Là où Dieu est, je ne suis pas. Mais là où je suis Dieu vient.

Lecture Biblique : Jean 2, 13-22

Prédication

Où trouver Dieu ? Les uns se croient rationnels en affirmant qu’il n’existe pas puisqu’ils ne l’ont jamais vu, entendu ou ressenti. Les autres, qui ne l’ont pas vu non plus, y vont chacun de leur petite hypothèse :

  • Hypothèse spiritualiste : Il est en nous par son Esprit
  • Hypothèse panthéiste : Il est partout, c’est l’ensemble de ce qui est (Spinoza)
  • Hypothèse panenthéiste : Il est présent en toutes choses
  • Hypothèse déiste : Il est l’Être Suprême qu’on peut déduire par la raison
  • Hypothèse théiste : Il est au ciel et il viendra de là juger les vivants et les morts
  • Hypothèse religieuse : Il est dans le sacré, lieux sacrés (églises ou monastères), objets sacrés (eucharistie ou bible), institutions sacrées (hors de l’Église point de salut) ou moments sacrés (Noël, Pâques, baptêmes, mariages, obsèques)

Et vous quelle serait votre hypothèse ? Je vous invite à y réfléchir quelques secondes.

Où Dieu se trouve-t-il ? L’Évangile de Jean nous propose une réponse que je résume d’une phrase : « Là où Dieu est, je ne suis pas. Mais là où je suis, Dieu vient. »

Là où Dieu est, je ne suis pas. Cela peut paraître provocateur mais au fond, c’est assez simple. Selon l’Ancien Testament, Dieu n’habite pas dans la création. Psaume 115,2 : Pourquoi les autres peuples demandent-ils : « Leur Dieu, que fait-il donc ? » Notre Dieu ? Il est dans les cieux. Il fait tout ce qu’il veut. Affirmer que Dieu est dans les cieux veut signifier que Dieu est ailleurs, il est au-delà et donc qu’on ne peut ni le décrire ni l’enfermer. On ne risque pas de le débusquer au détour d’un chemin, d’une spéculation astrologique hier, ni d’une expérience scientifique aujourd’hui. Et il fait tout ce qu’il veut, autrement dit, il échappe à notre contrôle. Dieu est souverain. Il ne dépend ni des règles du temps et de l’espace, ni des contraintes de la nécessité et ni des lois de la physique fut-elle quantique. La créature ne peut pas se confondre avec le créateur ni chercher à prendre sa place. Et le Temple de Jérusalem ne sera jamais considéré comme la demeure de Dieu, l’endroit où il aurait décidé de fixer sa résidence. Le Temple, c’est seulement l’endroit privilégié pour le rencontrer. Pendant les 40 ans de marche au désert, le peuple dressait chaque soir la Tente de la Rencontre, précisément pour rencontrer Dieu (Ex 33). Le Temple de Jérusalem, c’est une Tente de la Rencontre mais en dur. Et même détruit, puis reconstruit, le temple restera toujours le signe de la fidélité de Dieu à son peuple. Non pas demeure mais signe de la fidélité.

On imagine la fureur des auditeurs de Jésus quand ils l’entendent dire : Détruisez ce temple et en trois jours, je le relèverai. Par son Détruisez-le, Jésus n’est-il pas en train de sous-entendre que les responsables religieux pourraient être eux-mêmes les destructeurs du lieu où l’on rencontre Dieu ? Je ne peux m’empêcher de penser qu’il n’a pas forcément tort : il arrive que les professionnels de la religion deviennent le plus grand obstacle à la rencontre avec Dieu… Mais quand il continue en disant : je le relèverai, sa prétention devient blasphème. N’est-il pas en train de se prétendre désormais le maître de la rencontre avec Dieu ? Et l’évangéliste décrypte à l’attention de ses lecteurs chrétiens : le Temple dont parlait Jésus c’était son corps. Le mot qu’il emploie ici désigne la chair, les muscles, les nerfs, le corps avec une insistance sur le côté périssable de la chose.

Première affirmation de l’Évangile de Jean : Dieu ne se trouve plus dans un temple de pierre (à Jérusalem ou ailleurs). Le seul « lieu », le seul vecteur de la rencontre avec Dieu, c’est Jésus de Nazareth, en chair et en os. C’est dans cet embryon bizarrement conçu et banalement mis au monde. C’est dans cet homme qui a mangé et bu, qui s’est réjoui et qui a pleuré, qui a marché et qui a parlé. C’est dans ce corps torturé et mis à mort. C’est dans ce cadavre mis au tombeau. C’est dans cet étrange corps ressuscité que l’on rencontre Dieu. Nulle part ailleurs. Nul ne va au Père que par lui.

Alors, faisons un pas de plus. Si le Temple de Dieu, c’est le corps matériel de Jésus. Alors aujourd’hui il n’y a plus de temple de Dieu. Car après sa résurrection, Jésus a rejoint son Père. Les textes du Nouveau Testament le disent de différentes manières : le tombeau est vide, il a disparu, il est monté au ciel, etc. Une chose est certaine : il n’est plus là en chair et en os. On ne peut ni le voir ni le toucher. Il n’y a plus de corps de Jésus. Donc, il n’y a plus de Temple. Il n’y a plus d’endroit où l’on puisse être certain à 100%, sans marge d’erreur possible que Dieu s’y trouve.

A la question, telle que je la posais tout à l’heure : où Dieu se trouve-t-il ? La réponse est désormais : pas ici, ni là, ni ailleurs. Jésus l’affirme très clairement dans l’Évangile de Marc : Quand quelqu’un vous dira : « Regardez, le Messie est ici ! » ou bien : « Regardez, le Messie est là ! », ne le croyez pas. En effet, des faux messies et des faux prophètes vont venir. Ils feront des choses étonnantes pour tromper, si possible, même ceux que Dieu a choisis. (Marc 13, 21-23) Souvenez-vous de la question de Thomas devant l’annonce du départ imminent de Jésus : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment est-ce que nous pourrions en connaître le chemin ? » (Jean 14, 5) Voilà la vérité : nul ne sait où Dieu habite. Et il n’habite jamais là où nous pensons pouvoir le rencontrer. Cette seconde affirmation du texte est capitale. Nous disions : Dieu ne se rencontre plus dans un temple de pierre mais dans la chair de Jésus. Nous pouvons ajouter maintenant : nul n’a accès à Jésus en chair et en os (quoiqu’en pensent nos frères catholiques qui affirment la transsubstantiation du pain et du vin en corps et sang du Christ). C’est exactement cela que montre Jésus lorsqu’il vide le temple de ses marchands. Ce n’est pas une question d’argent ou de malhonnêteté. Là n’est pas le problème. Ces marchands remplissaient un rôle éminemment religieux puisque, à l’entrée du temple ils changeaient la monnaie romaine impure en monnaie du temple qui, elle, était pure. Ainsi les pèlerins pouvaient acheter des animaux destinés aux sacrifices. Sans ces marchands, pas de sacrifice. Sans sacrifice, Dieu était inaccessible. Le geste de Jésus est donc d’une grande violence. En chassant les marchands, Jésus interdit, ni plus ni moins, à quiconque de venir se présenter devant Dieu. Il met Dieu hors de portée des hommes. Il crée le vide et il le fait de manière violente et brutale. Pourquoi ? Parce que dire de Dieu : « il est ici » ou « on le rejoint de telle ou telle manière » c’est ni plus ni moins que de l’idolâtrie. Quand des croyants, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou d’une autre religion quelle qu’elle soit, prétendent localiser Dieu dans des objets, dans des doctrines, dans des personnes, dans des rites, dans des assemblées, c’est de l’idolâtrie. Car c’est chaque fois dresser un nouveau Temple avec des marchands à sa porte qui vous font croire qu’il est possible de négocier, marchander, troquer avec Dieu. « Si tu me donnes ci, je te donne ça » : guérison, réussite, richesse, pouvoir, communion avec les morts… tout y passe. Un temple de pierre ou de papier ou de concept, un lieu de commerce et d’échange, un lieu de donnant-donnant. Mais depuis que Jésus a quitté le monde et rejoint son Père, il ne peut plus y avoir de temple. C’est ce que je résume par la formule : « Là où Dieu est, je ne suis pas. » Être croyant, être chrétien, c’est donc d’abord être frustré, être dépossédé. C’est d’abord découvrir un vide, un manque, pire : une impossibilité. Notre vie spirituelle ou religieuse à la lumière de l’Évangile ne peut pas être de chercher à s’approcher de Dieu, d’avancer vers Lui, de chercher à l’atteindre pour entrer en négociation avec lui parce que là où Dieu est, je ne suis pas. Il y a donc un vrai travail, que dis-je, un véritable combat spirituel, théologique et religieux pour débarrasser notre vie et notre manière de croire de toute idolâtrie comme une tentation naturelle présente dans le cœur de tous les croyants.

Mais l’Évangile de Jean ne s’en tient pas là. Il ajoute un second pas à sa réponse, un pas lumineux : Là où Dieu est, je ne suis pas, c’est vrai. Mais là où je suis, Dieu vient.

« On a mis quarante-six ans pour bâtir ce temple, et toi, tu le relèveras en trois jours ? » lui répliquèrent-ils. Mais le temple dont parlait Jésus, c’était son corps. Plus tard, quand Jésus ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; et ils crurent à l’Écriture et aux paroles que Jésus avait dites. Il nous reste donc ces paroles que Jésus a dites et qui prennent sens quand on s’en souvient à la lumière de la résurrection. C’est ainsi qu’il nous rejoint et qu’il vient vers nous. Par sa Parole. N’allons pas faire de la Bible un nouveau temple qui chosifierait Dieu. La Bible n’a pas d’autre fonction que de suppléer notre mémoire pour que nous puissions nous souvenir de ce qui ne peut être que volatile et éphémère : les paroles dites s’envolent sauf quand on s’en souvient, qu’on les répète, qu’on les partage, et qu’on y accorde foi. La Parole du Christ ne devient crédible qu’à partir du moment où elle redevient parole partagée. C’est bien peu. C’est bien vulnérable. Mais c’est justement une Bonne Nouvelle. Voilà l’Évangile : ne pensons pas avoir trouvé Dieu, c’est impossible. Dans le rêve de localiser la présence de Dieu, il n’y a que de l’idolâtrie. Sentons-nous délivrés de cette quête-là. Mais n’oublions jamais – c’est tellement plus important – que, Lui, vient à notre rencontre. De la première à la dernière ligne, les Écritures répètent à l’envi que notre Dieu vient. C’est ce que nous affirmons dans le baptême et la Ste Cène : avant même que nous en ayons conscience, Dieu s’approche de nous dans ce qui est aussi quotidien et banal qu’un peu d’eau, qu’une bouchée de pain, qu’une gorgée de vin. A Pâques, nous affirmons que Dieu nous rejoint même dans la mort. A Noël, nous reconnaissons que Dieu nous rejoint à la manière d’un enfant au ras du sol. Ce sont les derniers mots de la Bible : Jésus affirme que tout cela est vrai et il dit : « Oui, je viens bientôt ! » Amen, viens Seigneur Jésus ! Maranatha ! (Apo 22,20).

Dieu vient et c’est comme un cri au milieu de toutes les nuits. Au milieu même de la souffrance et de la détresse. Au milieu-même de l’injustice quand elle semble triomphante et de l’espoir éteint : Dieu vient. C’est comme un cri au milieu de toutes les fausses lumières, celles de la puissance, celle de notre nombril lorsqu’il devient la mesure de toutes chose, celles des richesses indûment accumulées : Dieu vient.

Dieu vient et c’est comme un murmure qui nous accompagne à chaque instant. Dans notre vie de famille et notre vie professionnelle, il vient. Dans nos secrets intimes et dans notre vie publique, il vient. Dans nos engagements et dans nos démissions, il vient. Dans notre péché et dans notre sainteté, Dieu vient.

Dieu vient et c’est comme un appel à rejoindre toutes celles et ceux qui n’attendent plus rien ni personne. Non pas pour leur apporter Dieu : nous n’en sommes ni propriétaires, ni dépositaires. Nous ne connaissons rien d’autre que les paroles que Jésus a dites, dont nous nous souvenons et que nous essayons de partager. De cela, oui, nous sommes témoins. Dieu vient, pour que nous soyons le temple de son Saint-Esprit et qu’à notre tour nous portions sa Parole. Le lieu de la rencontre avec Dieu passe désormais par ce que nous disons. Si nous acceptons cette vocation, nous devons quitter toute prétention à trouver Dieu par nos propres moyens, lutter contre l’idolâtrie en chassant les marchands du Temple qui travaillent en nous pour laisser la place nécessaire pour que Lui puisse parler. Jésus demanda alors aux 12 disciples : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles qui donnent la vie éternelle. » (Jean 6, 67s) Amen.

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