Messiah – Nouvelle série Netflix

Lectures Bibliques : Matthieu 11,1-6 + Matthieu 24, 3-14 + Luc 19,1-10

Prédication

 

Es-tu celui qui vient ou devons-nous en attendre un autre ?  En ces temps troublés, l’heure est venue pour un homme providentiel, un nouveau messie pour transcender nations et religions et apporter une ère de paix et de prospérité. Tel est le sujet de la nouvelle série à succès proposée depuis le 1er janvier dernier aux abonnés Netflix et qui porte tout simplement le nom « Messiah ». Bien sûr la question n’est pas nouvelle si l’on en croit la foule qui se bouscule pour apercevoir Jésus de Nazareth à l’entrée de Jéricho, contraignant les enfants et les hommes de petite taille à grimper aux arbres pour tenter d’apercevoir celui dont tout le monde parle… Et pourtant gardons à l’esprit l’avertissement salutaire que nous avons entendu dans l’Évangile de Matthieu : Faites attention que personne ne vous égare. Car beaucoup viendront en mon nom et diront : c’est moi qui suis le Christ (ou le Messie si on parle hébreu) ! (…) De nombreux faux prophètes apparaîtront et égareront beaucoup de gens…

Alors faisons usage de notre esprit critique et essayons ensemble d’analyser comment fonctionne aujourd’hui cette attente d’un nouveau messie ? Nul besoin pour cela de vous abonner à Netflix quoique vous pourriez bien être captivés comme moi à regarder les 10 épisodes de cette première saison qui fait beaucoup parler d’elle. Je me propose de décrypter avec vous le fonctionnement de notre messie d’aujourd’hui. Quelles sont les raisons du succès messianique de cet inconnu poursuivi par les foules ? Quel est donc le secret de son charisme ? A priori, cette aura personnelle accordée aux messies est bien différente de l’autorité statutaire accordée par un titre et une fonction (le maire, le prêtre, le président). Elle ne ressemble en rien non plus à l’autorité décernée par la compétence de l’expertise (le pasteur, le médecin, le garagiste ou l’universitaire). Bienvenue dans la nouvelle quête du Messie d’aujourd’hui !

Le sens du timing semble essentiel : un bon messie se doit d’être là au bon moment et au bon endroit. Si vous voulez prétendre au statut de messie, vous avez tout intérêt à soigner vos apparitions en choisissant des symboles qui marquent les esprits.  Chaque apparition doit faire sens et il y en a pour tous les goûts, pour toutes les angoisses, pour toutes les peurs du moment : Damas et la Syrie, la frontière israélo-palestinienne, l’esplanade des mosquées à Jérusalem, le passage d’une catastrophe naturelle (quoi de mieux qu’une tornade au cœur du Texas genre Katerina), et pour finir dans un haut-lieu symbolique de la mémoire mondiale comme l’esplanade du grand discours de MLK “I have a dream” à Washington DC. Mondialisation oblige, le messie d’aujourd’hui ne peut plus se contenter d’une seule aire géographique. Notre héros se déplace donc ici et là accentuant à l’envi un sentiment d’ubiquité et d’omniprésence. Il est sur tous les fronts, il est de tous les combats.  Mais comment se déplace-t-il ? N’est-ce pas surnaturel qu’il puisse être à la fois à Damas, à Jérusalem et aux USA ? Il se doit d’être présent là où l’événement se passe qu’il soit géopolitique (telle la guerre en Syrie ou le conflit israélo-palestinien) ou que ce soit un phénomène naturel (telle la tornade). Cela montre qu’il se nourrit du sentiment de catastrophe. Phénomènes brutaux, destruction massive, population fragile ou petites gens crédules : voilà son terreau. La catastrophe suscite une atmosphère de fin du monde propice aux quêtes spirituelles et aux inquiétudes existentielles : on scrute les événements en quête d’une parole, d’une présence, d’une force qui permette d’affronter le sentiment de déréliction… Le besoin de comprendre et le besoin de se rassurer font naturellement partie des réactions compréhensibles et, pour tout dire, naturelles. Notre apprenti messie prospère donc sur cette quête bien actuelle.

Une dose de merveilleux et d’extraordinaire… la série joue à merveille sur la part de miraculeux nécessaire à la croyance en phase d’élaboration. Le miraculeux attire, frappe l’imaginaire pour soutenir et relancer opportunément la foi parfois chancelante des nouveaux adeptes. Nous sommes à chaque fois à la frontière du plausible et du surnaturel. Cette tempête de sable qui assure la protection de Damas menacé par Daech, naturelle ou provoquée ? Cette balle perdue extraite miraculeusement du corps d’un enfant sur l’esplanade des mosquées, résurrection ou montage vidéo destiné à frapper une foule surchauffée ? Cette petite église en bois qui seule échappe à la dévastation totale de la tornade, signe d’une élection particulière ou hasard d’un phénomène météorologique ? Cette marche sur les eaux filmée de loin à Washington, véritable signe d’une maîtrise des éléments (on est loin de la tempête apaisée quand même) ou hallucination collective d’une foule subjuguée ? A chaque fois, les scénaristes s’ingénient à brouiller les cartes, à maintenir l’ambiguïté, suscitant de manière très subtile l’implication du spectateur : est-ce qu’on croit ce qu’on voit ou est ce qu’on voit ce qu’on croit ? L’envie de croire n’est-elle pas déterminante pour scruter le réel et discerner les signes qui vont nourrir la foi naissante ? Au fond, qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est ce qui est faux ? À quoi j’accorde du crédit ? Alors on suit de manière avide l’enquête menée par la CIA pour dévoiler le passé du héros. On découvre sa famille (qui le fait passer pour fou), on découvre son passé psychiatrique, on révèle sa formation d’illusionniste, instillant peu à peu le doute : et si tout cela n’était qu’une vaste supercherie, une illusion digne de David Copperfield, une stratégie de captation des foules, le montage d’un charlatan génial ?  Et puis il y a ce refus de sauver un chien blessé pour faire plaisir à un enfant (le héros l’abat froidement), cet échec cuisant – à moins que ce ne soit un refus – de sauver la vie d’une petite fille atteinte d’un cancer malgré la demande désespérée de la maman. Comment un vrai messie peut-il rester indifférent tant à la souffrance d’un animal qu’à la mort d’une petite fille ? Et pour corser le tout, il y a cette petite phrase qui revient comme un leitmotiv : “On devient ce que l’on croit” laissant penser que la foi est dans l’œil du croyant et nulle part ailleurs…

Un sens de la communication visuelle efficace. Suivi, scruté en permanence, tous ses faits et gestes sont immédiatement diffusés par Instagram et sur les réseaux sociaux. Notre apprenti messie sait en jouer admirablement. Il n’a pas peur d’être filmé et bien au contraire il se met habilement en scène, s’assurant sans avoir l’air d’y toucher ou de le réclamer une présence constante dans le bruit médiatique, tant il est vrai qu’il n’y a pas d’événement s’il n’est pas connu et reconnu comme tel. Et notre apprenti messie connaît ses classiques au regard de sa vague ressemblance avec notre imaginaire cinématographique (gageons qu’il a vu le “Jésus de Nazareth” de Zeffirelli plus que la “Dernière tentation du Christ” de Nikos Kazantzakis ou de Mel Gibson) : l’attitude christique est fascinante, faite de regard profond autant que vague (le regard planté sur la ligne bleue des Vosges), de la douceur caressante du ton de sa voix qui n’a d’égale que son humeur équanime, d’un sourire énigmatique qui semble indiquer une complicité avec son public, du genre “pas besoin de se parler pour se comprendre n’est-ce pas ?”, d’un contact tactile recherché systématiquement avec chaque interlocuteur pour s’assurer d’une communication aussi efficace que non-verbale…

Un message dans l’air du temps. Mais que dit-il au fond ? Quel est son message ? Qu’est-ce qu’il défend ? Que cherche-t-il ? La première question qu’on se pose en regardant la série, c’est d’essayer de repérer à quelle tradition il se rattache. Et chacun peut se projeter sur le personnage fascinant. Il parle arabe avec les musulmans, hébreu avec les juifs, anglais avec les américains. Se faisant tout à tous, il semble bien connaître chaque tradition religieuse et subtilement le spectateur est invité à s’identifier. Mais insensiblement, une gêne s’installe. Sa parole est rare, parcimonieuse, mesurée, calme, mais creuse. Soyons clair, notre apprenti messie brille par la vacuité de son discours et la faiblesse de son message. De l’art du retrait qui crée l’ambiguïté : chacun projette sur le personnage ce qu’il a envie d’entendre. Et chaque fois qu’un adepte pose sur lui une confession de foi (“Tu es le Messie” “Tu es Jésus ressuscité” “Tu es l’Imam caché”), le héros n’infirme ni ne confirme. Il se contente de renvoyer son interlocuteur à sa propre quête intérieure. Tout ceci s’apparente à une véritable stratégie du flou et de l’ambiguïté. On n’en sort jamais qu’à son propre dépend. Notre héros semble essayer d’en dire le moins possible et le plus vague possible avec un discours bien dans l’air du temps : “Sois ton propre maître”, “Trouve-toi ton propre destin”. A la limite de l’astrologue, il semble regarder chacun dans les yeux mais les situations personnelles n’ont au fond aucune prise sur lui. Surtout en dire le moins possible tout en restant au-dessus de la mêlée des religions est bien un discours dans l’air du temps. Chaque religion en prend d’ailleurs pour son grade : la violence terroriste des musulmans (bien évidemment), l’injustice des juifs face aux palestiniens (pour sûr), et la supercherie médiatique des chrétiens télévangélistes américains (ben voyons !). Pas étonnant que les pétitions se multiplient contre la série qualifiée de diabolique aussi bien par certains chrétiens évangéliques que par certains musulmans décidément forts susceptibles. Lui seul surnage au-dessus de cette nasse sans jamais s’impliquer. Le maître se doit de sortir des enjeux partisans et de ne pas paraître lié à une culture ou une tradition donnée. Il est au-dessus de la masse, au-dessus des traditions, des pays ou des religions dans une posture de surplomb qui le garde à l’abri des réflexes partisans, à l’abri du réel, à l’abri du monde. Il est là sans être là. Il dit sans dire. Il parle mais on a bien du mal à garder un contenu à son discours… Le sable s’échappe toujours entre nos doigts. Le personnage également…

Au regard de ce fonctionnement ainsi décrypté, je ne sais pas si Jésus peut prétendre émarger dans la catégorie des « messies » susceptibles de capter l’attention et l’espérance des gens d’aujourd’hui. Mais je dois dire que je me méfie de cette espérance prompte à s’enflammer devant des hommes providentiels ou qui se prétendent tels. Il y a là, me semble-t-il, un jeu de communication commerciale qui ne dit pas son nom : quel produit tente-t-on de me vendre ? Ce que je lis dans l’histoire de Zachée aujourd’hui me permet de garder une saine distance. Et pourtant l’attente de merveilleux n’est pas moins forte et la foule qui le suit à son arrivée à Jéricho n’est pas moins attirée par les miracles qui marquent les esprits. Ne vient-il pas de guérir un aveugle assis au bord du chemin ? Quand il a retrouvé la vue, il s’était mis à suivre Jésus en louant Dieu. Et toute la foule qui vit cela, se mit aussi à louer Dieu. Alors, oui, la foule est, naguère autant qu’aujourd’hui, sujette aux engouements médiatiques si j’en crois le peu de place laissée à Zachée contraint de monter aux arbres pour tenter d’apercevoir le phénomène de foire qui fait l’attraction du village. Et hier autant qu’aujourd’hui, la foule est toujours aussi prompte aux jugements moraux binaires et à la bien-pensance rapide. Son métier, son physique, sa richesse personnelle, sa réputation, tout est fait pour ranger Zachée parmi les salauds, et nous-mêmes nous n’échappons que difficilement à ce jugement à l’emporte-pièce. Rien n’y fait, pas même ses dénégations véhémentes que nous interprétons contre le texte comme un engagement pour le futur, une promesse de changement de comportement pour l’avenir alors que ce n’est qu’une tentative de se justifier, de démonter la rumeur, de prouver sa bonne foi et l’injustice du regard posé sur lui : « Mais je ne fais rien de mal ! » cherche-t-il à nous crier à la face. Regarde, Seigneur, je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j’ai pris trop d’argent à quelqu’un, je lui rembourse le quadruple. Je fais mon métier honnêtement et je n’extorque personne, bien au contraire, s’il y a une plainte, je la répare sans discuter avec intérêts. Que devrait-il faire de plus pour avoir le droit d’être considéré comme un enfant d’Abraham ?? Vox populi semble toujours plus forte que tout. Et pourtant Jésus s’arrête et c’est lui qui lève les yeux pour regarder celui qu’on ne regarde que d’en haut avec condescendance, mépris et rejet. Il lui parle en face. Il l’appelle par son nom. Il rentre chez lui. Voilà le salut de Zachée. Voilà ce qui illumine sa vie et provoque sa joie. Il est enfant d’Abraham, lui aussi. Il compte autant que les autres. Il est même pris en exemple, mis en avant, posé en modèle pour les autres, pour la foule : Aujourd’hui le salut est entré dans cette maison, parce que lui aussi est un descendant d’Abraham (autant que vous tous). Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus. Voilà le message porté par Jésus et ce message s’adresse à la foule si prompte à lécher les gourous d’aujourd’hui pour les lâcher avant de les lyncher. Ce message s’adresse à tous ceux qui se sentent perdus en ces temps troublés et il leur répète : « Méfiez-vous des messies de pacotille ! » Amen.

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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