Quelle vision pour demain ? Utopie ou idéologie ?

Lectures Bibliques : Esaïe 11,1-10 et Matthieu 3,1-12

Prédication :

Vous venez d’entendre deux visions de l’avenir : celle d’Esaïe, fils d’Amots, prophète pendant le siège de Jérusalem par Sennachérib le roi assyrien au VIIIe siècle avant notre ère, et celle de Jean le baptiseur, qui a décidé de quitter la communauté des esséniens pour interpeler le peuple d’Israël par un intense appel à la conversion dans le désert de Judée et sur les bords du Jourdain. Deux temps de crise donc et à chaque fois, la même annonce du Règne de Dieu qui vient, tout proche… Et pourtant les mots pour le dire sont radicalement différents.

Quand Esaïe parle du règne de Dieu, il voit de la sagesse et de la fidélité, des décisions de justice courageuses qui protègent les plus fragiles. Il annonce un monde apaisé dans lequel le fort ne dévore pas le faible, les enfants jouent avec les vipères, et où même les animaux carnivores sont devenus végans… Un monde où il n’y aura plus ni mal ni violence, dit-il. Voilà ce qui se passera quand le règne de Dieu arrivera. Chacun le reconnaîtra et le respectera. Et la gloire de Dieu brillera là où il habitera.

Quand Jean-Baptiste parle du règne de Dieu, les mots qu’il utilise ne sont pas les mêmes, loin s’en faut. Il est question de changement radical, de cris dans le désert, de confession des péchés, de haches prêtes à attaquer la racine des arbres pour les jeter dans le feu qui ne s’éteint pas. Ici pas question de laisser les enfants jouer avec les vipères si l’on en croit l’invective contre les pharisiens maîtres de la loi et les sadducéens gardiens du Temple : Espèce de vipères ! La colère de Dieu va venir, et vous croyez que vous pouvez l’éviter ?

La différence de message est telle qu’on peut légitimement se demander si l’un des deux se trompe… On a d’un côté une vision utopique radicalement non-violente qui affirme que le monde sera transformé, guéri, apaisé, sauvé par la présence de Dieu venu habiter parmi les siens. De l’autre nous recevons en pleine face une description catastrophique qui annonce le rejet et la destruction de notre monde pourri pour laisser place à autre chose. Ce n’est plus le monde réparé vu par Esaïe mais un monde détruit et reconstruit à neuf. Est-ce que chaque époque développe sa propre vision ? Nous sommes placés devant une sorte d’alternative et la concomitance des deux visions nous incite à choisir d’habiter l’une plutôt que l’autre comme si nous étions soumis à une injonction : « Choisis ton camp camarade ! » Tu es sommé de prendre position : pour les patrons ou pour les ouvriers, pour Macron ou pour les gilets jaunes, pour la retraite par répartition ou par capitalisation, fromage ou dessert ! Et je vois autour de moi les uns ou les autres se positionner, me semble-t-il, chacun en fonction de sa psychologie, plus ou moins optimiste, plus ou moins dépressive ; certains oscillant même de l’une à l’autre en fonction du dernier reportage vu à la télé ou de la dernière colère montée en épingle sur les réseaux sociaux. Et je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’après tout, ce ne sont peut-être que des projections et des spéculations qui dénotent de la psychologie de celui qui les projette : amour du monde pour les uns, haine du monde pour les autres. Et moi, cherchant désespérément la voie moyenne, ne me reconnaissant ni dans l’insouciance des uns, ni dans le désespoir des autres. Décidément, je refuse de céder à la paresse de la pensée binaire qui trouve confortable de distribuer des bons et des mauvais points, blanc ou noir, zéro ou un, comme Jacquouille la Fripouille découvrant l’interrupteur des toilettes dans Les Visiteurs : jour/nuit/jour/nuit…

La double vision des prophètes Esaïe et Jean-Baptiste n’est pas une alternative. D’abord parce que l’un se réfère à l’autre. L’Évangile de Matthieu place résolument Jean-Baptiste dans la continuité d’Esaïe qu’il cite comme si son prédécesseur avait ouvert la voie, préparé le chemin : Le prophète Esaïe a parlé de Jean quand il a dit : « Quelqu’un crie dans le désert : Préparez la route du Seigneur ! Faîtes-lui des chemins bien droits ! » On peut donc imaginer que pour Matthieu, il n’y a pas de différence fondamentale entre les deux : l’un comme l’autre préparent la venue du Messie pour restaurer la souveraineté de Dieu sur le monde. La destruction est revendiquée par Jean-Baptiste comme nécessaire parce que préparatoire : il faut nettoyer la place pour que Dieu reprenne l’autorité et la place qui lui est due. Le « non » de Dieu est donc contenu dans son « oui » disait le théologien Karl Barth. Le jugement est une partie de la Bonne Nouvelle. Pour qu’il y ait résurrection il faut passer par la mort. Le grand philosophe allemand Hegel a pensé la dialectique de l’histoire et du progrès dans ces catégories : thèse – antithèse – synthèse = progrès…

Il faut dire aussi que Jean-Baptiste a été le mentor de Jésus. Il semble même que ce soit un fait historique solidement établi : Jésus a suivi Jean-Baptiste et il a fait partie de ses disciples. Il a repris sa prédication de l’approche du Royaume et il a même reçu le baptême des mains de son maître. A minima cela indique une proximité et une adhésion… Et puis quelque chose est arrivé qui a fait changer Jésus : d’un coup il a décidé de quitter Jean-Baptiste. Sans jamais dire du mal de son mentor, il s’est séparé de lui du jour au lendemain… Que s’est-il donc passé ? Les quatre Évangiles font le même récit : pour Jésus, il s’est passé quelque chose de fondateur juste après son baptême. Marc choisit même de commencer son Évangile par le baptême de Jésus sans rien raconter de sa conception, de sa naissance, de son histoire ni de son enfance. Pour lui, tout commence là et les quatre Évangile nous livrent ce qu’il faut bien appeler un véritable récit de vocation. Nous assistons à une rencontre directe entre Dieu et Jésus : Au moment où Jésus sort de l’eau, il voit le ciel s’ouvrir. Et il voit l’Esprit Saint descendre sur lui comme une colombe. Une voix vient du ciel et lui dit : « Tu es mon fils très aimé. C’est toi que j’ai choisi avec joie. » (Mc 1,10s) Comment comprendre ? Jusqu’ici Jésus était un disciple de Jean-Baptiste, il portait un discours radical sur la nécessaire confession des péchés pour préparer la venue du règne de Dieu. A partir de cet instant, toute sa vie va être réorientée. A partir de là, Jésus sort du débat utopie naïve/discours catastrophiste parce qu’il a découvert au cours de son baptême qu’il était lui-même celui qui provoquait la venue du Royaume de Dieu dans la réalité du monde : « Tu es mon fils très aimé. C’est toi que j’ai choisi avec joie. » Ni haine du monde ni utopie idéaliste mais présence de Dieu ici et maintenant en Jésus : voilà ce que dit l’Évangile. Jésus est la présence de Dieu dans le monde qui oriente notre regard d’une manière différente de l’Ancien Testament. Je veux ici contester la thèse du grand philosophe juif Armand Abécassis qui, dans son dernier livre Jésus avant le Christ, analyse les enseignements de Jésus, notamment au travers des béatitudes et des antithèses du Sermon sur la Montagne (Mt 5-7), pour essayer de démontrer que Jésus n’a absolument rien dit d’original par rapport à toute la tradition rabbinique issue de l’enseignement des pharisiens. Selon lui, la continuité entre Jésus et le judaïsme de Jean-Baptiste est totale. Ce sont les chrétiens qui, après la mort de Jésus, l’ont confessé comme Fils de Dieu mais, affirme-t-il, Jésus n’a jamais revendiqué ce titre pour lui-même. D’abord on est en droit de se demander pourquoi il a été condamné à mort si tout ce qu’il enseigne était déjà dit par les rabbins de l’époque !!? Abécassis ne parle pas du tout de la mort de Jésus sur la Croix, condamné parce qu’il se prenait pour Dieu et remettait en cause le Temple. Il faut accepter le fait qu’il y a eu une rupture entre Jésus et Jean-Baptiste sans y voir la moindre marque d’antijudaïsme. Mais si, à son baptême, Jésus prend véritablement conscience qu’il est, lui, le Fils de Dieu, il me semble au contraire parfaitement compréhensible qu’il ne ressente pas le besoin d’en revendiquer le titre. Comment pourrions-nous imaginer un Christ puéril qui quémanderait d’être considéré comme Dieu le Fils en tapant du poing sur la table ou en trépignant de colère tel un enfant qui veut être au centre des regards ? Jésus sait qu’il est Fils de Dieu même si personne ne le reconnaît.  Comme le dit l’Évangile de Jean : La Parole était dans le monde, et Dieu a fait le monde par elle, mais le monde ne l’a pas reconnue. La Parole est venue dans son peuple, mais les gens de son peuple ne l’ont pas reçue. (Jn 1,10-11). Alors il agit et il parle en conséquence et en pleine connaissance de cause. Il enseigne l’arrivée du Royaume de Dieu par ses paraboles, il guérit les malades, il affronte le mal et les esprits mauvais, il ressuscite les morts, il chasse les marchands du Temple et prédit sa destruction prochaine. Tout cela n’est compréhensible que parce qu’il agit en tant que Fils de Dieu inaugurant par sa présence le Règne de Dieu lui-même et non pas en réclamant un titre comme s’il dépendait d’une élection au suffrage populaire ou au nombre de « like » sur son profil Facebook ! Cette certitude intérieure qui fonde toutes les vocations authentiques ne l’empêchera d’ailleurs pas de passer par des moments de doute, de tentation et même de remise en question notamment au moment de la trahison des siens et de la Croix.

« Si il y a un bienfait, il tient uniquement et exclusivement dans ce fait de révélation : Dieu s’est fait homme, il s’est fait homme pour mon bien. Voilà le secours. Du fait qu’il y a eu cet acte de Dieu pour nous, son royaume est déjà là. Prononcer le nom de Jésus-Christ, c’est reconnaître que quelqu’un s’occupe de nous et que nous ne sommes pas perdus. Jésus-Christ est le salut de l’homme envers et contre tout ce qui peut assombrir sa vie, y compris le mal qui procède de lui. » (K. Barth, Esquisse d’une dogmatique, p. 94.) Par la foi, nous n’avons donc plus besoin de nous positionner pour ou contre les utopies et les idéologies de la fin du monde. Le temps de l’Avent tend notre regard vers l’avenir avec espérance et non avec résignation parce qu’il s’enracine dans un déjà-là de la présence du Christ rendue actuelle par l’Esprit. C’est à cause de prémices du Royaume que nous pouvons regarder dans la bonne direction : nous avons une boussole qui oriente notre regard. Christ est présent ici et maintenant dans notre monde qu’il transforme par sa Grâce. Notre travail d’Église consiste donc à rendre Christ présent dans le monde. Comment cela se manifeste ? Quels sont les lieux où Christ est présent ?

– Christ est présent ici et maintenant par la Parole de la prédication, prémices du Royaume. C’est une présence fragile mais bien réelle que celle de la promesse et du pardon. Une parole créatrice de vie, une parole lumineuse qui éclaire un chemin, une parole qui engage et qui mobilise, qui relève et met en route, parole qui guérit et qui console, parole d’amour qui adopte, qui fonde, qui institue, qui donne assurance et paix intérieure. Je te promets. Je te pardonne. Je t’aime d’un amour éternel. Toutes ces paroles rendent le Christ présent dans le monde.

– Christ est présent par la communauté, prémices du Royaume. C’est dans la communion fraternelle, la prière d’intercession, le pardon mutuel quand chacun devient Christ pour l’autre. Contre toute tentation individualiste, nous faisons corps, Église, communion, unis par les liens sacrés de notre foi en Christ. C’est là le véritable sens de ce que nous appelons le sacerdoce universel.

– Christ est présent par la souffrance des hommes, prémices du Royaume et cela fonde notre engagement diaconal. Je songe ici aux mots de D. Mukwege : « Je n’ai pas vu Dieu dans un temple, une mosquée ou une cathédrale. J’ai rencontré Dieu dans le regard d’une fillette de 4 ans violée. » « L’Église est intégralement du monde. Elle est asservie à toute la faiblesse et la souffrance du monde » (D. Bonhoeffer, La nature de l’Église, p.92). Le refuser est une hérésie qui nie la réalité de l’incarnation (docétisme). Le Christ fait homme fêté à Noël contraint l’Église à rester dans le monde, à participer aux combats du monde, prendre sa part dans le combat des hommes contre le mal, la violence et la mort ! L’Église n’a pas d’autre choix que de mouiller sa chemise tout en renonçant à tout illusion de puissance et de pureté qui ne serait qu’une tentative de se justifier soi-même. Notre Dieu se réserve de séparer le bon grain de l’ivraie. Il est souverain. Amen.

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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