« Les mystères du royaume des cieux »

 


Lecture biblique : Matthieu 13, 1-23
Prédicateur : Simon Wiblé

Ouvrir la Bible, écouter la parabole

C’est pour beaucoup le temps des vacances. C’est aussi l’époque des mariages. Dans notre Église, nous donnons toujours une Bible aux jeunes mariés.

Une belle tradition, qui a du sens. Une tradition qui suggère aux mariés que leur maison peut être comme un petit temple, au cœur duquel se trouve une Bible. L’Écriture Sainte.

Or peut-être qu’en assistant à ces mariages, une question nous vient intérieurement : les mariés vont-ils l’ouvrir, cette Bible ?

Ils remercient en souriant, mais auront-ils le désir, le goût, la persévérance de la lire ensemble ?

Ne leur jetons pas la pierre.

Est-ce que nous le faisons nous-mêmes, pour ceux d’entre nous qui sont mariés ?

Est-ce que cela ne nous paraît pas plus souvent incongru, ou délicat, ou parfois impossible d’ouvrir la Bible avec notre conjoint, pour y entendre ensemble quelque chose de la part de Dieu ?

Est-ce qu’en offrant une Bible aux mariés, nous ne les chargeons pas d’un fardeau que nous sommes parfois incapables de soulever nous-mêmes ?

Commençons par des choses plus modestes.

Voilà que ce matin nous lisons la parabole dite « du Semeur » que d’autres appellent « parabole des 4 terrains dans lesquels tombe la semence »…

Une parabole imagée, que l’on raconte facilement aux enfants. Et qui en plus a un grand privilège : c’est que Jésus en donne une explication – ce qu’il fait assez rarement pour des paraboles.

Alors le risque avec cette parabole, plus qu’avec toute autre, c’est de nous dire : elle est connue, on sait ce qu’l y a dedans.

En gros, cette parabole nous dit de bien écouter la parole de Dieu, de lire sérieusement la Bible.

C’est une parabole assez « piégeuse » : elle a l’air si familière, si claire, qu’on est tenté de rester à la surface, de ne pas arriver à descendre dans la terre profonde de ce qu’elle a à nous dire.

On est tenté de faire… précisément ce qu’elle nous dit de ne pas faire : en rester à la surface des choses.

Alors il faut persévérer, écouter plus attentivement. Refaire patiemment le chemin sur lequel Jésus conduit ses disciples.

 

Jésus dans la barque

Et la première chose qui nous est donnée à voir, c’est Jésus dans la barque. Ce n’est pas simplement un élément de décor anecdotique.

Jésus est dans cette barque qui flotte sur la mer, la mer mouvante, la mer qu’on ne peut pas cultiver, la mer qui ne fait pousser aucun épi de blé, la mer qui, pour les juifs, symbolise la mort.

Jésus parle du lieu où il domine les forces de la mort. Et il s’adresse aux gens qui sont restés sur la rive, là où se trouvent les terres à cultiver.

Jésus ne dit pas à ces gens qu’il faut qu’ils ouvrent la Bible chez eux !

D’abord ils n’en ont pas, c’est trop rare, c’est trop cher, c’est écrit en hébreu dans une langue que la plupart ne savent ni lire ni parler.

Pour ces gens, la parole, c’est ce que Jésus leur dit.

Ils entendent « la parole du Royaume » comme dit Jésus (v. 19). C’est cela qui est en jeu. Est-ce qu’ils vont entendre la parole du Royaume ? Est-ce qu’ils vont entendre cette parole qui vient de Jésus, cette parole qui est Jésus victorieux des forces de la mort ?

C’est cela qui compte quand nous ouvrons la Bible.

Est-ce que nous pouvons y entendre une parole vivante du Royaume deDieu ?

Nous pouvons nous intéresser à l’histoire des religions, à l’analyse des textes, à la sociologie des groupes chrétiens.

Nous pouvons nous intéresser à la psychologie des fondateurs, à la philosophie véhiculée par les religions. Pourquoi pas, c’est respectable.

Mais ce n’est pas cela la « parole du Royaume. »

La parole du Royaume est indissociable de Jésus lui-même.

Il n’y a pas de parole du Royaume sans un attachement personnel, une sorte de « captivation » par la personne de Jésus. C’est ce qui se passe, sur les bords du lac de Galilée. Si les gens sont tellement nombreux, c’est parce qu’ils sentent en Jésus pas seulement un enseignant doué, mais une présence captivante.

Et Jésus les captive parce qu’il vit totalement ce qu’il dit.

Il est comme une tige de blé, qui porte beaucoup de fruits. Il y avait autour de lui 30, 60 ou 100 personnes.

Et c’est pour cela, parce qu’il porte ce fruit par sa parole, qu’il peut parler de la bonne terre qui porte du fruit.

Comprendre la parabole, c’est d’abord comprendre qu’elle ne parle pas d’un livre, même de la Bible, mais de la parole vivante du Royaume, que Jésus annonce et représente lui-même.

À partir de là nous pouvons explorer quelques aspects des terrains sur lesquels cette parole, qui est semence, va être jetée.

 

Ne pas comprendre

Justement, le premier terrain est celui où l’on entend sans comprendre, nous dit Jésus. Un chemin, tellement dur que les graines n’y pénètrent pas, et que les oiseaux se précipitent pour tout manger. Qu’est-ce que cela veut dire, ne pas comprendre ?

Jésus nous en donne la clé, en citant le prophète Ésaïe entre la parabole et son explication. (relire les v. 14-15 de Mt 13).

Ne pas comprendre, c’est être insensible, bouché, fermé, empêché, malade…

Tout un vocabulaire qui évoque le drame de la fermeture intérieure.

Vouloir se débrouiller seul, sur la base de ses propres analyses, de ses propres forces, de ses propres expériences, de ses propres traditions… et refuser de faire place à ce qui vient d’ailleurs. Pour toutes sortes de raisons d’ailleurs, souvent très honorables.

On entend cela par exemple dans les mariages. Ces gens qui découvrent la liturgie réformée, et qui viennent vous dire : « J’ai beaucoup aimé cette cérémonie. C’est plus proche de nous, plus humain. Je ne suis ni catholique, ni protestant, mais si on m’obligeait à choisir, je me ferais plutôt comme vous. »

Parole aimable pour notre liturgie, évidemment.

Parole qui montre que quelque chose du mouvement de la bonne nouvelle a été entendu ; cette bonne nouvelle qui vient à la rencontre des hommes au lieu de rester distante.

Mais il reste une fermeture, un blocage, quelque chose qui résiste à la pénétration plus intérieure de l’Évangile.

Comprendre, c’est ouvrir une fissure dans le chemin, pour qu’une graine au moins y pousse.

 

Le sol pierreux

Le deuxième terrain dont parle Jésus, c’est le sol pierreux.

Jésus évoque les persécutions, la détresse, comme des tests qui montrent que la parole était mal enracinée.

La question est la suivante : que signifie, pour Jésus, le fait d’avoir des racines dans la foi, dans l’accueil de la parole du Royaume ?

Jésus évoque quelque chose qui tient dans la durée, comme un mariage solide par exemple. Il y a certainement une dimension d’attention, d’effort, de patience. D’abnégation parfois.

Mais au-delà de cette énergie de la volonté, au-delà de ce combat spirituel, l’enracinement a quelque chose à voir avec l’essentiel qui nous est vital.

Si vraiment c’est vital pour nous, si nous l’avons éprouvé et compris, alors nous pouvons traverser les épreuves, supporter des aléas désagréables ou compliqués, en restant bien centrés sur l’essentiel.

Un jour, lors d’un mariage, le photographe professionnel qui était de service a confié ces paroles : « moi, la religion, je n’y connais rien. Mais dans les photos que je fais, je donne tout ce que je suis, tout ce que je peux. Je le ressens comme un véritable partage. J’entre à fond dans ce
qui se vit, dans ce qui se passe entre les mariés, et avec les invités ; j’essaye de le ressentir au plus profond de moi, et ensuite je redonne ça dans les photos. C’est toute ma vie. »

Voilà un véritable artiste, quelqu’un pour qui la photo n’est pas seulement une compétence sympathique et professionnelle, mais une nécessité vitale. Il a des racines dans la photo.

À nous de nous passionner de la même façon pour le Christ, pour la parole du Royaume !

Et ce que nous partagerons avec les autres sera vraiment formidable.

 

Les épines

On arrive enfin dans les épines.

Mais vous avez compris que le parcours proposé par Jésus n’est pas un parcours initiatique.

On ne passe pas forcément par toutes les étapes !

C’est plutôt une galerie de portraits, qui propose de s’identifier, qui permet l’interpellation.

Alors voici les épines : les préoccupations du monde, l’attrait pour la richesse, dit Jésus.

Les épines qui empêchent les tiges de porter du fruit.

La question que nous pourrions entendre est ici : qu’est-ce que c’est, porter du fruit ?

Cela a un rapport avec la conversion, avec le changement de comportement.

Quand Jésus commence à prêcher la Bonne Nouvelle du Royaume, il dit : « convertissez-vous, changez de comportement, car le Royaume des cieux s’est approché » (Matt 4,17).

La parole du Royaume est une parole de changement. La parabole, elle aussi, est un langage de changement. Jésus vient à nous pour nous faire changer, pour nous transformer à son image.

Le but de la lecture biblique, le but de la prédication, le but du témoignage, ce n’est pas que nous disions : « ah, finalement j’ai bien fait d’être ce que je suis, de croire ce que je crois, de faire ce que je fais. »

Ça n’intéresse pas Jésus de savoir, à la fin du culte, si la prédication était bonne, ou pas.

Ce qui intéresse Jésus, c’st de savoir ce que sa parole change en nous.

Ce qu’elle vient consoler peut-être, ou bousculer, ou appeler à modifier dans nos liens, dans nos décisions.

Le fruit de la parole, ce n’est pas la satisfaction que nous avons de l’avoir entendue, c’;est le changement qu’elle produit en nous.

Notre photographe de tout à l’heure disait aussi : « j’ai été sensible à certaines choses dans la cérémonie, mais bon, je suis non croyant. Moi, mon dieu, c’st la photo. J’ai vu pas mal de choses, ce n’est pas maintenant à 45 ans que je vais changer. »

Quel dommage ! Souvent les gens ont une idée terrible de la conversion, comme une sorte d’embrigadement.

Ils n’;imaginent pas que l’Évangile n’est pas un appel à rejoindre telle ou telle Église, à s’imposer telle ou telle morale, mais un appel à se laisser transformer progressivement et joyeusement par le Christ.

 

Le Christ, au centre

On en revient à notre point de départ.

Le Christ, dans sa barque, présence fragile et forte à la fois sur la masse inquiétante des flots. Celui qui fait porter du fruit en abondance.

Nous n’échapperons pas à des réactions intérieures de fermeture à l’Évangile, à des résistances intérieures au changement.

Mais si nous nous passionnons pour Jésus, le Christ, alors tout devient possible.

Le semeur y croit, plus fort que tout autre.

Quel est ce semeur qui jette sa semence dans les endroits les plus ingrats, c’est-à-dire dans nos vies ?

C’est celui qui croit, plus fort que nous-mêmes, que des fissures peuvent s’ouvrir dans le chemin, que des racines peuvent contourner les pierres, que des épines peuvent être enlevées, et qu’il faut finalement bien peu d’espace à la graine pour qu’elle germe, grandisse et porte du fruit.

C’est ce petit espace là, cette petite fissure, ce petit défrichage, qui nous sont demandés.

La pluie et le soleil de Dieu feront le reste.

Amen !

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