Apprendre à veiller sur le monde

Lectures Bibliques : Marc 13, 1-4 ; 28-37

Prédication

Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! C’est comme un entrelacs de significations qui tissent une toile de fond pour mener sa vie et répondre à l’appel. Veillez !

  1. Veiller sur… pour prendre soin de celui qui est là, à côté. Il faut que tu le regardes dans les yeux, que tu fasses attention à lui, que tu remarques son existence puisque tu dois veiller sur lui, être attentif et prendre soin. Mais Caïn répond : Suis-je le gardien de mon frère ? (Gn 4,9) Oui et pas seulement de ton frère : de ton ami, de ton prochain, de ton voisin, de ton ennemi même.
  2. Tu dois sur-veiller, faire attention. Sois sur tes gardes, ouvre l’œil de toute ta vigilance pour scruter le danger qui guette, la mort qui rôde. Tu seras, dit le Seigneur, la sentinelle, le guetteur comme Ézéchiel le prophète (Ez 3,16). Et par là même, tu offriras aux autres le sentiment de sécurité dont ils ont besoin pour vivre.
  3. Reste éveillé. C’est un gros effort de ne pas s’endormir, de ne pas laisser la lassitude prendre le dessus, tenir jusqu’au bout de la nuit, quand Pierre, Jacques et Jean se sont endormis, laissant le Christ prier seul (Mc 14,37). Met ton réveil, mon frère, ma sœur. Pour sortir de la torpeur, de la fascination et de l’illusion, pour ne pas te laisser surprendre, tu dois apprendre à garder les yeux grand-ouverts sur le réel, regarder les choses en face comme Jérémie le prophète (Jer 1,11). Quitte le monde des fake-news et du fantasme complotiste, apprend à décrypter, dévoiler, révéler, à mettre en lumière. Voilà ce que j’attends de toi.
  4. Ainsi tu seras la veilleuse, le point de repère, un phare dans la nuit, un lumignon qui brille au loin et qui accroche l’espoir de celui qui s’est perdu. Tu rassureras et tu apaiseras en suscitant la confiance. Que votre lumière brille devant les hommes, dit Jésus (Mt 5,16) Ne crois-tu pas qu’il est temps d’apporter un peu de sérénité à ceux qui t’entourent ?
  5. Aujourd’hui commence le réveillon, la veillée d’armes qui marque l’imminence de ce qui ne saurait tarder, la certitude de l’advenue prochaine. La question n’est pas de savoir si cela va arriver mais quand cela va advenir. L’événement est tellement proche qu’on s’y prépare avec fébrilité. Il est déjà là par l’attente, l’envie, le manque, le désir qu’il suscite en nous.

Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! Mais comment tenir dans cet état de veille permanente sanitaire, politique, sociale et spirituelle ? Comment tout à la fois veiller sur notre prochain, surveiller le malin qui rôde, réveiller ce qui s’endort, et rester le lumignon qui veille jusqu’au bout de la nuit ? « Veillez… car vous ne connaissez ni le jour ni l’heure ! » Voilà le carburant de nos veilles, le combustible de notre vigilance, le moteur intérieur du veilleur : l’ignorance de ce que sera l’avenir. Par trois fois l’Évangile insiste « Veillez… car vous ne savez pas quand viendra le maître de maison : le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou au matin ? » Mais qui sait ? Personne… « Pas même les anges dans le ciel, pas même le fils mais le Père seul. »

Cela signifie qu’il y a encore la possibilité d’un futur à vivre. C’est ici l’affirmation forte d’un anti destin. Rien n’est écrit, rien n’est joué d’avance. Tout est encore possible. Vous ne savez pas… Le Père seul sait. Quelle bonne nouvelle ! Le dernier mot de l’histoire n’a donc pas encore été dit et il y a encore la possibilité d’une résurrection qui nous remettra debout. L’incertitude de l’avenir est le seul vrai gage de notre liberté. Quand le Destin frappe nos vies du sceau de la fatalité quoi qu’on fasse, dise ou pense, on se sent pris dans les mailles du filet, piégés dans la toile de l’araignée, englué, empêtré, paralysé, empêché, en-péché parce que tout nous échappe. Affirmer l’ignorance de l’avenir devient alors un geste militant, un acte de résistance. Non, nous ne nous laisserons pas maîtriser par le soi-disant Destin. Non, nul ne pensera à notre place. Non, nous n’avons pas fini de vivre. Non, le monde n’est pas foutu. Parce que nous croyons que demain est encore possible. Avouer son ignorance devient une affirmation de sa liberté. Le non-savoir ouvre la porte de l’espérance.

« Je sais que je ne sais pas » alors je veille sur la fragilité de l’avenir comme une mère veille sur son enfant. On m’appellera la mère-veilleuse !

« Je sais que je ne sais pas » donc je surveille, je guette, je scrute l’horizon. Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je suis prêt à affronter et à m’interposer, prêt à me mettre en travers par ma prière et mon action (cf. André Dumas, 100 prières possibles).

« Je sais que je ne sais pas » Voilà pourquoi je refuse de jouer les prophètes de malheur et les oiseaux de mauvaise augure… Bruits de bottes, famines, blasphèmes, dictateurs qui refusent le résultat des élections, attentats, violence et ambiance de fin du monde, rien de tout cela ne fait « signe », ni ne se trouve porteur d’une quelconque révélation concernant l’avenir. Le malheur ne révèle rien, ne démontre rien. Il ne donne aucun savoir et demain n’est en rien déterminé par les nuages d’aujourd’hui.

« Je sais que je ne sais pas » alors il est temps de sortir de ma torpeur et de mon ignorance : je cherche, je lis, je scrute, je réfléchis, je pose des questions et j’essaie d’écouter les réponses, je discute et je dispute. Inlassablement, je demande “pourquoi” comme un enfant éternellement insatisfait des réponses qu’on lui donne. J’ai soif de comprendre et de savoir. Je suis le guetteur de l’aube.

« Je sais que je ne sais pas » alors j’attends, j’espère, j’imagine, je me prépare, comme tendu vers l’inattendu, prêt à tout et disponible pour tous, les bras, le cœur et l’âme grand-ouverts, disposé à cueillir et à accueillir les êtres, les choses et les événements. Sans doute quelqu’un pourrait m’arriver… Voilà pourquoi je veille. Je n’attends pas quelque chose, j’attends quelqu’un. Qui sait ? Dieu seul sait quand il viendra.

Je ne sais pas… mais j’y crois. Dur comme fer, j’y crois. Avec malice comme pour faire un pied de nez au croque-mitaine. Avec obstination contre vents et marées. J’y crois malgré tout, malgré l’attente, malgré le silence, malgré la frustration et presque malgré moi.

J’y crois… mais je ne fais pas le malin. C’est vrai que parfois je manque de foi. Je chancelle et je flanche, j’hésite et je sens mes paupières s’alourdir, mes muscles s’engourdir et mon cerveau s’embuer… Je marche sur l’eau mais, presqu’à chaque pas, je sens mon courage fondre et mes pieds s’enfoncer… comme si j’étais absorbé, attiré, aspiré par le fond obscur de mon âme et de l’abîme insondable. Homme de peu de foi que je suis !

J’y crois mais c’est vrai que parfois je m’agace et me révolte, je m’indigne et je m’insurge : « Jusques à quand, Seigneur, laisseras-tu les choses empirer ? Qu’attends-tu pour intervenir et lancer tes armées d’anges pour nettoyer la terre de ses immondices comme on récure une casserole cramée ? Qu’attends-tu pour remettre les choses d’aplomb ? » Homme de peu d’espérance que je suis !

J’y crois, Seigneur, mais il est vrai que parfois je me sens un peu seul, je trouve les chrétiens bien tièdes, englués dans leurs inquiétudes internes et sourds aux cris du monde… J’y crois mais j’avoue qu’il m’arrive d’en vouloir à mon Église d’être si timide, à mes frères et sœurs d’être si peu motivés… Et je me retrouve là tout seul à juger les uns et les autres, à distribuer les bons et les mauvais points, les satisfécits et les reproches… Homme de peu d’amour que je suis !

Je marche au bord de l’abîme et une question me taraude : et si j’avais fait fausse route ? Que restera-t-il quand tout disparaîtra, englouti par les malheurs du temps, quand rien ne restera de ce que nous pensions si solide, si beau, si accompli ? Aucune pierre l’une sur l’autre de tout ce que nous avons édifié, construit, élaboré, fabriqué… ne restera debout. Tout sera détruit, dit Jésus. Quand on prend conscience que tout ce que nous avons fait, depuis l’aube de l’humanité jusqu’à la fin du monde, va disparaître, reste-t-il seulement quelque chose de permanent, de solide, de stable, de fiable, une parole qui demeure éternelle, des paroles qui “ne passent pas” à la trappe, au fin fond des oubliettes, dans les sables mouvants et les tempêtes de l’histoire ? Sommes-nous condamnés à tous devenir des désabusés par l’impernanence et l’illusion ?

Et le Seigneur répond : Laissez-vous instruire par la parabole tirée du figuier, dit Jésus : dès que ses branches deviennent tendres et que ses feuilles poussent, vous savez que l’été est proche. De même vous aussi, quand vous verrez ces événements arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. Je vous le déclare, c’est la vérité : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.  « Je suis, moi, celui qui veille sur vous. Je suis, moi, celui qui surveille le malin et le mauvais pour qu’ils ne vous détruisent pas. C’est moi qui relève celui qui tombe et qui réveille ce qui est mort. C’est moi qui veille au cœur de la nuit pour vous rassurer quand vous avez peur d’être avalés par vos ténèbres (cf. Ps 139,11s). Je veille sur ma parole pour qu’elle se réalise et qu’elle prenne corps (Jer 1,12). Je viens bientôt. Le meilleur est devant vous. »

Voilà, ami, ce que dit l’Évangile : les détresses ont une fin.  Quand tu sentiras le ciel te tomber sur la tête, s’assombrir au-dessus de toi sans que le soleil ne puisse percer les nuages pour te réchauffer les os, quand bien même tu sentirais ta vie brisée, dispersée, éparpillée façon puzzle comme disait Audiard… Bref, quand tu te sentiras pauvre au-delà de toute pauvreté, n’aie pas peur et ne te laisse pas fasciner par ce qui t’inquiète. Regarde plutôt l’amandier qui fleurit au cœur de l’hiver : il est le signe que le Seigneur veille sur sa Parole (Jer 1,11). Regarde le figuier qui pousse et ses branches devenir tendres. Scrute les signes de la vie qui grandit et cesse de te laisser fasciner par la mort. Et maintenant, lève-toi, prends ta vie et marche ! Le meilleur est devant toi. Amen.

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