C’est à moi que vous l’avez fait

Imaginez : une statue de Jésus en ciment, avec sur sa tête une couronne d’or.

À ses pieds : deux mendiants, transis de froid en cette rude matinée d’hiver.

Un prêtre passe, puis un patron d’entreprise, mais ils poursuivent leur chemin ; observant la statue de Jésus, l’un des mendiants exprime son amertume, disant :

« Ce Jésus doit être plutôt le sauveur de ceux qui ont assez à manger, qui ont une maison et une famille. Mais qu’a-t-il à faire avec un mendiant comme moi ? ».

Et Le mendiant se met à pleurer, au pied de la statue ; à cet instant, il sent des gouttes qui tombent sur sa tête : c’est le Jésus en ciment qui verse des larmes. Le mendiant remarque alors que la statue porte une couronne d’or, et il lui vient l’idée de prendre cette couronne afin de la vendre et d’avoir de quoi vivre ; il s’en empare donc. Mais il entend aussitôt la voix de Jésus :

« Prends donc cette couronne, je t’en prie ! Trop longtemps j’ai été emprisonné dans ce ciment. J’étouffe dans cette sombre et solitaire prison de ciment, je désire parler avec des pauvres gens comme toi et partager ta souffrance ».

            Le mendiant demande alors à Jésus :

« Seigneur, qu’est-ce qui doit être fait pour que tu sois libéré, pour que tu revives et que tu restes avec nous »

Jésus lui répond :

« Si tu ne viens pas me libérer, je ne redeviendrai jamais libre. Seules des personnes comme toi – c’est-à-dire les pauvres, les misérables, les persécutés – seront à même de le faire.

Tu as ouvert ma bouche ! Juste au moment où tu as retiré la couronne de ma tête, ma bouche s’est ouverte. C’est toi qui m’as libéré !

Maintenant approche-toi de moi, viens tout près ! Comme tu m’as fait ouvrir la bouche, tu peux maintenant faire que mon corps devienne libre. Enlève le ciment de mon corps. Et enlève aussi la couronne d’or. Pour ma tête, une couronne d’épines sera juste suffisante. Je n’ai pas besoin d’or. Tu en as beaucoup plus besoin. Prends l’or et partage-le avec tes amis »

A ce moment, on voit revenir le prêtre, le patron et un policier ; ils remettent la couronne sur la tête de la statue, le mendiant est arrêté, et Jésus retombe dans le silence.

Ainsi se termine la pièce de théâtre dont je viens de vous faire un bref résumé, ponctué de quelques extraits, une œuvre intitulée Jésus couronné d’or, du poète et dramaturge coréen Kim Ji-Ha.

 

 

En guise d’introduction, je voulais partager avec vous cette représentation théâtrale, car elle entre clairement en écho avec le texte du jour. En écho aussi avec notre actualité. Comme nous l’avons évoqué, la crise sanitaire et ses conséquences ont dès à présent lourdement impacté les personnes les plus fragiles, et fait basculer dans la précarité un nombre conséquent de personnes, qui ont perdu leur emploi, ou qui ont dû cesser leur activité (je pense à certains petits commerçants, ou aux artistes et à toutes les personnes liées au domaine du spectacle, de la culture). La troisième vague est déjà là, elle est bien là et ses effets sont tout aussi dévastateurs que l’épidémie elle-même : des parcours de vie brisés, l’angoisse du déclassement, l’absence de toute perspective d’avenir. Et puis au final, ce sera aussi (et c’est même déjà pour beaucoup) le basculement dans la grande pauvreté. Ainsi ce sont de nouveau des foules de pauvres et d’humiliés qui se retrouvent aux pieds de cette statue du Jésus couronné d’or.

Et cette image est saisissante, car elle vient nous remettre en question dans le confort de nos convictions : n’est-ce pas plus confortable en effet d’adorer une statue de Jésus, c’est-à-dire un Jésus distant, immobile, silencieux, figé, plutôt que de prendre le risque de le chercher (et même pire : de le rencontrer !) dans la misère du monde, dans la crasse, dans la détresse de ceux qui souffrent. Au fond, cette statue de Jésus couronné d’or, c’est peut-être notre réponse à l’invitation que Jésus adresse à tout homme , en disant : « à chaque fois que vous donnez à manger à un affamé, à chaque fois que vous donnez à boire à celui qui a soif, de quoi se vêtir à celui qui est nu, à chaque fois que vous accueillez un étranger, que vous rendez visite à un prisonnier ou à un malade, à chaque fois que vous faites cela, c’est à moi que vous le faites ».

Cette statue du Jésus couronné d’or, c’est peut-être une image qui exprime notre refus à cet appel.

Cette statue du Jésus couronné d’or, c’est le Jésus d’une Église qui s’est désintéressée de sa mission dans le monde, une Église qui préfère se concentrer sur le Salut et le bien-être spirituel de ses membres. Mais cette statue de Jésus, c’est peut-être aussi le Jésus des théologiens et des philosophes : c’est le Jésus que l’on couvre d’or par des trésors d’arguments, de discours toujours plus raffinés, délicats. Cette statue de belles paroles, c’est un linceul de ciment, un tombeau dans lequel nous risquons de nous enfermer, de nous figer nous-mêmes, avec Celui que nous adorons et que nous prétendons servir.

A la question « que faire ? », « Que faire contre la pauvreté ? », la première réponse serait donc de déboulonner cette statue du Jésus couronné d’or, et accepter l’appel de Jésus qui nous dit : « A chaque fois que vous accueillez l’un de ces plus petits, c’est moi que vous accueillez ». Il faut donc renoncer au Jésus couronné d’or, et accepter la faiblesse de ce Jésus humilié, offensé, condamné. Car ce n’est pas un hasard si Jésus interpelle ses disciples avec cette vision (et cet appel), ce n’est pas un hasard s’il le fait à ce moment-là dans le récit de l’Évangile. En effet, dans la scène suivante de l’Évangile selon Matthieu, Jésus annonce sa prochaine condamnation et sa crucifixion, et c’est donc le début du récit de la Passion.

Accepter la faiblesse et l’indigence de ce Jésus que nous confessons comme Seigneur : c’est un appel qui nous bouscule, un appel qui conteste toute logique, toute hiérarchie. Pourtant c’est le sens de la Croix :  au cœur de notre foi chrétienne.

 

Je voudrais maintenant attirer votre regard sur un autre aspect du texte.

Dans la structure de l’Évangile selon Matthieu, le texte que nous avons lu est la dernière séquence des enseignements de Jésus sur la fin des temps, une séquence qui occupe les chapitres 24 et 25 de l’Évangile. Jésus dispense cet enseignement à ses disciples, sur le Mont des Oliviers, pour répondre à une question des disciples, au tout début du chapitre 24  (Mt 24,3) :

« Dis-nous quand cela se passera, et quel signe indiquera le moment de ta venue et de la fin du monde ».

En réponse à cette question, Jésus va donc décliner plusieurs discours ou paraboles, où l’on trouve notamment la parabole des dix vierges et les recommandations sur la vigilance

« Tenez-vous prêts vous aussi, car le Fils de l’homme viendra à l’heure que vous ne pensez pas » (24,44)

Et un peu plus loin :

« Veillez donc, car vous ne connaissez ni le jour ni l’heure » (25,13).

 

Dans le passage qui nous intéresse, ce qui m’a frappé, c’est l’omniprésence de la même question du « quand », ou la question de la temporalité.

Le Roi explique aux moutons (ou aux brebis) :

« j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ;

j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ;

j’étais étranger et vous m’avez accueilli chez vous ;

36j’étais nu et vous m’avez habillé ;

j’étais malade et vous m’avez visité ;

j’étais en prison et vous êtes venus me voir. »

 

Et les moutons lui demandent : « quand ? »

Seigneur, quand t’avons-nous vu affamé et t’avons-nous donné à manger,

ou assoiffé et t’avons-nous donné à boire ?

38Quand t’avons-nous vu étranger et t’avons-nous accueilli chez nous,

ou nu et t’avons-nous habillé ?

39Quand t’avons-nous vu malade

ou en prison et sommes-nous venus te voir ?”

 

Et à cette question « quand ? », le Roi répond : « chaque fois »

Je vous le déclare, c’est la vérité : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait.”

 

Et c’est ensuite le même procédé quand le roi se tourne vers sa gauche, dans le dialogue avec les chèvres (ou les boucs selon les traductions).

 

« chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits (d’entre les miens), c’est à moi que vous l’avez fait.” : cette réponse du Roi est en fait une réponse à la question des disciples sur la fin des temps, et en prolongement de l’enseignement de Jésus sur la vigilance.

Cette réponse du Roi est une façon pour Jésus de répondre à l’attente des disciples, en leur disant : « les amis, vous attendez la fin des temps, vous attendez mon retour. Eh bien sachez que ce n’est pas demain, ni après-demain que ça se passe, mais c’est ici et maintenant, et chaque fois qu’un affamé, qu’un prisonnier, qu’un étranger se trouve sur votre chemin. C’est là que vous me trouverez, c’est là que je reviendrai (ou plutôt « que je reviens », au présent) ».

« Chaque fois » : cette réponse claque comme un appel à l’urgence. L’urgence de rester éveillé, l’urgence de rester lucide, lucide dans l’action. Car l’attente de la fin des temps, l’attente de la venue du Fils de l’homme ne doit pas nous détourner de l’urgence qui frappe à notre porte, à chaque instant. C’est donc un appel à la vigilance, à une lucidité active, solidement ancrée dans l’instant présent.

 

 

Le hasard du calendrier fait que ce même mois de Novembre, plusieurs évènements se bousculent et convergent vers un même point :

  • Le texte du jour nous parle d’une rencontre possible de Jésus Christ avec les pauvres, les affamés, les humiliés.
  • L’actualité brûlante que nous avons évoquée un peu plus tôt, concernant les conséquences désastreuses de la crise sanitaire sur le plan économique et social.
  • Hasard du calendrier, c’est cette semaine que doit se dérouler la collecte nationale pour la Banque Alimentaire, collecte qui s’étalera sur trois jours, du 27 au 29 Novembre. Avant de conclure ce message, je vous lance donc un appel : ne rater cette occasion de venir en aide au plus démunis.

 

Pour conclure, je voudrais prêter ma voix à Grégoire de Naziance, ce Père de l’Église du IVème siècle qui écrivit un Discours sur l’amour des pauvres. Dans sa conclusion il fait référence au texte que nous avons médité ce matin, disant :

« Si vous voulez m’en croire, vous qui êtes serviteurs du Christ, ses frères et ses cohéritiers, tant qu’il n’est pas trop tard, prêtez assistance au Christ, secourez le Christ, nourrissez le Christ, revêtez le Christ, accueillez le Christ, honorez le Christ, non seulement en l’invitant à vos tables comme quelques-uns l’ont fait, ni en le couvrant de parfums, comme Marie-Madeleine, ou en le déposant dans un sépulcre, comme Joseph d’Arimathie, ou en procédant aux devoirs funèbres, à l’exemple de Nicodème qui n’aimait Jésus qu’à moitié. Ni avec de l’or, de l’encens, de la myrrhe, comme firent les mages avant ceux-là. Le Seigneur de l’univers désire notre miséricorde au lieu de sacrifices, et notre compassion plutôt que des milliers d’agneaux : présentons-la-lui donc par les mains de ces malheureux que vous voyez à vos pieds. »

Amen

 

 

 

 

 

 

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