Croire en la prédestination aujourd’hui

Lectures Bibliques : Apocalypse 22,6-21 et Matthieu 24,35-44

Prédication :

La semaine dernière était diffusé sur Arte un long docu-fiction sur le Refuge des Huguenots. Pour raconter la fuite des protestants persécutés, le documentaire proposait de suivre le périple imaginaire de 3 familles depuis la France jusqu’en Allemagne. Nous aurions pu nous réjouir de ce projet qui se voulait pédagogique et historique si les réalisateurs avaient pris la peine de s’informer auprès de théologiens pour tenter de comprendre le protestantisme réformé par-delà les poncifs habituels d’austérité, d’arrogance spirituelle face aux papistes et, par-dessus tout, caricaturant la doctrine honnie entre toutes, celle qui fait figure de repoussoir ultime, telle une tâche qui serait inscrite sur notre casier judiciaire au moins aussi honteuse que l’affaire Servet : la prédestination…  Voilà le péché originel du calvinisme. Et pourtant, la Bible résiste : Ainsi en sera-t-il quand viendra le Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera emmené et l’autre laissé. Deux femmes écraseront du grain au moulin : l’une sera emmenée et l’autre laissée. Veillez donc car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra. Il est vrai que c’est la doctrine qui met le plus mal à l’aise les réformés que nous sommes, celle que nous aimerions passer sous silence, enterrer dans les oubliettes de l’histoire… Et pourtant, je voudrais vous montrer ce matin tout ce qu’elle peut avoir de libératrice et de fécond dans ces temps périlleux que nous affrontons.

Je parle de temps périlleux, mais de quels périls parlons-nous ? Par quelles vagues nos contemporains ont-ils le sentiment d’être submergés ? Celles des intempéries et des inondations dans le sud de la France ? Celles des publicités qui nous inondent pour ne rien rater des promotions du Black Friday ? Celles des migrants qui s’échouent sur nos plages européennes ? Celles des soldats de l’islamisme qui reviennent de Syrie et d’ailleurs avec femmes et enfants ? Peu importe, périls réels ou imaginaires, il n’en reste pas moins que le sentiment d’inquiétude quant à l’avenir monte au moins aussi vite que les eaux qui noyèrent la terre au temps de Noé. Voici des jours viennent pendant lesquels nous allons pouvoir relire et nous réapproprier les récits de déluges hérités des temps immémoriaux qui précèdent de beaucoup notre récit biblique remontant jusqu’en Mésopotamie, là où fut inventée l’écriture, quand Noé s’appelait Gilgamesh ou AtraHâsis le super-sage, presque 2 000 ans avant notre ère commune. Ce qui s’est passé du temps de Noé se passera de la même façon quand viendra le Fils de l’homme. En effet, à cette époque, avant le déluge, les gens mangeaient et buvaient, se mariaient ou donnaient leurs filles en mariage, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; ils ne se rendirent compte de rien jusqu’au moment où le déluge vint et les emporta tous.

La crainte de la fin du monde fait ici appel aux récits des origines du monde pour imaginer un temps qui ne peut être qu’un temps de malheur, de désastres et de catastrophes. En ce temps-là, il y aura une détresse plus terrible que toutes celles qu’on a connues depuis le commencement du monde jusqu’à maintenant, et il n’y en aura plus jamais de pareille, pouvons-nous lire quelques versets plus haut dans l’Évangile de Matthieu (Mt 24,21). Entretenant une confusion entre l’apocalypse qui prétend révéler et dévoiler le monde qui vient et l’eschatologie qui porte un discours sur les derniers événements de l’histoire jusqu’à la fin du monde, l’homme qui a peur cherche à donner du sens aux catastrophes. Et la plupart du temps, il est question de jugement, de condamnation et de punition : les hommes ont profité, abusé, délabré, souillé… Et la terre crie vengeance !

Un temps de malheur qui frappe ici ou là, aveugle, arbitraire, injuste, forcément injuste… Et toujours ce même cri qui monte dans le cœur des blessés : pourquoi ? pourquoi moi ? Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera emmené et l’autre laissé. Deux femmes écraseront du grain au moulin : l’une sera emmenée et l’autre laissée. Pourquoi Seigneur ? C’est un temps où l’on cherche des responsables et où l’on désigne les coupables à la vindicte populaire. Ce qui me fait penser immédiatement à l’humour aussi noir que décapant de Gaspard Proust : “Si vous voulez réformer la justice pour pas cher, vous n’avez qu’à la supprimer et à la délocaliser sur Twitter. Ça marche déjà très fort, ça ne coûte pas un rond, les condamnations sont instantanées.”

Le plus étonnant c’est que ce malheur qui frappe nous prend toujours par surprise et nous laisse étonnés… Avant le déluge, les gens mangeaient et buvaient, se mariaient ou donnaient leurs filles en mariage, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; ils ne se rendirent compte de rien jusqu’au moment où le déluge vint et les emporta tous. (…) Comprenez bien ceci : si le maître de la maison savait à quel moment de la nuit le voleur doit venir, il resterait éveillé et ne le laisserait pas pénétrer dans sa maison. Insouciance ? On ne s’y attendait pas. On ne savait pas. Nombreux sont les scientifiques qui s’étonnent du décalage constant entre ce que l’on sait et ce que l’on croit. L’aveuglement volontaire est au moins aussi difficile à comprendre que la servitude volontaire dévoilée par La Boétie. Dans un petit livre étonnant, le philosophe Jean-Pierre Dupuy écrit : « Le temps est venu de mener une réflexion sur le destin apocalyptique de l’humanité : (…) nous avons acquis la certitude que l’humanité était devenue capable de s’anéantir elle-même, soit directement par des armes de destruction massive, soit indirectement par l’altération des conditions nécessaires à sa survie. (…) Et pourtant nous refusons de croire à la réalité du danger, même si nous en constatons tous les jours la présence.» (Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Points Essais n°517, Seuil, 2002.) Nous allons mourir étonnés, surpris, pris par surprise…

C’est ici qu’il nous faut réentendre l’Évangile. Dans ce discours apocalyptique de l’Évangile de Matthieu, se dévoilent deux affirmations essentielles qu’il nous faut nous réapproprier comme des révélations qui changent tout et qui nous ouvrent sur une véritable conversion.

La première affirmation sonne comme une limite ferme opposée à toutes les tentatives de capturer l’avenir, tous les discours mortifères qui tentent de nous interdire de rêver à demain. Trois fois de suite, Jésus le répète comme pour bien enfoncer le clou : Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. Mais pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne les connaît, pas même les anges dans les cieux, ni même le Fils : le Père seul le sait. (…) Veillez donc car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra. (…) C’est pourquoi, vous aussi, tenez-vous prêts, car le Fils de l’homme viendra à l’heure que vous ne pensez pas. Vous ne savez pas quand votre Seigneur viendra. Des catastrophes et des malheurs, il y en a eu, il y en a et il y en aura. Cela fait partie de la vie. Mais Jésus met en garde ses disciples dès le début du chapitre 24 : Faites attention que personne ne vous égare (Mt 24,4) De nombreux faux prophètes apparaîtront et égareront beaucoup de gens (Mt 24,11)… Mais pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne les connaît, pas même les anges dans les cieux, ni même le Fils : le Père seul le sait. Et personne d’autre. Voilà ce que c’est la prédestination. Dieu est souverain. Il est seul à décider. C’est là le cœur même de la foi réformée. Dieu est souverain. Aucun malheur, aucune catastrophe, aucun cataclysme ne dévoile ce que sera l’avenir. Et cela nous le savons depuis l’époque de Noé, dit l’Évangile. Faut-il ici vous faire injure et rappeler la promesse faite à Noé dans la Genèse ? Plaçant son arc dans le ciel comme on dépose son fusil au clou au-dessus de la cheminée pour ne plus jamais s’en servir, Dieu a déposé les armes. Comme le dit François Clavairoly dans son dernier livre, il est désormais l’Éternel désarmé et non plus l’Éternel des Armées : Désormais je renonce à maudire le sol à cause des êtres humains. C’est vrai, dès leur jeunesse ils n’ont au cœur que de mauvais penchants. Mais je renonce désormais à détruire tout ce qui vit comme je viens de le faire. Tant que la terre durera, les semailles et les moissons, la chaleur et le froid, l’été et l’hiver, le jour et la nuit ne cesseront jamais (Gn 8,21-22). Autrement dit, si Dieu est souverain et que nul ne connait ni le jour ni l’heure (ni les anges, ni même le Fils !) alors l’avenir est ouvert et tout est possible. Voilà la vérité de la prédestination : c’est une limite posée à la prétention folle de ceux qui prétendent connaître l’avenir et qui prédisent les scénarios les plus noirs. Voilà ce qu’il faudrait annoncer à Greta Thunberg quand elle jette son « J’accuse ! » à la face du monde. « Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses ! » dit-elle pleine de haine… Non Greta, personne ne t’a rien volé : tu donnes trop de confiance aux prophètes de malheur. Dieu seul sait et c’est lui qui décide de la fin. Notre avenir est ouvert. Tu peux avoir confiance en Lui, quitter ta colère et retrouver la paix à laquelle tu as droit. Tes rêves et ton enfance te sont rendus.

Est-ce donc la porte ouverte à l’insouciance et à la démobilisation ? En aucun cas. Parce que le combat est juste et qu’il est urgent d’agir de manière responsable si nous ne voulons pas mourir étonnés par ce qui nous arrive. Parce qu’il faut aussi et surtout entendre et recevoir la seconde parole libératrice portée par l’Évangile. Là encore Jésus le répète, enfonçant inlassablement le même clou : Veillez donc car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra. (…) C’est pourquoi, vous aussi, tenez-vous prêts, car le Fils de l’homme viendra à l’heure que vous ne pensez pas. Veillez donc ! Tenez-vous prêts ! Pour qui a fait du scoutisme, cela sonne comme un rassemblement au carré « ti – ta – ti » : Toujours prêts ! Il n’est pas question de se reposer sur les autres dans une démobilisation irresponsable. Si l’avenir est ouvert, si la liberté existe parce que tout est entre les mains du Père, alors la responsabilité est possible et avec elle l’engagement. Veillez donc ! J’entends ici un appel à la mobilisation générale pour que nous nous sentions responsables, attentifs, mobilisés, actifs, engagés. L’heure n’est ni à la procrastination, ni au découragement, ni à la lassitude, ni à la peur. L’heure est à l’action tout en sachant que tout repose entre les mains du Père.

Aujourd’hui, à l’écoute de l’Évangile, je pars dans le monde avec deux convictions fortes et salutaires qui s’articulent l’une sur l’autre :

  1. L’avenir est ouvert puisque tout est entre les mains du Père. Et parce que nous ne savons rien de l’avenir, tout est possible.
  2. Nous sommes tous appelés à la mobilisation générale. Engageons-nous tout de suite, agissons maintenant, prenons notre avenir en main parce que personne ne le fera à notre place.

Je crois fermement à la prédestination. Entre les mains du Père, elle m’offre à la fois la liberté dont j’ai besoin devant l’avenir incertain et le sens de ma responsabilité pour le construire. Je crois fermement en la prédestination. Entre les mains du Père, elle m’offre à la fois tranquillité et courage, confiance et audace. Oui confiance en Dieu qui seul connaît le jour et l’heure et qui m’a montré qu’aucune catastrophe ne pourrait détruire l’avenir. Et courage, courage d’être, audace d’entreprendre, ici et maintenant, ce qui doit être fait pour « Sauver la beauté du monde » pour reprendre le magnifique titre du dernier livre de Jean-Claude Guillebaud. C’est ce que j’appelle la confiance mobilisée. Elle est le fruit de ma foi en la prédestination. Je veux ici faire miens les mots du Dr Denis Mukwege, l’homme qui réparait les femmes qui a reçu le prix Nobel de la Paix de 2018, et qui disait hier soir à l’Hôtel de Ville de Paris en conclusion du colloque sur les évangéliques de la FPF, cette parole que je vous laisse comme une Parole de Dieu qui peut illuminer nos vies : « Nous ne céderons pas face à l’adversité. Nous construirons une nouvelle humanité. » Amen !

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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