Un Seigneur qui a besoin de nous

 

Vous le savez bien, aujourd’hui, c’est le jour des Rameaux, le jour où nous fêtons l’entrée de Jésus dans Jérusalem en ce début de la semaine sainte qui va nous conduire jusqu’à Pâques.

C’est le jour des Rameaux mais si vous avez bien écouté le texte de Luc, la manière dont Luc nous rapporte cet événement, vous aurez remarqué qu’il ne nous parle pas des rameaux ni des branches qu’on agite sur le passage du cortège. Matthieu, Marc mentionnent des branches, des palmes et Jean, lui, indique les rameaux de palmiers.

Luc ne nous parle pas des rameaux, mais il mentionne les vêtements que l’on étend sur la route.

Alors, pour Luc, aujourd’hui, ce n’est pas le jour des Rameaux, mais le jour des Manteaux ! La fidélité et la lecture précise du texte biblique nous oblige à cette première remarque.

Vous me direz peut-être que cela ne change pas grand chose et qu’il ne faut pas changer une tradition… mais quand même, il n’est pas question de rameaux aujourd’hui, encore moins de bénédiction des rameaux.

Alors, les Rameaux, c’est un peu comme Noël : il y a la fête traditionnelle avec son cortège de signes et de merveilleux, avec le bœuf et l’âne dans la crèche et les branches aux rameaux… et puis, il y a un texte biblique souvent bien plus sobre, plus simple, et certains diront plus austère !

Pourquoi n’y a-t-il pas de rameaux le jour des Rameaux chez Luc ?

C’est peut-être parce qu’il n’y a pas, non plus, de foule de Jérusalem qui vient acclamer Jésus sur son passage. Autre surprise de ce récit ! Luc ne nous parle pas, non plus, de cette foule en liesse et il semble bien que le cortège ne soit composé que des disciples de Jésus.

Il écrit : « Tous les disciples en masse, remplis de joie, se mirent à louer Dieu ». Les seules personnes de Jérusalem à réagir ce jour-là sont les pharisiens qui disent à Jésus : « Maître, reprends tes disciples ! », sous-entendu : « fais-les taire, ils troublent l’ordre public ».

Nous voici bien embarrassés : au jour des Rameaux, il n’y a pas de rameaux ni de foule de Jérusalem en fête pour acclamer l’entrée de Jésus. Qu’est-ce qu’il nous reste alors de notre belle fête ? Il nous reste un groupe de disciples excités qui forme un cortège autour de Jésus, un peu comme un char de carnaval un jour sans carnaval !

Les disciples enthousiastes sont ici face à une foule sans réaction, peut-être simplement surprise, voire agacée ou pire indifférente. Je me dis alors que ce cortège rejoint étrangement notre situation et que le jour des Manteaux de Luc semble plus actuel que le jour des Rameaux des autres évangélistes.
Parce que le jour des Manteaux, c’est le jour des disciples de Jésus et donc, c’est notre jour, le jour des chrétiens ; c’est votre jour à vous, disciples de Jésus. Un jour où notre enthousiasme de chrétiens ne remporte pas un franc succès, où nous ne provoquons autour de nous aucune réaction, voire un agacement ou de l’hostilité, ou pire de l’indifférence !

Les disciples, chez Luc, sont enthousiastes à cause, nous dit-il, « des miracles qu’ils ont vus ».

Et si nous sommes, à notre tour, disciples de Jésus, c’est bien aussi grâce aux miracles que nous avons vus ; des miracles qui n’ont peut-être rien de spectaculaire, mais sont autant de signes qui, dans notre vie ou autour de nous, nous ont montré que Jésus était là, qu’il était vivant, manifestant sa présence et son amour, sa guérison et sa libération.

Pourtant, nous mesurons souvent que nous avons bien du mal à partager avec les autres cette conviction. Peut-être resterons-nous étonnés, comme les disciples, que Jésus ne soit pas immédiatement introduit dans le Palais et reconnu comme souverain.

Peut-être sommes-nous à notre tour maladroits, décalés, inadaptés pour dire la royauté du Christ comme des fêtards un jour sans fête !

Mais Jésus accepte cet enthousiasme, cet élan du cœur ; il le dit légitime, nécessaire ; il défend ses disciples contre ceux qui voudraient les faire taire : « Si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront ».

Parce qu’une foi, même maladroite, dit toujours quelque chose de juste : « Béni soit celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur ! ».

Jésus ne sera pas roi comme les disciples s’y attendent et veulent l’introniser dans la capitale, mais il sera tout de même roi, roi d’une autre manière, roi d’un autre royaume que celui de Jérusalem, roi différent des puissants de ce monde, roi malgré tout sur bien des cœurs et bien des vies.

Amis, bien aimés dans le Seigneur, notre acclamation de Jésus, notre confession de foi, est parfois maladroite, même si elle est aussi souvent moins explosive que celle des disciples ce jour-là.
Pourtant, elle recèle toujours une part de vérité, une part de vérité que Jésus accepte, légitime, trouve nécessaire et défend.

Le Jésus que nous proposons aux autres ne correspond pas toujours à ce que Jésus veut être pour eux, mais le plus grave serait probablement de ne rien dire, de ne rien faire et de se voir distancer et relayer par les pierres du chemin.

Ce Jésus du jour des Manteaux n’a pas fini de nous surprendre et le plus étonnant reste peut-être la parole qu’il prononce à propos de l’ânon :

« Le Seigneur en a besoin » !

Comme si le Seigneur, le Roi des rois, le Dieu tout-puissant, avait réellement besoin d’un ânon !

« Le Seigneur en a besoin », alors que nous disons toujours, quant à nous, que nous avons besoin du Seigneur !

Ne plus invoquer, supplier, demander que le Seigneur nous aide, nous envoie son Esprit, mais au contraire que nous venions en aide au Seigneur.

J’ai besoin de toi, nous dit le Seigneur.

J’ai besoin de ton ânon ; j’ai besoin de ton manteau ; j’ai besoin de ton enthousiasme pour que le mien soit compris, de ta joie pour que la mienne éclate.

J’ai besoin de ta vie, avec tes peines et tes doutes, tes bonheurs et tes grâces pour y manifester ma tendresse et ma présence.

Nous attendons de Dieu qu’il nous donne, qu’il partage, qu’il se souvienne, comme s’il était amnésique, comme s’il n’avait pas déjà tout offert et partagé.

« Dites que le Seigneur en a besoin », c’est aussi ce que Jésus dit à Zachée :

« Tout collecteur d’impôts que tu es, trop petit et mal-aimé, il me faut dîner chez toi ». « Il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison ».

Zachée, c’est l’Homme qui a presque oublié Dieu parce qu’il n’en avait pas besoin, mais qui découvre le chemin de la foi parce que Jésus a besoin de lui.

Sa joie, c’est de découvrir que Jésus a besoin de lui.

« Zachée, hâte-toi de descendre, aujourd’hui, c’est moi qui vient chez toi »

Et il y a encore le baptême de Jésus par Jean-Baptiste : « Baptise-moi » dit Jésus, « Mais non, c’est moi qui ait besoin d’être baptisé par toi » lui répond Jean-Baptiste, « Non, répond Jésus, j’ai besoin que tu me baptises », « Laisse-faire maintenant ».

Jésus de Nazareth sera baptisé par le Baptiste, parce qu’il en a besoin, comme il a besoin de tous les humains, et même d’un ânon pour manifester sa gloire.

Toute justice doit être accomplie par ce renversement des besoins. Vendredi-Saint sera encore la preuve que le Fils de Dieu ne répond pas aux besoins des hommes. Il va se montrer faible, souffrant et mourant, semblable à eux, semblable à nous. Mais pour que cette passion ne soit pas la mort et la fin de nos attentes, mais bien une passion d’amour, et pour que cet amour soit possible, le Seigneur a besoin du nôtre.

Vous leur direz : « Le Seigneur en a besoin ».

Frères et sœurs, Au bout du compte, c’est tout ce qu’il reste de cette fête des Rameaux sans rameaux, sans foule et sans demande au Seigneur ; c’est tout ce qu’il reste, mais ce qu’il reste, c’est tout : il reste un Seigneur qui a besoin d’un ânon, de manteaux, des disciples ou des pierres du chemin, un Seigneur qui a besoin de nous.

Amen.

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