« Je ne veux pas »

 

 

Prédication à partir de Matthieu 21, 28-32
Prédicateur : Simon Wiblé

Frères et sœurs,

La question de Jésus claque : « Qu’en pensez-vous ? », « Quel est votre avis ? ». Chacun semble figé dans ses positions et la parabole ouvre sur un nouveau chemin de sens.

Il y a une manière assez simple de lire et de comprendre ce texte qui est de dire qu’il s’agit d’une critique sévère de ceux qui disent et ne font pas. Que la critique porte donc sur l’obéissance.

Qu’il ne suffit pas de dire, oui, mais qu’il faut ensuite faire, agir, obéir. Et c’est d’ailleurs indiscutablement comme cela que l’entendent les interlocuteurs de Jésus qui certes, donnent la réponse exacte mais qui ont tout faux dans leur compréhension et leur raisonnement. Interlocuteurs qui en bons religieux sont pourtant des champions du faire et de l’obéissance.

Cette lecture de l’obéissance est également celle qu’implique la traduction toute teintée de paternalisme puisqu’elle traduit « un homme avait deux fils » alors que le grec du NT c’est plutôt « deux enfants », « va travailler dans ma vigne » alors qu’en grec c’est « va travailler dans la vigne » et enfin qu’elle traduit « il s’adressa au second et donna le même ordre » alors qu’en grec c’st « s’approchant de l’autre il dit de même ».

Il n’est donc pas question « d’ordre donné », il n’est pas question non plus de service du père parce que ce n’est pas sa vigne mais c’est une vigne indéfinie, et enfin le rapport de parenté qui implique toujours un rapport de domination/soumission est réduit au minimum parce que le terme enfant est un terme générique qui n’insiste pas sur le rapport de filiation.

Dernier toilettage de la traduction du texte : plutôt que traduire « il se repentit » et « vous ne vous êtes pas ensuite repentis » il vaut mieux « il regretta » et « vous n’avez pas regretté ensuite » parce que le verbe employé en grec n’a pas le sens fort d’autres verbes qui signifie précisément la repentance dans le NT.

Pourquoi reprendre tous ces points de traduction en minimisant finalement le sens religieux qu’on lui prête habituellement ?
Outre le fait que c’est plus conforme au grec, il me paraît important de restituer ce point remarquable : le seul terme religieux, explicitement religieux « Seigneur » de cette parabole est précisément utilisé par le second enfant c’est-à-dire par celui qui est justement le mauvais exemple (« je veux bien, Seigneur, mais il n’y alla pas » v. 30.

D’autre part, même si l’expression : « lequel des deux a fait la volonté du père » v. 31 prête suffisamment à confusion pour que les interlocuteurs de Jésus tombent dans le panneau, le reproche de Jésus ne porte absolument pas sur l’obéissance.

En fait, le reproche de Jésus est d’autant plus clair qu’il le réitère par deux fois : il s’agit de n’avoir pas cru. Il ne reproche pas de n’avoir pas obéi, ou de n’avoir pas agi après avoir dit qu’on agirait. Non, il s’agit de n’avoir pas cru.

Et plus troublant encore, apparemment là aussi au plus loin d’;une perspective religieuse, ce que Jésus reproche n’est pas de n’avoir pas cru en Dieu, mais de n’avoir pas cru en Jean le Baptiste.

Ce préalable étant posé, essayons à présent frères et sœurs, de comprendre ces deux figures que représentent les deux enfants.

Il y a certes moins de détails que dans la parabole bien connue du fils prodigue de Luc qui est vraisemblablement une autre version de la même histoire, mais l’expérience nous fait comprendre facilement le refus du premier.
Le premier c’est un ado, il cherche sa propre parole, il sait bien q’il ne peut plus être l’enfant de jadis collé à ses parents mais qu’il doit désormais devenir sujet de sa propre parole, commencer à être responsable de son désir et de sa vie.

Du coup que fait un ado pour cela ? Il commence par dire non « je ne veux pas » v. 29, non au père d’hier qui décidait à sa place. La question n’est pas ce que dit le père et y répondre, la question c’est qui est sujet du désir et advenir comme sujet.
Je précise que si c’est à l’adolescence que ce processus commence, à ma connaissance on n’en a probablement jamais totalement fini avec ça (voilà pourquoi je suis convaincu que ça nous concerne et donc que j’en parle).

Le père, de son côté, a probablement conscience que son fils n’est plus un enfant et que sa vie ne doit plus simplement être l’obéissance plus ou moins aveugle à une éducation donnée.
C’est sans doute pour cela qu’il lui propose d’aller travailler non pas dans sa vigne mais dans une vigne lambda : pour qu’il commence à faire sa vie, à gagner un peu sa croûte, qu’il se fasse des relations autres que celles de son monde d’enfant d’hier. A priori le père pense bien faire en proposant au fils de s’ouvrir au monde.

Mais le fils est un ado et donc pour lui il est vital de commencer par dire non. Pas non à celui est proposé par le père, mais non au père, précisément au père d’hier.

Vous connaissez sans doute cette formule un peu galvaudée issue de la psychanalyse : « il faut tuer le père », je précise au passage, qu’en l’espèce, la mère est concernée, que tuer le père n’épargne pas la mère.
Il y a donc un peu de ce meurtre dans le « non », « je ne veux pas » de ce fils. Et d’ailleurs il ne dit pas non il dit « je ne veux pas » et donc on entend bien qu’il se fait sujet de son désir, sujet de sa parole.

Le désir nous dépasse toujours, il est toujours déjà là avant nous. Du coup, avant de pouvoir accéder à son désir personnellement, avant de pouvoir dire « je veux » il faut commencer par affirmer par la négative : « je ne veux pas ». Ensuite, il change d’avis.

Qu’l change d’avis ne signifie absolument pas qu’il fasse machine arrière comme risque de le laisser entendre une mauvaise traduction comme « il se repentit ».

Non. Ayant affirmé son désir, il se rend compte après un temps qu’il faut l’inscrire ce désir, qu’il faut l’investir, qu’il faut s’investir quelque part et c’est là que la proposition du père paraît bonne parce que rester à la maison c’est ça qui serait faire machine arrière.
L’homme fait la même proposition au second.

Celui-ci répond : « moi Seigneur » v. 30 qu’il ne faut pas traduire par « je veux bien » parce que justement à l’inverse de l’autre il n’utilise pas de verbe et ne se fait donc pas sujet de sa parole et de son désir (peut-être qu’en grandissant ça se fera, mais peut-être pas : il n’y a pas de plus grand malheur) à l’inverse il utilise un « moi » très puéril, très infantile. Et surtout un « Seigneur » qui montre bien qu’il perçoit le père encore comme le perçoit un bébé.

En effet, lorsqu’on est enfant, on a besoin de protection, de sécurité et pour se rassurer on perçoit ses parents comme ses dieux infaillibles (il faut parfois beaucoup de temps et de courage pour admettre que non). Du coup, si le second voit son père comme un dieu à la manière d’un enfant, d’un bébé même, il voudrait bien lui obéir, lui plaire, le satisfaire c’est pourquoi il opine, il accepte.

Mais en définitive, aller à la vigne nécessite non pas de satisfaire un père conçu comme un dieu pour lui plaire mais de commencer à se faire sujet de sa propre parole et de son désir.

Le second ce n’est donc pas tellement qu’il désobéit mais au contraire c’est qu’en croyant qu’l faille obéir, ce monde de la vigne lui est tout simplement inaccessible : un bébé, un enfant ne peut pas s’investir, investir son désir dans l’existence, il ne peut pas parler en son nom, il reste donc collé à la figure du père, à la mamelle de la mère, et à sa maison.

Arrivés à ce stade de lecture, il nous faut maintenant encore éclairer deux points :

D’abord comment s’articule la foi à tout cela ? Car n’oublions pas que le reproche de Jésus à ses interlocuteurs porte sur le croire, et surtout que signifie que le croire ici soit référé à Jean Baptiste, un humain, et non directement à Dieu ?
L’articulation de la foi avec nos deux situations est assez facile à saisir.

Le second n’est pas sujet de sa parole et de son désir, il ne peut donc pas être non plus sujet d’une foi au sens d’une confiance.

A l’inverse il est vraisemblablement englué dans pas mal de croyance en ayant une vision de son père et de son faire, religieuse et infantile.
Un grand théologien comme Karl Barth et d’autres avec lui, n’a pas hésité à opposer la foi et la religion.

Le premier, lui, s’l semble rejeter le père, en réalité il s’en rapproche authentiquement en épousant sans vraiment le savoir le désir qu’il a de le voir vivre.
La foi chez lui, c’est donc ce courage qu’il trouve et qui s’adosse sur une bénédiction qui lui ouvre le monde et la vie.

J’ouvre une parenthèse pour dire que c’est de là que vient cette impression fréquente de reconnaître dans des penseurs ou des gens qui se disent athées ou incroyants une plus grande et profonde proximité avec l’Evangile que chez certains prétendus chrétiens ou croyants.
En tout cas, si les péagers et les prostituées devancent les religieux dans le royaume de Dieu, c’est que le Dieu de Jésus Christ sait les reconnaître…

Maintenant, pourquoi dans ce texte le croire se réfère à Jean Baptiste (par trois fois), un humain et non pas directement à Dieu ?

Par ailleurs, l’autre détail troublant, c’est qu’a priori l’évangile de Matthieu nous dit que sadducéens et pharisiens se sont fait massivement baptiser par Jean dans le Jourdain, à tel point que ce dernier proférait à leur endroit des « races de vipères qui vous a appris à fuir la colère à venir ? », du coup le reproche de Jésus de n’avoir pas cru en Jean Baptiste n’est décidément pas simple à comprendre.

Pour essayer de le comprendre, je vous invite à examiner encore une fois un détail de traduction : Jésus parle bien de « croire en lui » (Jean Baptiste) et pas de « le croire ».
Son reproche c’est donc non pas « qu’ils ne l’aient pas cru » (par certains côtés ils l’ont cru puisqu’ils venaient massivement se faire baptiser par lui), mais « qu’ils n’aient pas cru en lui ».

On sent facilement la différence qu’il y a à croire quelqu’un et croire en quelqu’un.
Croire quelqu’un c’est assez superficiel, c’est assez en surface ça ne touche pas le cœur de l’être. Croire en quelqu’un en revanche implique de se fier à lui, de se fier en lui.

Permettez-moi ce raccourci hautement poétique mais se fier en quelqu’un à la différence de croire quelqu’un c’est exactement le même trajet existentiel que celui qui est exigé pour aller à la vigne comme l’y invite l’homme à ses deux enfants.

En effet croire en quelqu’un, se fier en quelqu’un nécessite d’être suffisamment sujet de son désir pour choisir de l’investir dans le quelqu’un en question.
En un sens, le bébé, l’enfant, ne peut pas croire en son père et donc a fortiori en quelqu’un d’autre, il ne peut que croire son père, et croire les représentations fantasmatiques qu’il s’en fait.

Or, les interlocuteurs de Jésus, s’ils peuvent prétendre croire en Dieu tout comme le second prétend obéir au père en disant « moi Seigneur », et si probablement ils ont cru Jean Baptiste, en revanche ils n’ont pas cru en lui parce qu’ils ignorent complètement ce qu’implique incarner, investir son désir dans l’humanité.

Ils ne peuvent pas croire dans un humain parce que comme ce second enfant, ils ne savent pas ce qu’est l’humanité dans les errances mais aussi dans les aventures de son désir.
Ils ne peuvent pas croire dans un humain donc ils ne peuvent pas croire dans un témoin et donc ils ne peuvent pas réellement croire dans le Dieu de Jésus-Christ parole incarnée, Dieu fait homme.

D’une part, ils n’ont pas pu croire en Jean Baptiste, mais en plus voyant les péagers et les prostitués le faire ils n’en ont pas saisi le miracle, la joie, la force, ils n’en ont pas saisi l’opportunité pour se mettre eux aussi au bénéfice de cette grâce d’un désir qui s’ouvre à la vie, qui s’ouvre à la vigne, bénédiction divine.

« Lequel a fait la volonté du père ? » nous comprenons que c’est une question redoutable parce qu’elle implique le désir du père.

Que désire le père ?
Si on croit qu’il désire être obéi impitoyablement, on répond « le premier » mais on répond alors comme les religieux tellement habités par la mort qu’ils mettront l’auteur de la parabole sur une croix.
Si on répond qu’il veut que les fils vivent comme la foi en l’Evangile nous presse de le faire, qu’ils deviennent sujet de leur propre parole, on est obligé de reconnaître la nécessité qu’il soit tué dans son image infantile et surtout qu’il se limite lui-même au niveau de son désir pour justement permettre aux fils ou filles d’advenir, on est obligé d’admettre un renoncement de Dieu, une limitation de son pouvoir et de son désir.

En tout cas Jésus, lui, donne sa préférence puisque ce n’est pas sur l’obéissance qu’il interroge ses interlocuteurs mais sur leur foi.

Prions.

Père, nous te rendons grâce pour le langage créateur et vivifiant des paraboles.
Il nous permet d’imaginer la communauté, ouverte, accueillante, en devenir

Amen.

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