Prédication à partir de : Es V, 1-7 / Mt XXI, 33-44
Prédicateur : Kevin Monteiro
Dieu, maître de toute Création, a-t-Il vraiment la main verte ? Jésus-Christ a-t-il su cultiver cette patience nécessaire au jardinier pour mener à bien son œuvre ? Des questions qu’il est bien légitime de nous poser tant abondent dans le texte biblique les métaphores et comparaisons tirées de la nature. Tantôt, comme dans les extraits que nous avons lus, l’homme est une vigne ; d’autres fois, il est comparé aux semis disséminés au vent. Ce qui ressort de telles images, c’est que les Écritures nous parlent assez peu d’une nature sauvage, indomptée.
Le monde est un jardin et, comme tout jardin, il a fallu le délimiter, y planter toutes sortes d’espèces. Il faut l’entretenir, l’arroser, parfois le tailler, le désherber, en retirer ce qui étouffe, contamine, fait mourir. Oui, qui dit jardin dit qu’il a fallu nécessairement que quelqu’un pense tout cela, se décide à le faire advenir, qu’il faut encore que ce quelqu’un, ou qui que ce soit d’autre, en prenne soin. Un grand jardinier qu’on nommerait Dieu. Oui, la terre est un jardin, un verger, comme le Paradis d’ailleurs : peut-être n’êtes vous pas sans savoir que ce terme, paradis, nous vient d’une ancienne langue perse, l’avestique, et désignait originellement une enceinte royale, puis, plus tard, un jardin d’agrément. Si donc le Paradis et la Terre sont des jardins, quoi de plus attendu que de parler de ceux qui les peuplent comme de plantes.
Pourtant, cette vision des choses ne semble pas vraiment faire la part belle à Dieu, ce grand jardinier. Car, la plupart du temps, ces comparaisons servent à souligner comme l’humanité, ce si bel arbre, le plus parfait de la Création peut-être, celui, en tout cas, que Dieu chérit le plus, n’a donné que de maigres prémices. Oui, cette vigne, pourtant chérie, celle dont nous parle le prophète Ésaïe, cette vigne qui a tant accaparé Celui qui l’a plantée, cette vigne dont Il espérait qu’elle produirait de bonnes grappes, n’a donné que de mauvais fruits. Or, j’espère que vous conviendrez que l’idée ne nous effleurerait pas de blâmer la mauvaise volonté du pommier si, à la fin de l’été, nous ne nous retrouverons qu’avec une demi-douzaine de pommes gâtées ou trop acides. On peut blâmer le temps, le sol, les insectes. Mais si le monde est le jardin de Dieu, qu’Il en ordonne absolument tout, si les hommes en sont les plantes, la vigne, ce sur quoi les Écritures insistent, alors il nous faut admettre ce paradoxe dont la Bible atteste avec tant d’éclat : Dieu serait un mauvais jardinier.
Je vous disais qu’il ne nous viendrait pas à l’esprit de blâmer un arbre parce que son produit est mauvais. Assurément, vous ne manqueriez pas de trouver la scène ridicule si vous me croisiez un jour en promenade, sur un chemin le long d’un verger et que je me mettais à hurler sur un arbre, un figuier par exemple, parce que celui-ci ne porterait aucun fruit. Or, cette scène, c’est Jésus lui-même qui nous donne à la contempler dans ce même Évangile selon Matthieu, à peine quelques versets avant le passage que nous en avons lu. « Le matin, en retournant à la ville, [Jésus] eut faim. Voyant un figuier sur le chemin, il s’en approcha ; mais il n’y trouva que des feuilles, et il lui dit : ‘‘Que jamais fruit ne naisse de toi !’’ Et à l’instant le figuier sécha. » Non seulement, donc, Dieu serait un mauvais jardinier mais son Fils se trouverait aussi, si ce n’est plus, impatient que Lui. Quoiqu’il ait annoncé être venu apporter le glaive plutôt que la paix, on trouve, dans le Nouveau Testament, peu de passages qui fassent état de la colère du Christ. Et parmi ceux-là, seul celui-ci nous conte un emportement disproportionné, gratuit, absurde, incompréhensible. Aujourd’hui nous célébrons les moissons, la terre fertile, la nature généreuse, alors que la Bible, tristement, anticipant peut-être les excès de notre temps, en fait bien souvent le défouloir privilégié d’un jardinier frustré, désespéré.
Mais nous allons laisser de côté, pour le moment en tout cas, ces considérations qui, si elles sont importantes, ne sont pas tout à fait le cœur de la parabole qui nous intéresse. Cette parabole dite des mauvais vignerons se trouve entre deux autres paraboles et cet ensemble décrit une sorte d’ascension. Celle qui la précède, la parabole des deux fils, que vous avez entendue dimanche dernier, nous parle de ce que l’individu peut faire, de la possibilité qui lui est offerte de se repentir. Un enseignement somme toute très pratique. La parabole qui la suit et qui lui ressemble beaucoup, celle de l’invitation à la noces, aborde les choses célestes, le mystère du Royaume de Dieu. Mais de quoi parle donc notre parabole des mauvais vignerons ? Elle opère une sorte de transition, de mise à l’épreuve. Je m’explique. Jésus se trouve au Temple, en train d’enseigner et de polémiquer avec les prêtres qui s’y trouvent. Avec la parabole des deux fils, il les contraint à reconnaitre qu’il est possible de revenir de ses erreurs, quelles qu’elles soient, aussi nombreuses soient-elles, de faire amende honorable et, en fin de compte, quoiqu’on ait pu en avoir l’air indigne en premier lieu, de faire la volonté de Dieu. Et c’est précisément afin de voir si les prêtres, ses adversaires, sauraient revenir de leur erreur que Jésus leur dit cette parabole. Ce qui compte pour nous, lecteur de l’Évangile, ce n’est pas tant cette histoire macabre que le dialogue qui s’établit, la réaction de ses interlocuteurs quand le Christ leur demande : « Lorsque le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » Il en allait de même dans l’extrait d’Ésaïe, rappelez-vous, lorsque Dieu, par la bouche du prophète dit : « Habitants de Jérusalem et hommes de Juda, soyez juges entre moi et ma vigne ! Qu’y avait-il encore à faire à ma vigne, que je n’aie pas fait pour elle ? Pourquoi, quand j’ai espéré qu’elle produirait de bons raisins, en a-t-elle produit de mauvais ? »
Sauf qu’ici, la question est seulement rhétorique. Dieu n’attendait aucune réponse car ce qui allait advenir était déjà acté : le châtiment, la destruction, la ruine. Jésus, lui, attend que ses contradicteurs prononcent un jugement sur cette histoire de vigne, qu’ils répondent en se ruant par là-même dans le piège qui leur est tendu : « Il fera périr misérablement ces misérables, et il affermera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en donneront le produit au temps de la récolte. » Et comment leur en vouloir ? À coup sûr, eussions-nous été à leur place que nous aurions répondu la même chose, gonflés d’assurance puisque cette réponse toute-faite vient directement de Dieu, sentence consignée dans le Livre d’Ésaïe, cardinal pour les Juifs et connu de bout en bout par leurs prêtres.
Mauvaise réponse, donc. Alors c’est contre eux, spécifiquement, que le Christ va retourner leur sentence : « le royaume de Dieu vous sera enlevé, et sera donné à une nation qui en rendra les fruits ». Car c’est de cela qu’il s’agit : non plus d’une vigne qui désignerait une tribu d’Israël mais bien du Royaume de Dieu qui, lui, concerne le monde entier. Mais pourquoi ces prêtres n’y seraient-ils pas admis ? Qu’ont-ils bien pu dire, eux qui n’ont pourtant fait que citer Dieu Lui-même ? À la situation qui leur était exposée dans cette parabole des vignerons, les prêtres n’ont su qu’opposer la rhétorique du châtiment, de la violence et de la destruction quand bien même Jésus les faisait convenir, quelques versets plus haut, de la possibilité du changement, de revenir de ses mauvaises voies, de ses conceptions mortifères, ouvrant par là le chemin du pardon. À qui ne sait juger qu’avec violence, à qui ne saurait pardonner, le Royaume de Dieu ne saurait être donné, car quels fruits sauraient être meilleurs que la mansuétude, la miséricorde, le pardon ? Et Jésus n’est pas de ceux qui affirmeraient cela péremptoirement, non : il connaît ses détracteurs, il sait avec quelle autorité il faut leur parler, celle des Écritures. C’est à cette fin qu’il leur oppose le Psaume 118 : « La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l’angle ; c’est du Seigneur que cela est venu, et c’est un prodige à nos yeux. » On le sait, l’Évangile selon Matthieu est un texte qui discute sans cesse la question de la Loi, de son observance, un texte qu’électrise de part en part la controverse entre Juifs et chrétiens du Ier siècle.
Dans cette perspective, je vais donc me risquer à une interprétation légèrement différente de celle qui est habituellement donnée quant à ce qu’est cette pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs. On y lit, traditionnellement et naturellement, une simple métaphore du Christ : Dieu incarné en un simple homme qui doit souffrir l’ignoble mort des criminels, cette pierre qui doit faire tenir tout l’édifice pourtant écartée car indigne d’en devenir la clef de voûte. Mais serait-il possible d’affiner encore cela ? Quel est cet édifice dont nous parlons ? Et s’il s’agissait de cette Loi confiée par Dieu à l’humanité ? Et si cette pierre, rejetée alors qu’elle doit tout parachever, n’était autre que ce double commandement d’amour, « tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée […] tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt XXII), que les prêtres semblent avoir tant oublié ? Car oui, en s’enfermant dans une doctrine de rétribution, de vengeance, les prêtres délaissent bien ces deux commandements suprêmes, délaissement qu’ils pousseront jusqu’à faire mettre à mort leur adversaire sur la croix. « Il avait espéré de la droiture, et voici du sang versé ! » lit-on chez Ésaïe. Du sang versé. Mispach en hébreu. Un mot qu’il est particulièrement difficile de traduire puisqu’il s’agit là de sa seule occurrence dans l’intégralité de l’Ancien Testament. On trouve parfois oppression, d’autres fois crime mais notre Bible a fait le choix du sang versé, ce qui est bien commode. Toujours est-il que notre difficulté à saisir ce mot peut peut-être nous éclairer sur la fureur de notre Dieu jardinier : au lieu de la justice attendue, voilà que l’humanité n’a produit que du mispach — quelque chose de si opposé à la droiture, à la justice, à l’amour attendus, un tel rejet de cette pierre angulaire qu’on ne saurait le nommer. Qui alors n’aurait pas été porté au comble du désespoir en voyant ce qui fut si patiemment, soigneusement, amoureusement créé ainsi radicalement corrompu ?
D’aucuns diraient que cette transition est acrobatique mais cette histoire de pierre me ramène à ce discours sur la nature qu’il est temps, pour conclure, de reprendre là où nous l’avions laissé. Il y a une parabole que vous connaissez bien, qui se trouve, entre autres, chez Matthieu, la parabole du semeur. Ces semences éparpillées, certaines au bord du chemin, destinées à être piétinées et mangées par les oiseaux ; d’autres sur la pierre, vouées à sécher ; d’autres encore au milieu des ronces, condamnées à être étouffées ; et enfin celles qui, plantées dans la bonne terre, sont seules susceptibles de donner du bon fruit. Logique implacable, naturelle. Pourtant, Matthieu nous invite à penser autrement, à voir que, oui, comme nous l’avons affirmé avec force dans notre louange, Dieu fait toutes choses nouvelles. Et cela, le Livre d’Ésaïe nous le dit aussi : « Voici, je vais faire une chose nouvelle […] Je mettrai un chemin dans le désert, et des fleuves dans la solitude » (Es XLIII, 19). Car enfin, ce que nous dit Matthieu, c’est bien que c’est de ceux qui ne rejetteront pas cette pierre de l’angle, qui au contraire l’embrasseront, s’enracineront en elle, ce sont eux qui rendront les fruits du Royaume — et le grec utilise bien le terme καρποὺς, les fruits, les récoltes. Voilà un peu d’espoir. Voilà qui nous fait voir que non, Dieu n’est pas un mauvais jardinier. Que Dieu, en son temps, sait profondément changer les choses, même l’impossible. Que d’un sol aride, du désert, d’une pierre, Il peut faire germer une fleur, un figuier, une vigne. Que d’un cœur brisé, inflexible, aigri, Il peut faire germer l’espérance, le pardon et l’amour.
Ainsi soit-il. Amen.


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