Quelle parole spécifique aux chrétiens sur l’écologie ?

Lectures Bibliques :

Sagesse 7,15-21 et 13,1-10 – Colossiens 1,12-22

Prédication :

Les chrétiens ont-ils quelque chose de pertinent à dire sur la question écologique ? Ce n’est pas du tout une évidence. Que les citoyens que nous sommes, habitants de cette belle planète et par ailleurs chrétiens, puissent avoir des avis plus ou moins autorisés, informés, élaborés ou engagés sur la question écologique, je n’en doute pas et c’est heureux. Mais cela ne constitue pas pour autant une pensée chrétienne de l’écologie. Est-ce que nos convictions chrétiennes nous informent ou nous engagent d’une manière originale sur cette question au point que notre parole soit nécessaire à faire entendre dans l’espace publique, utile au salut du monde ?

Le gouvernement de notre Église protestante unie de France s’est réuni le week-end dernier pour débattre de ce sujet avec les délégués pasteurs et laïcs de toutes les paroisses de la région parisienne dans ce que nous appelons le Synode Régional. Et ce débat a eu lieu en même temps dans les 8 régions qui structurent notre Église sur le plan national. 3 jours de réflexion, de discussion, de débats parfois vifs. Un texte a été élaboré ensemble et voté point par point avec une série de convictions et de recommandations. En substance, le synode de notre Église y confesse que la vie est un don de Dieu qui doit provoquer en nous reconnaissance et gratitude, nous plaçant à distance critique des logiques de marchandisation et de prédation. Il réaffirme l’interdépendance de toutes les créatures et invite au respect dû à chacune. Il s’oppose à la prétention démesurée de nous croire propriétaires d’un monde dont nous portons la responsabilité. Il appelle l’humanité a enfin accepter ses limites pour résister à la tentation tellement actuelle et tellement mortifère du « toujours plus » et du « tout tout de suite ». Par l’exemple du Christ, il veut ouvrir un chemin de libération des peurs et des angoisses existentielles, refusant de céder au catastrophisme ambiant en portant l’espérance d’un monde nouveau où justice et paix s’embrasseront.

Je vous invite à relire attentivement ce texte que vous trouverez à votre disposition à la sortie de notre culte. Mais il est possible que, comme moi, vous soyez soudain pris d’un doute : « Tout ça pour ça ? Est-ce vraiment ce que nous avons de mieux à dire pour le salut du monde ? » Entendons-nous bien. Je trouve particulièrement heureux qu’après la magnifique encyclique « Laudato Si » rédigée par le pape François en 2015 sur ce qu’il appelait « la sauvegarde de la maison commune », les protestants sortent enfin de leur léthargie, ouvrent leurs fenêtres, leurs oreilles et leurs cœurs pour entendre les cris de plus en plus alarmistes d’une jeunesse qui craint pour son avenir et pour sa vie. Je me réjouis également que nous abordions ce sujet brûlant en empruntant la voie escarpée de nos convictions et non celle bien plus conventionnelle de la morale. Mais est-il seulement nécessaire d’être chrétien pour réaffirmer ce que tout le monde dit déjà partout depuis si longtemps ? Qu’est-ce que la foi chrétienne apporte de plus ou de mieux ? Pour sauver le monde, sera-ce vraiment suffisant de nous conformer à la philosophie dominante qui, pour protéger la vie déclarée « sacrée », en appelle à un peu de décroissance, un zeste de modestie, un soupçon de réglementation. Le Christ, la foi, la lecture des Écritures n’y ajouteront rien de décisif, rien de déterminant ? Si tel est le cas malheureusement, ne serait-il pas préférable de continuer à nous taire plutôt que de hurler avec les loups ?

Le texte du jour que j’ai lu dans l’Épître aux Colossiens nous ouvre d’autres perspectives… Voilà un écrit de circonstance dont on ne connaît pas vraiment l’auteur mais qui se réclame de l’apôtre Paul pour attirer l’attention de la communauté sur une « philosophie » bien dangereuse qui la guette. Je lis au chapitre 2,8 : Prenez garde que personne ne fasse de vous sa proie, par une philosophie aux arguments vides : elle se fonde sur des traditions humaines et sur les forces qui gouvernent ce monde, et non sur le Christ. Et quelques lignes plus loin, on découvre qu’il est question d’angoisse de mort imminente, d’ascétisme (qui dénonce la participation à certains fêtes), de restrictions alimentaires (à base de végétarisme) et de visions concernant l’avenir (sur fond de vénération des anges)… Je ne veux pas pousser trop loin le parallélisme des situations, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’y reconnaître quelques traits saillants de notre « philosophie » ambiante qui, elle aussi, se fonde sur des traditions humaines et sur les forces qui gouvernent ce monde, et non sur le Christ… L’épître aux Colossiens nous désigne un autre chemin.

Avec joie rendez grâce au Père… Comme le dit notre Synode, il est question de conversion, de demi-tour, de changement radical d’état d’esprit. Quitter cet esprit de colère permanente, de récrimination, de soupçon, de ressentiment, de jalousie et de peur de manquer et de mourir qui pourrit notre monde pour entrer dans celui de la gratitude et de la reconnaissance. Mais, me direz-vous, pour avoir envie de dire merci, encore faut-il savoir pourquoi. C’est ici qu’il nous faut redécouvrir et recevoir ce que le Père nous a donné. En nommant le « Père », l’Épître aux Colossiens pointe explicitement vers son Fils bien-aimé, ce Fils en qui nous avons délivrance et pardon. Parce que, dit la toute nouvelle traduction en français courant (NFC) de l’Épître aux Colossiens, il nous a rendus capables d’avoir part aux biens qu’il réserve aux personnes qui lui appartiennent pour vivre dans la lumière. Dire merci parce qu’il nous a rendus capables… Voilà qui change radicalement de cet esprit d’impuissance et de prostration qui nous asservit, paralysés par les forces qui gouvernent ce monde. On nous dit que rien n’est possible, que nous sommes manipulés par les sbires du gouvernement, par les algorithmes des GAFAM, par les multinationales et qu’il n’y a plus de décision libre possible, plus d’individu… On nous dit que nous ne sommes rien d’autre que des jouets entre leurs mains. Mais moi je vous dis que le Christ nous a rendus capables. Il nous a donné le pouvoir d’agir, le pouvoir penser, le pouvoir de dire « je », le pouvoir de dire « nous », un pouvoir de dire « oui » ou de dire « non », le pouvoir de nous tromper aussi. Nous ne sommes pas des marionnettes ! Parce que nous avons part à l’héritage de lumière ou pour vivre dans la lumière (comme le dit la NFC). Il y a donc un choix possible, une « impossible possibilité » comme disait Karl Barth. Il y a une alternative et donc une liberté possible, et la responsabilité qui va avec elle. Il y a, il est vrai, la possibilité des ténèbres, de l’obscur, du néant et de la mort. Il est possible, certes, de continuer à nier les rapports du GIEC et continuer cette politique de l’autruche. Il y a, c’est vrai, le pouvoir de l’ombre (NFC), la domination de la nuit (M. Bouttier). Mais il y a aussi la capacitation donnée par le Père à l’humain pour être en Christ et par Christ, capable de sortir du destin subi, de la catastrophe annoncée, de la mort assurée. Voilà le véritable sujet de reconnaissance et de gratitude : tout cela nous a été donné parce que, dit l’Épître aux Colossiens, il nous a fait passer dans le règne de son Fils bien-aimé. Nous retrouvons ici les quatre Évangiles qui proclament tous, sur tous les tons et de toutes les manières, par les guérisons, par les exorcismes, par les enseignements et par les paraboles, par l’attitude de Jésus face à la Loi, face aux autorités de son temps : le Royaume de Dieu a commencé. C’est ici et maintenant qu’il débute. Pas après la mort, pas dans l’autre monde, pas dans les cieux. Ici. Maintenant. Certes, il faut apprendre à scruter pour le discerner, par la foi en Jésus-Christ, sous la plus petite des graines de moutarde (Mt 13,31-32) ou dans la fragilité du sourire d’un enfant placé au milieu de nous (Mt 18,1-4). Mais il est là, présent, réel et concret, à l’œuvre, partout, à chaque seconde. Par notre foi en Christ, nous rendons le Royaume de Dieu actuel, réel, ici et maintenant. Encore faut-il pour cela, arrêter de regarder ailleurs, arrêter de se laisser séduire par cette philosophie aux arguments vides, arrêter de se laisser hypnotiser par tout ce qui est visible et vers tout ce qui est invisible, les puissances spirituelles, les dominations, les autorités et les pouvoirs, tout ce qui nous fascine même dans l’Église, même dans nos Synodes. Qui d’autres que les chrétiens peuvent porter cette parole de gratitude, de libération, de pardon, et d’espérance ? Qui le dira si nous nous taisons ou si nous disons la même chose que les autres, ce qui revient exactement au même ? Si les chrétiens ne parlent pas du Christ et de ce qu’il nous donne, délivrance et pardon… qui le fera ? En lui Dieu a voulu faire habiter toute sa plénitude et, par lui, réconcilier l’univers entier. N’est-ce pas de cela dont le monde a précisément besoin au moment où nous parlons de la fracture et de l’inimitié instaurée entre les humains et le reste du vivant ? Car c’est par le Christ, qui a versé son sang sur la croix, qu’il a établi la paix pour tous, sur la terre comme dans les cieux. Lui, l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute créature. En lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, le visible et l’invisible, grandeurs ou dominations, principes ou pouvoirs. Tout vient par lui. Tout tend vers lui. Il est, lui, par devant tout et tout, en lui, a cohésion. Il est, lui, tête du corps rassemblé. Il est le commencement, premier né d’entre les morts, ayant ainsi tout inauguré…

Création, libération, pardon, résurrection, réconciliation, cohésion et harmonie. Voilà ce qui est reçu en lui, par lui, dans la foi. C’est cela le royaume de son Fils bien-aimé auquel nous appartenons. N’est-ce pas de cela dont le monde a besoin ? N’est-ce pas la seule parole chrétienne que nous pouvons porter pour dire nos convictions dans cette crise que le monde traverse ? Face à toutes les sirènes de la surconsommation et du « Black Friday », nous proclamons la délivrance aux prisonniers et aux aveugles le retour à la vue (Lc 4,18) : nous sommes arrachés au pouvoir de l’ombre pour vivre dans la lumière. Et nous regardons la réalité avec lucidité et sans crainte. Face aux fascinations exercées par les puissances spirituelles, les dominations, les autorités et les pouvoirs, à cette stratégie du Tartuffe qui dit « Cachez moi ce sein que je ne saurais voir ! » pour ne pas prendre maintenant les décisions politiques dont le monde a besoin, nous annonçons qu’en lui tout a été créé, que tout vient par lui et que tout tend vers lui. Nous ne sommes fascinés par rien parce que nous sommes libres. Face à l’exacerbation des sentiments d’injustice et des ressentiments, des tensions de plus en plus violentes entre les nantis et les déshérités, les « sans » (papier, logis, dents, culottes), nous sommes porteurs d’un héritage fait de pardon et de réconciliation, d’harmonie et d’apaisement pour notre monde fracturé. Comme le dit l’Épître aux Colossiens, vous qui étiez étrangers à ce desseins, adversaires, complices et collaborateurs du mal, vous voici désormais au bénéfice de la réconciliation. Face à cette gigantesque opération de culpabilisation et de mauvaise conscience, quand on nous rabâche qu’on n’en fait jamais assez, face à ce sentiment d’inutilité, d’impuissance et de paralysie, recevez cette parole comme libératrice : vous voici en présence de Dieu, saints, purs, innocents. Face à toutes les logiques de mort, nous devons inlassablement nous rappeler qu’Il est le commencement, premier-né d’entre les morts, ayant ainsi tout inauguré. S’il a inauguré la résurrection, s’il est le premier-né de toute créature et le premier-né d’entre les morts, c’est qu’après lui, il y a des puis-nés, à leur tour porteurs de résurrection. Dans un monde fasciné par la mort, nous sommes porteurs de résurrection et nous devons investir sur tout ce qui vit, tout ce qui fait vivre, tout ce qui rend la vie.

Voilà ce que les chrétiens devraient dire aujourd’hui. Et non pas cette eau tiède qu’on nous sert à boire. Alors, oui, avec joie, nous pouvons rendre grâce au Père qui nous a désignés pour avoir part, avec son peuple saint, à l’héritage de lumière. Et cet héritage nous sommes prêts à le partager avec qui le voudra. Amen.

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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