Prédicateur : Simon Wiblé
Lecture biblique : Matthieu 11, 25-30
Frères et sœurs, cette parole de Jésus :
« Je te célèbre, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et que tu les as révélées aux enfants (aux tout-petits) » Mt 11, 25
Cette parole de Jésus a quelque chose de profondément énigmatique, voire de déroutant.
Certes pour parler de l’Évangile, de la foi en Christ, nous utilisons parfois comme je viens de le faire l’expression « révélation », « révélation chrétienne ».
Donc qui dit « révélation », dit passage d’un état de non-connaissance à un état de connaissance, avec tous les changements que cela provoque et entraîne dans la façon de comprendre le monde, de comprendre la vie, de comprendre Dieu et de comprendre les autres.
L’Évangile est d’ailleurs une révélation à deux niveaux : au niveau historique avec la venue de Jésus-Christ dans le monde bien entendu, donnant naissance à ce mouvement qu’est le christianisme, et au niveau existentiel, personnel, autrement dit, à chaque fois que quelqu’un se met à croire en Christ, que ce soit il y a plusieurs siècles, hier, aujourd’hui et demain.
En Christ, Dieu ne cesse de se révéler.
Disons que ce qui nous étonne dans la parole de Jésus et qui peut-être nous choque, c’est qu’il y a bien la révélation, le geste de Dieu qui se révèle à nous, mais il y a aussi le geste de cacher :
« Tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents ».
Comme si Dieu avait deux mains : une pour révéler, c’est à dire lever le voile, pour donner et de l’autre pour cacher, retenir, bloquer, empêcher.
Il semble faire ainsi une distinction entre ceux au bénéfice de la révélation, les enfants, les tout-petits et ceux maintenus dans l’ignorance, ou la non-connaissance, les sages et les intelligents.
Comme s’il mettait les uns d’un côté et les autres de l’autre.
Mais justement cette distinction, les tout-petits d’un côté et les sages et les intelligents de l’autre, on voit bien qu’elle n’est pas arbitraire puisqu’elle prend surtout à contre-pied la distinction habituelle.
Dans le monde, si cette distinction existe bel et bien, elle est au bénéfice des sages et des intelligents et au détriment des tout-petits.
Il y a distinction entre ceux qui sont réputés être sages, intelligents, c’est à dire ceux qui sont instruits, éduqués, compétents par rapports aux tout petits qui sont les enfants mais aussi les gens ignorants, qui n’ont jamais eu la possibilité d’être instruits de faire des études.
Simplement dans le monde, ce sont les premiers qui sont valorisés au détriment des derniers.
Donc finalement ce texte dit surtout un renversement, un retournement de la hiérarchie habituelle, de la hiérarchie du monde. D’ailleurs plus loin Jésus utilisera plusieurs fois une formule qui dit clairement cela : « les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers ».
Avant d’essayer de comprendre ce que signifie ce retournement il faut noter qu’il est déjà largement prophétisé par Ésaïe, écoutons une partie du chapitre 29, à laquelle Jésus fait allusion :
A partir du verset 9 :
« Soyez stupéfaits et étonnés ! Fermez les yeux et devenez aveugles ! Ils sont ivres, mais ce n’est pas de vin ; Ils chancellent, mais ce n’est pas l’effet des liqueurs fortes. 10 Car l’Éternel a répandu sur vous un esprit d’assoupissement ; Il a fermé vos yeux (les prophètes), Il a voilé vos têtes (les voyants). 11 Toute la révélation est pour vous comme les mots d’un livre cacheté que l’on donne à un homme qui sait lire, en disant : Lis donc cela ! Et qui répond : Je ne le puis, Car il est cacheté ; 12 Ou comme un livre que l’on donne à un homme qui ne sait pas lire, en disant : Lis donc cela ! Et qui répond : Je ne sais pas lire. 13 Le Seigneur dit : Quand ce peuple s’approche de moi, Il m’honore de la bouche et des lèvres ; Mais son cœur est éloigné de moi, Et la crainte qu’il a de moi n’est qu’un précepte de tradition humaine. 14 C’est pourquoi je frapperai encore ce peuple Par des prodiges et des miracles ; Et la sagesse de ses sages périra, Et l’intelligence de ses hommes intelligents disparaîtra ».
Finalement les sages et les intelligents, le problème qu’ils ont, c’est qu’ils pensent déjà tout savoir, tout connaître, tout posséder.
C’est le problème d’Israël du peuple élu de Dieu selon Ésaïe et les autres prophètes : comme il se sait élu, choisi, ça ne l’intéresse plus, exactement comme dans un couple lorsque l’habitude remplace l’amour et la fiance.
En quelque sorte ils sont blasés.
C’est peut-être une forme de péché particulièrement grave et difficile à vaincre.
Parce que quand on est blasé on pense ne manquer de rien. Du coup, on perd la curiosité, le désir, la faim et la soif, on est mort et on ne le sait pas.
On a beau être au sommet du savoir, de la science, de la connaissance, on ignore qu’on est mort, on ignore qu’on n’existe plus.
Du coup le savant est bel et bien devenu ignorant, tant qu’il ne sait pas qu’il l’est. Ainsi malheureusement, il n’y a aucune chance pour que cela change, pour qu’il désire que cela change puisqu’il croit ne manquer de rien.
Bien sûr quand on dit « savant » « sages » ou « intelligents » il faut préciser les choses parce que nous sommes tous suffisamment modestes pour se dire que n’étant pas savants nous ne sommes pas concernés.
On estime en effet sans doute, probablement à juste titre, qu’il y a beaucoup de savants plus savants que nous, et donc on pourrait en déduire abusivement que du coup nous ne sommes pas concernés.
On pourrait croire que Jésus parle des autres et pas de nous, et donc pas à nous. En réalité pour être sages ou intelligents selon cette parole, il n’y a pas besoin d’être réellement très compétents, qualifiés, ou cultivés.
Car on est sages et intelligents dès lors qu’on croit en savoir assez, notamment dans le registre de la morale, de la connaissance du bien et du mal.
Il faut en effet bien reconnaître qu’on est tous convaincu d’être sages et intelligents dans le registre de la connaissance du bien et du mal.
On est tous convaincu de savoir ce qui est bien et ce qui mal et ainsi de juger.
On a tous des idées, des conceptions sur ce qui est bon pour nous, notre famille, la société, les autres, le pays, l’économie, les mœurs, etc.
Que nous soyons d’ailleurs plutôt libéraux ou plutôt conservateurs, de droite, de gauche, du centre ou des bordures.
Et cela sans avoir conscience que peut être cette connaissance peut littéralement prendre la place du Dieu de la foi ainsi que d’ailleurs le décrit le livre de la Genèse : le fruit interdit c’est celui de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
Combien de fois n’ai-je pas entendu : « je ne crois pas en Dieu », ou bien : « je ne pratique pas mais je ne fais pas de mal à mon prochain ».
Comme si l’Évangile pouvait se résumer dans ce que je fais (le bien) pour les autres ou ce que je ne fais pas (le mal), alors que l’Évangile c’est d’abord ce que Dieu a fait et fait encore pour moi.
D’ailleurs l’important ce n’est pas de pratiquer pour pratiquer une religion, mais l’important c’est de se déplacer, de se déposséder pour aller entendre ce que Dieu me dit, et en quoi cette parole qu’il me dit agit en moi, produit du fruit en moi, en quoi cette parole m’envoie, ouvre devant moi une promesse.
Aller au culte, ce n’est donc pas pratiquer au sens de pratiquer une religion, et d’aller entendre ce que je crois déjà savoir, mais au contraire laisser Dieu pratiquer en moi quand le reste de la semaine nous nous épuisons à faire, à agir, à réagir.
L’Évangile n’est pas une pratique ou alors c’est celle de Dieu en moi.
Nous sommes des sages et des intelligents dès lors que nous ne laissons pas en nous la place pour recevoir, entendre, laisser agir et grandir, car ainsi nous sommes pleins, remplis, blasés.
A l’inverse, nous sommes comme des tout-petits lorsque nous nous laissons conduire, déplacer, instruire, lorsque nous laissons en nous une place pour la parole du Père.
Nous comprenons alors pourquoi Jésus finit son propos par une invitation : « venez à moi, vous tous qui peinez sous la charge ; moi je vous donnerai le repos », il nous invite à nous déposséder devenant ou redevenant ainsi comme des tout-petits.
La charge qu’il nous confie est alors de nous décharger en lui, de lui laisser nous instruire. « Recevez mes instructions » dit Jésus « car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez du repos pour vos âmes ».
Telle est nous le croyons l’expérience de la foi, l’expérience d’une existence révélée.
Amen.

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