O Dieu, envoie-nous des fous

Lecture biblique : Matthieu 21,1-10

Prédication

  1. Quels sont les adversaires de la confiance ?
    Quand Jésus entre à Jérusalem pour la première fois, il décide de le faire d’une manière absolument inattendue y compris pour ses disciples. A eux qui viennent de se chamailler pour savoir qui aurait la première place quand il serait roi, il vient de passer un savon en règle, bien décapant pour les désinfecter de tout virus du pouvoir : « Vous ne savez pas ce que vous demandez ! » leur avait-t-il répondu (Mt 20,22) « Celui qui veut être le premier parmi vous sera votre esclave.» (Mt 20,26)

Jésus serait-il en train de revivre pour lui-même la tentation du pouvoir, de la puissance ? N’at-t-il pas été immunisé, ses anticorps devraient le protéger lui qui a déjà vécu l’expérience avec le diable qui l’a emmené au sommet de la montagne pour lui offrir la domination sur les royaumes de la terre…

En entrant à Jérusalem comme un roi Jésus a-t-il cédé à la tentation de la puissance ? Serait-il en train de se la jouer : c’est moi le roi !?? En tout cas, il est en position de surplomb, dans une autre dimension, ce n’est pas un humain normal : il connaît tout de l’avenir (où aller pour chercher les ânes, les réactions des propriétaires, les réponses à donner…) Il domine, il maîtrise, il est à l’initiative. Son autorité semble incontestable et incontestée : c’est le Seigneur qui parle. Assis sur un ânon, Il est le Roi victorieux qui entre dans sa capitale et tout ce qu’il exige semble naturel. Sa confiance est sans limite. Confiance en lui. Confiance des disciples qui s’empressent. Confiance des propriétaires qui laissent partir une ânesse et son petit sans broncher. Réaction des foules qui sans le connaître coupent des branches sur son chemin en souvenir de la victoire des Maccabées contre les grecs et déposent leur manteau sous ses pas comme lors d’une cérémonie d’allégeance au roi.

Mais imaginez une seconde que l’épisode se déroule aujourd’hui… Est-ce que le scénario élaboré par Jésus pour son entrée à Jérusalem ne tournerait pas immédiatement au fiasco ? Qui obéirait sans broncher ? Personne n’aurait confiance. Ni les disciples pour oser prendre des véhicules qui ne leur appartiennent pas, ni les propriétaires pour les laisser partir avec ces véhicules sans broncher, et encore moins la foule nombreuse pour chanter des Psaumes de louange sur son passage dans la rue… Qui oserait imaginer une chose pareille ?

Comme les 4 cavaliers de l’Apocalypse (Ap 6,1-8), je discerne 4 adversaires à la confiance qui se déchaînent contre elle. Je ne veux pas rester théorique mais essayer de serrer avec exactitude l’expérience vécue : quels sont les obstacles, les freins, les virus qui asphyxient la confiance dans nos vies.
1. Le cavalier monté sur un cheval blanc porte la couronne de victoire et entraîne le sentiment d’impuissance : que voulez-vous faire devant quelqu’un qui vous a battu ? On se sent paralysé, dépossédé de soi, prisonnier de forces qui nous dépassent et qui gagnent à chaque fois : perte de confiance en soi et perte de l’estime de soi (je suis un incapable !) jusque… la haine de soi et l’indifférence à son propre sort. A quoi bon ?
2. Le cavalier monté sur un cheval rouge feu provoque la guerre et amène avec lui le sentiment de l’absurde : le non-sens, l’incompréhensible, le pourquoi : perte de confiance dans la possibilité de construire. Tout cela n’a aucun sens.
3. Le cavalier monté sur un cheval noir porte avec lui l’injustice et la tromperie entraînant un sentiment d’abandon, de trahison, d’infidélité, de parole non tenue : l’impossibilité de faire confiance aux autres puisque la trahison et l’injustice sera à chaque fois au rendez-vous.
4. Le cavalier monté sur un cheval verdâtre se nomme « la mort » « pour faire mourir par la guerre, la famine, les épidémies et les bêtes féroces » dit Ap 6,8. Ce cavalier-là provoque la peur, 4ème adversaire de la confiance : peur des démons du passé dans la certitude que tout se paie, peur de l’avenir incertain, peur de perdre, peur de manquer (boulimie et anorexie – avarice et surendettement – abstinence et donjuanisme) et finalement peur de mourir…

Impuissance, absurde, abandon et peur sont les 4 cavalier de l’Apocalypse partis à l’assaut de l’incroyable confiance sereine qui se dégage de Jésus monté sur un ânon, le petit d’une ânesse mais qui, semble-t-il, a disparu de nos cœurs et de nos vies aujourd’hui.

  1. Quels sont les ingrédients de la confiance ?
    Sommes-nous démunis devant ces 4 cavaliers qui détruisent notre confiance ? N’avons-nous aucune arme pour nous défendre ? 4 besoins à assouvir pour retrouver confiance ? Quid de la pyramide de Maslow de la foi ? Revenons à notre récit des Rameaux. Qu’est-ce que Jésus donne à celles et ceux qu’il rencontre pour qu’ils puissent se battre contre tout ce qui tente de détruire leur confiance ?
    1. Aux deux aveugles qui se mettent à crier sur son passage, Jésus demande : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ?» Par cette simple question, Jésus leur rend la parole et par là-même, ils cessent d’être passifs face aux événements. Il leur rend la capacité de parler, d’agir, de raconter, de s’engager et donc de se projeter dans l’avenir. Voilà ce que fait Jésus : il libère du sentiment d’impuissance et de paralysie que nous puissions retrouver notre puissance de vie, notre énergie vitale ! Cf. Mc 2,9 : Lève-toi et marche !
    2. Face au sentiment d’absurde, nous avons absolument besoin de retrouver la possibilité de comprendre notre entourage et le monde dans lequel on vit. Retrouver l’intelligence du monde passe par l’éducation pour apprendre à distinguer information, vérité, opinion et savoir, pour réapprendre à discerner et à exercer son esprit critique, apprendre à penser par soi et trouver sa vocation pour trouver sa juste place dans le monde. Cf. Jn 15,15 : je vous appelle mes amis parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon père. Ici Jésus fait la même chose quand il associe ses disciples à son entrée dans Jérusalem. Quand il les envoie chercher l’ânesse et son petit, il leur montre le sens de l’histoire. Celui qui va mourir sur la Croix ne subit rien, il domine les événements, il n’est pas une victime, il est le Roi déjà victorieux qui entre dans sa capitale.
    3. Troisième besoin indispensable pour construire sa confiance : il est nécessaire et vital de se savoir relié, savoir qu’ l’on peut compter pour quelqu’un, et qu’il va tenir sa parole, que son oui sera oui. La vie ne se construit qu’avec et pour les autres dans l’interdépendance assumée et dans la promesse qui engage : je serai là quoiqu’il arrive. Cf. Mt 28,20 : Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde + Esaïe 54,10 : quand les montagnes s’effondreraient… C’est ici que les 2 commandements prennent tout leur sens : tu aimeras ! « Aime et fais ce que tu veux » disait St Augustin, alliant l’amour et la liberté dans un même élan.
    4. Enfin, face à la peur, et principalement la peur de mourir, le 4ème besoin qui construit notre confiance s’appelle « désir ». Il se construit sur la reconnaissance du manque qui suscite en nous le désir d’être et de continuer à être (l’inverse de la peur de manquer) : Seul le désir nous fait aimer la vie. Seul le désir ouvre nos vies à l’autre, à demain, dans une identité apaisée (l’autre n’est pas un danger) et dans la sérénité et la confiance devant les événements qui nous agressent. Aimer la vie. Totalement. Voilà le projet de Dieu pour notre monde cf.Jn 3,16.
  1. Le chevalier de la foi (Kierkegaard)
    Jusqu’ici nous ne parlions que des choses avant dernières à partir de l’expérience vécue. Mais l’heure est venue de vous parler des choses dernières. La vérité c’est que le royaume de Dieu s’est approché et il est là présent à l’œuvre. C’est ce que nous raconte l’entrée de Jésus à Jérusalem, assis sur un ânon comme un roi victorieux qui a mené la bataille et qui rentre dans sa capitale confiant de la victoire acquise. Oui Dieu règne. C’est ce que nous dit ce récit.
    Et pourtant nous savons tous qu’il va être conspué par cette foule excitée par la fête, il sera trahi, renié par tous, il subira un procès truqué, il sera moqué, ridiculisé, torturé, crucifié. Il mourra tel un paria parmi les parias. Tout cela il le sait (il l’a déjà annoncé 3 fois) et nous le savons. Et pourtant sa confiance n’est pas entamée. Les événements tragiques sont devant lui et il y va en pleine confiance, tel un roi déjà victorieux. Sa confiance totale.
    Il est le Seigneur du monde… alors comment ne pas user de puissance quand on est réellement le Seigneur ? Il renonce à son droit à la sécurité, à l’honneur, à la vérité, à la justice… Oui il est roi (il y a aux Rameaux une véritable revendication d’autorité qui conteste les autres autorités et pouvoirs) mais il est un roi qui ne veut pas user de la force. Et il choisit de donner sa vie pour ne pas user de la force. Ce chemin nous paraît juste impossible. Sa confiance est une non-puissance acceptée et même revendiquée.
    C’est même la véritable définition de la confiance : c’est la totale non-puissance. Ma vie, mon sort, ma famille, mon honneur, ma réputation, mon travail est entre les mains de Dieu… Nous le vivons en ce moment de confinement. Nous le vivons tous à un niveau planétaire. Il n’y a aucune puissance possible : juste s’arrêter, renoncer, se retirer chez soi et attendre. Nous n’avons aucun pouvoir, aucune puissance économique ou technologie pour nous sauver, aucune molécule miraculeuse. Rien d’autre que le tâtonnement. Nous sommes les maîtres du monde mais sans aucune puissance.

La seule autorité reconnue par tous et qui recueille la confiance de tous : c’est celle du service (auprès des personnes âgées, dans les services de réa, des livreurs et des chauffeurs privés qui nous relient au monde quand le service public de la poste a renoncé à le faire, des éboueurs et des coursiers, des paysans et des services à la personne). Voilà la véritable autorité reconnue, l’autorité de service sans puissance sans force sans image de marque sans salaire supplémentaire. Voilà l’extraordinaire découverte des Rameaux : à quand nos vêtements déposés sur le chemin des infirmières et des coursiers ? Les derniers sont aujourd’hui les premiers. Voilà où va notre confiance aujourd’hui de manière instinctive et non raisonnée. Ce n’est pas un choix une décision mûrement pesée c’est une découverte spirituelle forte.
Notre époque est aux héros humbles : ceux qui s’engagent à fond à la folie à la vie à la mort, sans crainte pour eux-mêmes absolument libres de toute peur, confiants dans la seule grâce de Dieu : en ce sens ce sont bien des héros. Ceux que Kierkegaard appelle les chevaliers de la foi. Mais ils agissent dans la non-puissance du service public qui se donne dans l’anonymat et le bénévolat (Saviez-vous que les médecins sont payés pour les gardes qu’ils effectuent pour le Covid-19 et que les infirmières ne le sont pas ? Elles le font gratuitement !!)
Il n’y a pas plus fragile ! La fenêtre de tir est étroite et très vite elle va se refermer nous pouvons en être convaincus ! Les puissants et les autoritaires vont très vite reprendre du poil de la bête et relever la tête pour reprendre la main. Et puis la tentation va revenir et nous allons tous y céder à nouveau sans doute même de manière encore plus intense comme pour rattraper le temps perdu, comme pour nous rassurer après coup, comme on se réveille après un mauvais rêve en se secouant la tête et en se pinçant le bras pour vérifier qu’on ne dort plus, que le cauchemar est fini…

La confiance est folie, impossible, déraisonnable, amorale : elle gaspille un parfum de grand prix pour laver les pieds d’un condamné à mort, elle transforme des disciples en voleurs d’âne, elle fait ouvrir le toit pour descendre un paralytique, elle change l’eau en vin, elle nourrit 5000 personnes avec 5 pains et 2 poissons, elle ressuscite les morts, elle donne la première place aux derniers, elle ouvre le royaume de Dieu aux voleurs et aux brigands. Elle remet sa vie entre les mains des infirmières aux mains nues et aux masques périmés. Elle pense que la Bible dit vrai. Elle croit que Dieu n’est pas mort et qu’il agit aujourd’hui dans notre monde pétrifié par la peur. Elle pense que demain le monde se relèvera et que les fleurs refleuriront. Elle croit à la force vulnérable, à la puissance de l’amour, à la fragilité des puissants et à la beauté de la vie. Ne faites pas confiance à ces balivernes irrationnelles !
O Dieu envoie nous des fous !!

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

Comments

  1. anne rigaud : avril 8, 2020 at 5:26

    Je tiens à remercier chaleureusement Samuel Amédro et toute son équipe de soutien qui permet la réalisation technique de visibilité des prédications sur le net.
    Du fond du cœur, merci
    pour les paroles qui relèvent,
    pour les prédications structurantes,
    et redonnent vitalité, clarté, un sens au présent
    Et une qualité d’être
    qui permettent de se poser à soi-même des questions de fond et de creuser la foi en Dieu , et la confiance
    C’est avec beaucoup de joie que je retrouve votre équipe et cela me permet de vivre cette période dans la main du Seigneur,
    me sachant reliée aux autres.
    Merci de prendre de la hauteur et de proposer un regard élargi sur plusieurs plans qui se complètent: les émotions, la raison et la foi, de nous donner des pistes de réflexion et de creuser plus en avant le mobile du désir vital et de la foi.
    Merci d’employer des mots simples et accessibles à tous, et de peupler notre esprit de paroles et d’images fortes, synonymes de résurrection quotidienne pour chacun de nous.

    PS je ne fais pas partie de la paroisse du Saint Esprit; sympathisante, je vous ai découverte en faisant des recherches sur la bible sur le net, et depuis je suis de loin vos prédications

    • Samuel Amédro : avril 8, 2020 at 6:02

      Mille mercis pour votre message très fraternel qui nous encourage beaucoup à continuer ! Que le Seigneur vous tienne dans le creux de sa main. Samuel AMEDRO

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