Au service d’une médiation avec les gilets jaunes ?

Lectures Bibliques : Psaume 84,9-14 ; Jacques 2,1-13 ; Luc 5,17-20

Prédication :

L’Eglise peut-elle aujourd’hui servir de médiation ? Je ne parle pas bien sûr d’une institution qui viendrait s’interposer et faire écran entre Dieu et les hommes. Je veux parler, bien entendu, de la possibilité que nous avons d’offrir une médiation dans la crise majeure que traverse notre pays et qui ne peut pas nous laisser indifférents. Les quelques 933 personnes qui ont visionné la prédication de la semaine dernière malgré le son presqu’inaudible m’incitent à continuer notre réflexion dans ce sens. Vous vous souvenez certainement que je terminais mon message par l’appel de Jésus à nous mettre au service, citant l’Evangile de Matthieu : Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, et si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude (Matt 20,26-28).

Cette question entre en résonance avec l’édito de Nathalie Leenhardt dans le journal Réforme. Elle y fait référence au cinquantième anniversaire de la mort de Karl Barth cette semaine. C’est sans doute le plus grand théologien du XXe siècle (toutes confessions confondues). Théologien protestant réformé, il s’est fait connaître dès 1918 par son monumental commentaire de l’Epître aux Romains qui fit l’effet d’un pavé dans la mare en cette fin de 1ère guerre mondiale. Non, affirmait-il avec force, vous ne pouvez pas récupérer Dieu pour justifier et bénir vos petits combats humains, trop humains. Dieu échappera toujours à toutes vos tentatives parce qu’il est radicalement différent de tout ce que vous pouvez penser de lui. Et en même temps, ce Dieu-tout-autre qui dit « NON » à toutes les idolâtries, vient par Jésus poser un grand « OUI » sur l’ensemble de l’humanité. Pas seulement sur les croyants mais sur tous les humains, universellement unis dans une solidarité qui n’a pas de borne. Karl Barth s’engage alors auprès des invisibles de son temps, les ouvriers, les détenus, les parias, tous ceux qui s’affubleraient aujourd’hui d’un gilet jaune pour justement essayer d’échapper à cette invisibilité. Ce faisant, Barth bousculait la molle bien-pensance bourgeoise de son temps qui aurait bien voulu garder l’Eglise à l’écart du monde et de ses combats politiques. Mais lui s’insurgeait justement au nom de l’incarnation de Christ. Ce visage de Dieu-devenu-homme et qui a habité parmi nous, comme le dit l’Evangile de Jean (Jn 1,14), nous pousse à penser autrement et à entendre la Bible non pas comme une parole sur Dieu mais comme la Parole que Dieu nous adresse aujourd’hui. Voilà la seule question qui vaille pour nous : Qu’est-ce que Dieu veut nous dire ici et maintenant, dans ces temps troublés que nous traversons. Nous demande-t-il de rester bien sagement à l’abri dans nos temples et nos églises ou est-ce qu’il nous convoque dehors avec une mission bien spécifique ? On se souvient de l’image que Barth utilisait pour parler de son travail de pasteur : la Bible dans une main et le journal dans l’autre (aujourd’hui, il faudrait dire les smartphones – réseaux sociaux y compris). Et Nathalie Leenhardt d’interpeler nos Eglises : « Que disait donc Barth ? Qu’on ne peut vivre en chrétien sans se soucier de la marche du monde, dans une nécessaire solidarité. Et notre monde crie. (…) Comment les Églises se sont-elles emparées de ces questions ? Pourquoi les entend-on autant sur les questions éthiques et si peu sur les questions économiques ? Où sont les hommes et les femmes qui vont nous aider à repenser un monde dans la tourmente, ce monde que le Dieu n’a jamais cessé de nous confier, génération après génération ? Pourquoi ce silence ? (…) Par peur ? Pourquoi nos églises ne deviendraient-elles pas ces lieux ouverts où il serait possible de débattre en liberté et en confiance ? Notre société se meurt de l’anémie des corps intermédiaires, des médiateurs, des facilitateurs de la parole ? Les chrétiens ne pourraient pas relever ce défi, au nom d’un Christ qui n’a jamais fui la controverse ? »

C’est précisément cet appel-là que j’entends dans les textes que j’ai lus dans la Bible pour nous ce matin. Justice et Paix s’embrassent, dit le Psaume. Voilà des mots qui devraient parler à nos gilets jaunes, vous ne trouvez pas ? Ne faites pas de différence entre les gens, s’insurge de son côté l’Epître de Jacques, vous méprisez les pauvres !  Ne pensez-vous pas que ce sont des mots qui devraient être redits à ceux qui nous gouvernent ? Mais je dois dire que c’est le petit récit de l’Evangile de Luc qui me paraît le plus interpelant : Des hommes arrivent… On ne sait rien d’eux, ni leur nom, ni qui ils sont, juste des anonymes. Voilà le rôle que j’aimerais que notre Eglise revendique aujourd’hui. Rester anonyme pour pouvoir agir en toute sérénité : Ils portent sur une natte quelqu’un qui est paralysé. Les hommes cherchent à faire entrer le malade dans la maison et à le placer devant Jésus. Mais ils n’arrivent pas à le faire entrer à cause de la foule. Je dois vous avouer que j’ai pensé ici à tous ces gens qui cherchaient à tout prix à entrer à l’Elysée, essayant de forcer les barrages de police. J’ai pensé à ces appels pressants pour que le président parle enfin… comme s’il avait lui seul le pouvoir de guérir le paralytique… N’y a-t-il pas confusion des genres ? Aurions-nous en France un monarque de droit divin qui dispose du pouvoir thaumaturgique de guérir les écrouelles ? Alors ils montent sur le toit, ils font une ouverture à travers les tuiles, et ils descendent le malade sur sa natte, au milieu de tous devant Jésus. Quand Jésus voit leur foi, il dit au malade : « Tes péchés te sont pardonnés. »  Voilà qui me parle : voyant LEUR foi… La foi de ces anonymes qui ont été touchés par la souffrance du paralytique. Notre foi. On ne demande pas au paralytique d’avoir la foi ou de se convertir, d’adhérer à notre église comme on prend sa carte dans un parti ou comme on paie sa cotisation à un syndicat. Non on ne demande rien au paralytique. On n’exige rien de lui. On n’attend rien de lui. On se met juste au service de sa guérison. Que notre foi inspire notre capacité d’action, notre présence, notre ingéniosité, notre créativité pour dépasser les obstacles insurmontables qui se dressent entre lui et sa guérison. Si jamais nous nous engageons dans cette voie, que ce ne soit pas par peur de ces barbares qui cassent tout sur leur passage : de quoi aurions-nous peur ? Si Dieu est pour nous qui sera contre nous ? (Rm 8,31 et Ps 27,1-2). Que ce ne soit pas non plus parce nous y trouverions un quelconque intérêt : il serait honteux que ce soit une stratégie pour remplir les bancs du temple. Mais que ce soit bien au nom de ce Jésus qui aime les gens, les personnes, chacune, individuellement, personnellement et qui dit à chacun : Moi, je ne t’oublierai jamais. Vois, j’ai écrit ton nom sur la paume de mes mains (Esaïe 49,15-16). Oui, je crois vraiment que nos Eglises sont appelées à jouer un rôle de médiation, de corps intermédiaires, d’anonymes descendant le paralytique vers sa guérison, portées par notre foi qui sauve le monde du chaos et de l’humiliation des plus petits de nos frères.

N’avez-vous jamais été frappés par la situation toute symbolique de notre Temple du Saint-Esprit placé à équidistance de ceux qui s’opposent aujourd’hui ? Nous somme situés à 100 m du palais de l’Elysée barricadé tel un bunker pour protéger le pouvoir des raisins de la colère, et à 100 m de la gare St Lazare, haut lieu du combat syndical, face à Saint-Augustin devenu depuis quelques samedis un lieu d’affrontement de guerre civile, rempli de feux, de cris, de tempête et de déchaînement de colère… Et nous au milieu, discrets, presque cachés et invisibles. Invisibles parce que le pouvoir de l’époque nous a refusé la visibilité de construire notre temple face à Saint-Augustin et a imposé pour notre Eglise une façade neutre dans une rue secondaire. Aujourd’hui cette position intermédiaire devient notre vocation pour prendre le relais de ces corps intermédiaires devenus introuvables et inaudibles dans la société française. Personne ne fait confiance à personne, ni aux syndicats, ni aux partis politiques, ni au personnel politique, ni à la justice, ni aux fonctionnaires, ni aux pompiers, ni même aux bénévoles du milieu associatif… Nous vivons dans une époque de soupçon, de méfiance, de « fake-news » et de complotisme. On hurle, on s’invective, on s’insulte par écran interposé. Jusqu’ici cette violence et cette barbarie à visage humain restaient cantonnées sur Facebook et Twitter. Les gilets jaunes l’ont fait descendre dans la rue. Cette colère et cette haine qu’on pensait purement virtuelles étaient en fait bien réelles et tout le monde semble surpris.

Nous, nous ne sommes qu’une petite église invisible et la plupart du temps inutile. Nous n’avons aucune solution à apporter, nous n’avons aucun produit à vendre, aucun discours à faire passer. Nous pouvons juste être les serviteurs inutiles qui offrent un espace pour parler. Ni proches du pouvoir, ni susceptibles de parler au nom des gilets jaunes, nous pouvons juste nous offrir pour établir des ponts, recréer un chemin, dépasser les obstacles insurmontables pour amener le paralytique vers sa guérison, rendre visible celui qui avait disparu du corps social à cause de sa paralysie. Nous ne voulons pas le pouvoir et nous ne sommes candidats à aucune élection et c’est bien pour cette raison que nous pouvons être utiles, simplement au service des autres puisque c’est notre vocation. C’est maintenant devenu notre devoir. Serviteurs inutiles. Quand je suis arrivé ici il y a un peu plus d’un an, j’ai écrit à la famille Macron pour me présenter en tant que pasteur de leur quartier et donc comme possiblement à leur disposition puisqu’ils habitent sur notre territoire paroissial. J’ai reçu à l’époque, vous vous en doutez, une fin de non-recevoir courtoise. Aujourd’hui j’aimerais écrire aux gilets jaunes une lettre semblable pour me mettre à leur service.

J’aimerais leur dire que… Le peuple protestant se souvient de ceux qui lui ont donné l’impulsion première qui leur a valu ce beau nom de protestant par la résistance résolue et déterminée face aux puissants de ce monde : « Ma conscience est captive de la Parole de Dieu, je ne peux ni ne veux faire autrement. »  clamait Martin Luther à la Diète de Worms. Le peuple protestant connait par son histoire même le prix à payer pour avoir le droit d’exister et de vivre dans la dignité. Il sait depuis toujours ce qu’il en coûte de faire partie des oubliés de l’histoire, du côté des perdants, des invisibles, de ceux qui n’ont pas le droit d’exister parce qu’ils ne pensent pas comme les autres, parce qu’ils ne croient pas comme les autres. Pour continuer à vivre, il a dû apprendre à se cacher, dans les caves, dans les grottes ou au fond des montagnes cévenoles poursuivi par les dragons du monarque absolu. Il a dû fuir l’oppression et il a connu la vie de migrant, de réfugié, recueilli à Genève, à Berlin, à Londres, à Copenhague, à Amsterdam, embarqué sur le Mayflower et devenant, par la Grâce de Dieu, les Pères Fondateurs des Etats-Unis d’Amérique, inspirant la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Tous des combattants pour la liberté et pour la dignité. Pour cette raison, le peuple protestant se sent concerné par tout ce qui blesse et abîme le plus vulnérable d’entre nous. De par son histoire, le peuple protestant se sent en communion avec tous les damnés de la terre. Les juifs pendant la guerre, les réfugiés hier, les invisibles habillés de gilets jaunes aujourd’hui. Notre fraternité est là intacte : comme un appel fort qui résonne en nous. Nous sommes convoqués par votre désespoir et votre révolte. Comme Jésus chassant les marchands du temple, une sainte colère doit pouvoir mettre un terme à l’intolérable. Mais le peuple protestant sait dans sa chair que la violence est un poison qui détruit la cause la plus juste, le combat le plus honorable. Il sait combien la violence est aussi inefficace que perverse. Elle révèle le barbare qui sommeille en chacun de nous. Le peuple protestant se souvient avec amertume de la violence déchaînée de la foule à la Saint-Barthélemy. Il sait ce qu’il en coûte d’être considéré, tel un bouc émissaire, comme responsable de tous les maux et il n’acceptera jamais l’injustice ni le rite sacrificiel qui voudrait qu’un seul homme meure pour que le peuple vive, et que la nation entière ne soit pas détruite (Jn 11,50). Il sait que Jésus a été crucifié pour calmer la foule vindicative.

Le peuple protestant guidé par la parole de ce Jésus, inspiré par la conviction d’un Martin Luther King, d’un pasteur Trocmé ou d’un Desmond Tutu, connaît l’efficacité du combat non-violent. L’indépendance de l’Inde a été gagnée contre l’Empire britannique. Des milliers de juifs ont été sauvés au Chambon-sur-Lignon. Des droits civiques ont été obtenu pour les noirs américains. La réconciliation a été rendue possible en Afrique du Sud par la seule force d’aimer. Nous savons que la non-violence est le SEUL moyen efficace pour faire reculer l’injustice. Parce que c’est la seule arme qui ne cherche pas à détruire l’adversaire mais à provoquer en lui une crise qui éveille sa conscience. Il ne s’agit pas de plier et de se soumettre, il s’agit de combattre avec les bonnes armes. Il ne s’agit pas de vaincre et de démettre le président, il s’agit de changer son cœur. Lui aussi est paralysé. Lui aussi a besoin de guérison. MLK disait : « La non-violence est une arme puissante et juste, qui tranche sans blesser, et ennoblie l’homme qui la manie. C’est une épée qui guérit. » Oui, vraiment, nous voulons nous mettre au service de cette guérison.

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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