime prédication de Martin Luther King à Memphis Tennessee le 13 avril 1968 quand il disait la veille de sa mort : « Eh bien, je ne sais pas ce qui va arriver maintenant. Nous avons devant nous des journées difficiles. Mais peu m’importe ce qui va m’arriver maintenant, car je suis allé jusqu’au sommet de la montagne. Je ne m’inquiète plus. Comme tout le monde, je voudrais vivre longtemps. La longévité a son prix. Mais je ne m’en soucie guère maintenant. Je veux simplement que la volonté de Dieu soit faite. Et il m’a été permis d’atteindre le sommet de la montagne. J’ai regardé autour de moi. Et j’ai vu la Terre promise. Il se peut que je n’y pénètre pas avec vous. Mais je veux vous faire savoir, ce soir, que notre peuple atteindra la Terre promise. Ainsi je suis heureux, ce soir. Je ne m’inquiète de rien. Je ne crains aucun homme. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur. »

Je sais que Dieu interviendra une fois encore pour sauver la vie, pour préserver ce qui peut l’être. La question qui m’habite aujourd’hui n’est pas « Qu’allons-nous devenir ? » Je n’ai aucun doute, aucune angoisse, aucune inquiétude là-dessus. Mais bien plutôt : « Que veux-tu de nous, Seigneur, en ces temps troublés qui s’annoncent ? Qu’attends-tu de moi ? » Je crois que l’Eternel me veut dans l’arche avec Noé, du côté de la vie, fidèle et prêt à célébrer le culte pour maintenir le monde hors du chaos et pour aider l’humain à ne pas sombrer dans la barbarie du nationalisme et du fanatisme le jour où le Déluge nous submergera. A la lumière du récit de Noé et de la résurrection du Christ, je veux mettre mes pas dans ceux de MLK. Moi aussi j’ai vu l’arc-en-ciel, moi aussi j’ai entendu la promesse de l’Eternel, moi aussi j’ai la certitude sereine et confiante que le dernier mot n’est pas pour la mort. Amen !

 

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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