Nous sommes des dégénérés régénérés

Lecture Biblique : Jean 20, 19-21

Prédication :

  1. Comment recevoir ce récit de résurrection aujourd’hui ?

Entrons ensemble dans ce récit biblique…

– Similitude de situation qui nous permet de nous projeter facilement dans cette histoire de confinement : les disciples étaient réunis dans une maison. Ils en avaient fermé les portes à clé, car ils craignaient les autorités juives.  On comprend aussi ce qu’ils peuvent ressentir de désespoir devant l’absence d’issue. Notre expérience actuelle devient une sorte de parabole de la vie, une expérience universelle de tous. Certains disent : vive internet, vive la technique, vive les nouveaux outils de communication et de partage. Pour ma part, j’expérimente dans mon entourage beaucoup de frustration devant l’objet qui nous dépasse et nous terrasse. J’expérimente aussi combien ces outils peuvent masquer l’absence de communion par la profusion des connexions avec ceux qu’on appelle des « amis » avec tous les guillemets nécessaires. Là aussi la similitude des situations apparaît comme une évidence : Il semble que, face à la difficulté, seule la communion fraternelle procure la chaleur dont nous avons besoin. Nous ressentons avoir besoin les uns des autres.

– Avec quelle facilité Jésus traverse les murailles pour nous rejoindre ! Il semble que les seules véritables prisons soient psychologiques et qu’il n’y ait aucun obstacle réel entre lui et nous : Jésus vint et, debout au milieu d’eux, il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Si tu le laisses venir, il viendra te rejoindre là où tu es. Pour lui il n’y a pas d’obstacle. Il n’y a pas de lieu hors d’atteinte, hors d’haleine, hors d’œuvre…

– Il est porteur d’un message d’apaisement. Il le répète autant de fois que nécessaire. La paix soit avec vous ! Et pour que ce soit concret et réel : Il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit saint ! Portés par le Souffle Saint, qui pourrait les tenir confinés ? La peur des autorités ? La peur d’être contaminés ? La peur de la mort ? Ne savez-vous pas que L’Esprit, comme le vent, souffle où il veut ; tu entends le bruit qu’il fait, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va (Jn 3,8) ? Par le souffle qui habite en toi, tu peux rester chez toi à l’abri et tout en sachant que tu es totalement libre. Les vraies prisons sont spirituelles, voilà la vérité.

Un effet immédiat qui se ressent dans nos vies : voilà ce que je vous souhaite. L’apaisement signifie que la difficulté a été traversée. Ni une échappatoire, ni une porte de sortie, ni un champignon hallucinogène. Non une présence au cœur de mon problème, au cœur de mon enfermement. Comme Job : ce qu’il demande ce n’est pas une résolution magique de ses difficultés mais bien une parole de Dieu qui le rejoigne là où il est et qui parle vrai… A la différence de ses amis qu’il rabroue vertement en leur demandant de se taire plutôt que de continuer à proférer des âneries. Job va même provoquer Dieu en maudissant le jour de sa naissance et par l’invective le mettre en accusation : c’est de ta faute tout ça !! Et Dieu répond à Job et traverse la muraille de sa colère. Et Jésus répond à notre peur en venant nous rejoindre dans notre confinement. Voilà la paix de Dieu dont nous avons tant besoin pour que être en capacité d’imaginer et de construire demain avec sérénité… Ce que nous pensions impossible, cadenassé, verrouillé, fermé s’ouvre maintenant. Et tout devient possible. Est-ce qu’il y a en nous des murailles qui nous semblent infranchissables ? Je pense à des situations précises incommensurables comme la perte d’un enfant. Je pense aujourd’hui à une sœur que je considère comme une amie par affection et par communion avec elle.

– Parmi nous il y aura toujours un Thomas : « Si je ne vois pas la marque des clous dans ses mains, et si je ne mets pas mon doigt à la place des clous et ma main dans son côté, non, je ne croirai pas. » La résurrection doit se dire et se vivre au plus près du vécu, de l’expérience et du concret… C’est une résurrection de la chair et non un phénomène spirituel dans la mesure où on appelle spirituel ce qui n’est pas vécu dans le concret de l’expérience dans une sorte de spiritualisation qui permettrait d’échapper à la vie et au réel !! Ou bien c’est du vécu (même partiellement même si ce n’est pas complet) ou bien c’est du pipeau, voilà le fond de ma pensée : on ne peut pas faire de la foi chrétienne un vague « ça ira mieux demain ». Si l’espérance de la résurrection n’est ni une utopie ni une illusion collective, elle doit se vivre et d’expérimenter.

– Le récit se fait très concret : « Mets ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté. Ne refuse plus de croire, deviens un homme de foi ! » Il y a là une certaine compréhension de la résurrection qui n’efface pas la réalité de la vie vécue : c’est bien tout le sens d’une résurrection de la chair, du corps et pas seulement en esprit : pour qu’elle puisse nous concerner elle doit assumer notre vie avec ses blessures. Mais visiblement dans ce récit, les blessures ne sont plus le lieu d’une souffrance mais d’un témoignage. Imaginez que vous puissiez en faire autant. Que les blessures du corps et de l’âme qui jalonnent votre vie ne vous fassent plus souffrir… vous pourrez chanter avec Piaf : non rien de rien, non je ne regrette rien !

– Et en même temps il y a une limite à ce discours scientiste et positiviste : notre réalité humaine dépasse et transcende notre expérience personnelle, nos émotions du moment, nos sens et nos perceptions intuitives. Nos connaissances, nos savoirs et nos expériences ne peuvent pas dire le tout du réel. Il y a des choses et des réalités qui nous dépassent et qui nous transcendent… Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu !

  1. Expérimenter la présence de Jésus dans nos vies ?

30Jésus a accompli encore, devant ses disciples, beaucoup d’autres signes extraordinaires qui ne sont pas racontés dans ce livre. 31Mais ce qui s’y trouve a été écrit pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu. Et en croyant, vous aurez la vie par lui.

Qu’est ce que cela veut dire avoir la vie par lui ? Moi je comprends ce récit comme un récit de délivrance, de libération, de désaliénation de la vie de l’homme confiné, enfermé dans sa peur. L’Evangile de Jean prétend que ce récit a une valeur universelle pour toute les situations et d’une tout particulière actualité. Voici le chemin que la Bible nous propose.

A l’origine, la liberté de l’humain est donnée comme constitutive de sa vie : Dieu nous crée en se retirant pour laisser de la place à sa créature, qui, dès lors possède son existence propre. Entendons-nous bien : la liberté originelle de l’humain ne se trouve ni sans limite (l’interdit de manger l’arbre de la connaissance du bien et du mal) ni sans lien et sans engagement (il n’est pas bon que l’homme soit seul) ni sans Dieu (promenade avec Dieu dans la brise du soir) ni sans responsabilité (nommer les choses et les êtres c’est avoir autorité dessus et donc une lourde responsabilité à assumer). : la liberté est donnée comme constitutive d’une vie humaine qui se vit dans l’unité et l’apaisement de la limite, de la relation, de la présence de Dieu et de la responsabilité assumée.

La liberté se perd. La perte de notre liberté se joue à la fois en nous et hors de nous. Un subtil mélange de destin qui s’impose, d’impossibilité, d’empêchement et d’obstacles qui échappent à notre volonté et à notre pouvoir (ce que nous subissons) ET de responsabilité, de culpabilité, de, d’orgueil et de volonté de domination (ce que nous faisons). Le mélange des deux provoque en nous des sentiments d’impuissance, d’absurde, de solitude et d’être-pour-la-mort. Voilà la vérité : nous vivons pour la plupart notre existence comme une lente dégénérescence, une perte inexorable, un amenuisement inéluctable de nos facultés intellectuelles, de nos capacités physiques, de notre autonomie, de nos relations amicales et familiales, de notre patience, de notre ouverture d’esprit, de notre vitalité et de notre appétence pour la vie, pour la nouveauté, pour la créativité et donc la perte irrémédiable de notre liberté. Le mot qui convient le mieux pour parler de ce long processus c’est celui de dégénérescence. Nous finissons par vivre comme des dégénérés !!

Je vous propose de comprendre la résurrection comme régénération de notre notre liberté. Au cours de l’histoire, on a utilisé de nombreuses images pour rendre compte du salut : Pardon vs Culpabilité – Purification vs Souillure – Guérisons vs Infirmités et maladies – Délivrance vs Destin – Nouvelle Naissance vs Mort… Toutes ces images ont leur validité, je n’en rejette aucune. Je propose et suggère d’utiliser aujourd’hui celui de « ré-génération ». Pourquoi ? Je ne veux pas parler du salut de manière théorique. Il me faut essayer de rester au plus près de la réalité vécue et de l’expérience réelle. C’est une question de crédibilité dans ce que nous croyons et ce que nous proclamons. La vie de “régénéré” associe différentes dimensions qui se complètent : nouveau départ + capacité renouvelée + vitalité intérieure retrouvée + expérience de liberté vécue + pureté et innocence reconstituée + ouverture vers l’avenir

L’idée de régénération implique aussi que notre vie vécue ne soit pas totalement annihilée par la mort et disparaisse complètement. Je crois qu’il y ait quelque chose de notre vie qui se garde, qui dure, conservé dans la mémoire de Dieu, comme le bon grain de la parabole que le maître choisit de garder dans son grenier après avoir brûlé la mauvaise herbe au jour de la récolte. À la différence de la re-création qui semble dire « du passé faisons table rase », la régénération implique le choix assumé par Dieu de la possible beauté de notre existence avec tout ce qu’elle contient d’erreurs, de fautes, de fragilités, d’impossibilités, de blessures mais aussi de beauté, de bonté, de grandeur, de courage, de fidélité, de promesses tenues et de pardons donnés pour renaître. Dieu choisit de régénérer notre vie en la transfigurant pour l’accomplir, pour l’apporter vers sa perfection, son accomplissement. Ceci implique les cicatrices dans nos mains et nos côtés qui racontent l’épaisseur de notre vie quand les blessures et les échecs ne sont pas simplement niés, mis sous le tapis, mais revendiqués et transformés, régénérés. Notre vie à de la valeur. Voilà pourquoi Jésus ressuscité vient nous y rejoindre. La complétude de ta vie ne se fera pas sans toi. La régénération de notre vie guérit ce qui a été malade, nettoie ce qui a été sali, répare ce qui a été abîmé, retrouve ce qui a été perdu, régénère ce qui a été dégradé : blessés, peut-être mais vivants.

Régénérés pour quoi ? Quelle visée ? Quel projet ? Pour en faire quoi ? Imaginez-vous régénérés, ressuscités par le Christ dans votre chair… Jouissez de ce fruit qui vous est donné aujourd’hui… Qu’est-ce que cela change concrètement ?

– En Christ,nous sommes régénérés pour Dieu : culte – prière – témoignage – repos – lecture de la Bible (selon Jacques Ellul) C’est entrer ici et maintenant dans l’éternité du royaume de Dieu qui n’est plus enfermé dans l’histoire : c’est savoir qu’on ne vit pas la fin du monde… Dès maintenons, nous entrons régénérés dans ce que Ricœur appelait « la passion du possible » (loin de la méfiance et du soupçon permanent qui détruit tout sans jamais rien proposer. Vivre en régénérés, citoyens du Royaume de Dieu.

– En Christ, nous sommes régénérés pour prendre soin des humains toujours traversés par la mort et par l’angoisse. C’est le combat, la protestation contre la souffrance dans lequel nous suivons Jésus qui nous montre un amour plus fort que la mort. Un amour qui répare, qui préserve, qui prend soin, qui protège, qui s’interpose et qui s’oppose. Une préoccupation ultime pour l’autre et non pour soi-même et laisser les autres prendre soin de nous. La résurrection c’est l’amour de la vie des autres.

– En Christ, nous sommes régénérés pour investir sur la vie et devenir à notre tour porteurs de régénération. Il s’agit maintenant d’arrêter de penser et de croire que la mort a toujours le dernier mot (comme quand on dit d’un air désabusé : « c’est la vie… ») Vivre en régénérés, c’est mettre notre liberté recouvrée au service de la vie du monde : l’entraide et la solidarité certes ! mais aussi la santé, la science, la justice, la planète, le règne animal et le règne végétal. Et bien plus encore : au service de la beauté, de la joie, de la créativité, la vie, de l’art. C’est faire entendre un grand OUI à la vie. Amen!

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