Impossible liberté

Lecture Biblique : Matthieu 19, 16-30

Prédication

Notre jeune homme riche mériterait une place de choix dans la série brésilienne que je regarde en ce moment sur Netflix « 3 % ». C’est ce qu’on appelle une dystopie, le contraire de l’utopie. Elle nous immerge dans un monde horrible supposé imaginaire mais qui, de fait, ressemble étrangement au nôtre. Un monde dans lequel la société est divisée en deux avec d’un côté « le Continent » peuplé de miséreux qui vivent dans les ruines d’une ville à l’abandon et de l’autre les 3% de ceux qui ont mérité d’entrer sur ce qu’ils appellent « l’Autre Rive », le paradis de la surabondance, véritable jardin d’Éden soigneusement entretenu par une technologie de pointe. Entre les deux, le processus de sélection est drastique puisque les tests ne laisseront passer que 3 % des candidats par un principe d’immigration choisie impitoyable. Sur le Continent, la foi dans le processus de sélection au mérite est entretenu par les prédications de « l’Église » tandis qu’une frange révolutionnaire appelée « la Cause » tente d’y mettre un terme au nom de l’égalité et de la dignité des humains…

En s’approchant de Jésus, ce jeune homme veut mettre toutes les chances de son côté pour réussir le processus de sélection : Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ?  Il veut faire partie des 3%. Pourtant il a déjà pas mal d’atouts en poche : jeune – riche (beau ?) – fidèle à la volonté de Dieu – plein de bonne volonté pour faire plus encore – il ne se contente pas d’obéir, il veut la vie éternelle… Le gendre idéal. Il coche toutes les cases, toutes les obligations et tous les commandements. Il n’affronte donc a priori aucun manque, aucune faille, aucune vulnérabilité. Il aurait dû repartir tout content après avoir fait sa confirmation. C’est bon t’as fait tout ton caté ! Tu peux quitter l’Église…

Mais ce n’est pas ce qu’il fait. Pourquoi insiste-t-il ? Pourquoi continue-t-il à poser des questions ? Voilà qui m’intrigue. J’ai lu toutes sortes d’interprétations de son geste. Est-ce la tentation de la pureté et du fanatisme ? Est-ce par curiosité ? Un symptôme de son désir insatiable du “toujours plus”, posséder, acquérir, avoir encore et encore ? Est-ce qu’il ressent un besoin de prouver sa conformité à sa communauté et se rassurer sur son appartenance ? Alors, j’ai pensé à ce passage du livre de Qohéleth : Celui qui aime l’argent n’est point rassasié par l’argent. Et celui qui aime un grand train n’en est pas nourri. Cela aussi est une vanité. (5, 9-10)  Il est un mal fréquent parmi les hommes : savoir qu’il y a des hommes à qui Dieu donne des richesses, des biens et des hommes, en telle quantité que rien ne manque à leur âme. (6,1-2) Qohéleth voit juste en pointant ce mal qui alimente un grand ressentiment chez ceux qui imaginent que rien ne manque à l’âme de ceux qui sont comblés de richesses. En fait, comme un écho à Qohéleth, l’Évangile de Matthieu nous montre que c’est un fantasme, une illusion : même les plus riches connaissent cette béance intérieure, ce vide insondable, cette quête d’un sens et d’une valeur au-delà de la valeur, ce salut, ce désir d’entrer dans la vie en plénitude.

Mais, à mon avis, ce jeune homme aurait mieux fait de suivre un grand principe de prudence élémentaire : il ne faut jamais poser une question si on ne veut pas entendre la réponse. Que me manque-t-il ? Étonnant qu’il demande à Jésus ce qu’il lui manque, n’est-ce pas ? En général il y a là quelque chose d’éminemment intime et personnel. Qui peut savoir vraiment ce qui me manque si ce n’est moi-même ou à la rigueur un psy ? Pourquoi le demander à ce Jésus qu’il rencontre pour la première fois ?

Que me manque-t-il ? Drôle de question en vérité. Est-ce que suivre Jésus est une cerise sur le gâteau, un pas de plus qui couronne un processus de sélection pour entrer dans le Royaume et posséder la vie éternelle, un manque à combler, une dernière étape dans un parcours d’obstacles déjà bien fourni, la marche ultime à gravir pour atteindre le sommet de la performance ? Ou est-ce une rupture, une catastrophe, un changement radical, un demi-tour complet, une conversion ?

J’ai l’impression que la première réponse de Jésus au jeune homme est plutôt conformiste. Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. Il donne à entendre ce que le jeune homme s’attend et souhaite entendre : « Sois un bon garçon et ça ira, reste au chaud dans ta communauté, dans ta tradition, continue d’obéir. » C’est ce que certains appellent faire sa confirmation : je confirme une démarche, un parcours à étapes commencé dans mon enfance, un cheminement long avec des difficultés et des réussites, un processus de sélection au mérite comme dans la série 3%. Seule l’insistance du jeune homme nous fait changer de plan : « Vas-y, Jésus, dis-moi vraiment ce que tu penses ! Est-ce que tu attends de moi que je confirme ce qu’on m’a appris depuis mon enfance ? »

Et Jésus répond : « Non, ce n’est pas ce que j’attends de toi. Je ne veux pas que tu confirmes. Laisse tomber toutes tes sécurités. Tu n’as besoin de rien de tout cela. La seule chose qui te soit réellement nécessaire, c’est de rester avec moi. Suis-moi. Viens. On part à l’aventure, le nez au vent et les sécurités en moins. Le reste n’a aucune importance. Tu peux tout jeter si tu veux, cela ne te servira à rien. » L’apôtre Paul dit des choses semblables quand il considère comme des ordures tout ce qui fait sa vie et son identité : Pour mener une vie conforme à sa volonté, prescrite par la Loi, j’étais devenu irréprochable. Mais ces qualités que je regardais comme un gain, je les considère maintenant comme une perte à cause du Christ. (…) Je considère tout cela comme des déchets, afin de gagner le Christ et d’être parfaitement uni à lui. (Phi 3,7-8)… Nous retrouvons ici le passage dont parle Kierkegaard que nous évoquions la semaine dernière, entre le stade éthique et le stade religieux, entre l’appartenance au groupe et la réponse à un appel, entre la conformité au bien et la vocation du chevalier de la foi. C’est un saut qualitatif de cet instant décisif où je dois prendre une décision ultime qui fait date dans ma vie. Ce n’est plus une confirmation mais une affirmation, ou mieux, une “pro-testation” qui fera de vous des véritables “pro-testants” : « J’affirme devant vous et devant la terre entière que je suis disciple du Christ. Telle est ma vocation et je suis prêt à tout donner pour y répondre. »

La réponse de Jésus pose devant nous l’essence même de la liberté du chrétien. Celui qui ne dépend de rien : ni de ses biens, ni de sa famille, ni de son enracinement géographique dans une terre, ni de son identité de protestant, ni de son mérite, ni de ses échecs, toutes ces déterminations qui forgent notre identité – ce que nous avons reçu en héritage, ce que nous avons construit par nos propres forces et ce que nous croyons au fond de nous – Tout cela nous pouvons en être libérés, délivrés pour que nous soyons capables de prendre la décision qui nous fait dire « je » pour la première fois.

La réaction naturelle est compréhensible : « Mais c’est trop difficile ! Tu en demandes trop, je n’y arriverai jamais ! Ma foi est trop fragile et les obstacles trop grands. Il faut être honnête : je ne suis pas prêt à tout donner… » C’est vrai. C’est tragiquement vrai. Il me souvient une expérience personnelle quand j’étais gamin et que j’apprenais à nager. Il nous était demandé de sauter tout en haut du plongeoir… Par la pression du groupe, je suis monté à l’échelle qui me semblait terriblement haute. Je me suis avancé jusqu’au bout de la planche. J’ai regardé tout en bas… J’étais mort de peur. Je n’ai pas pu sauter dans le vide. Je ne l’ai pas fait et je suis reparti tout triste et honteux de ne pas avoir eu le courage et la force de prendre cette décision. Le jeune homme riche, c’est moi. Voilà la vérité : aux êtres humains, c’est impossible… Le chevalier de la foi dont parle Kierkegaard est un personnage trop exceptionnel pour être exemplaire ou imitable. N’est pas Abraham qui veut ! Parce que ce n’est pas une question de volonté. Il ne suffit pas de demander Que faut-il que je fasse… pour en être capable… Qui serait capable de scier la branche sur laquelle il est assis ?

La réponse de Jésus est là aussi surprenante : « C’est vrai, tu as raison, c’est impossible pour les êtres humains. Dieu le sait et il ne vous le reproche pas. » D’ailleurs quand on y réfléchit bien, ce serait une double contrainte bien perverse que de reprocher à quelqu’un de ne pas être capable de surmonter un obstacle insurmontable. Qui pourrait reprocher à une maman qui a perdu son fils de ne pas revenir vers les vivants et de se complaire dans sa souffrance ? On peut le regretter mais certainement pas lui en faire grief. Dieu seul sait que c’est proprement et réellement impossible. Personne n’est vraiment capable de tout perdre. Comme le chameau qui essaierait de passer par le chas d’une aiguille… Ce n’est pas en rentrant le ventre ou en faisant un régime amaigrissant qu’il réussira !! Aux êtres humains, c’est impossible… Je ne peux pas tout lâcher pour suivre Jésus et le suivre jusqu’à La Croix, jusqu’à donner ma vie… et c’est normal que nous restions attachés à ce qui construit notre vie depuis si longtemps.

Un seul en est capable, dit Jésus. Dieu lui-même. Dieu seul peut tout donner pour nous arracher à tous ces biens qui déterminent notre vie en nous privant de notre liberté. Lui seul peut surmonter l’insurmontable pour nous faire entrer dans son royaume. Rien n’est impossible à Dieu. C’est sans doute la seule véritable affirmation de la toute-puissance de Dieu dans toute la Bible. Personne ne peut a priori tout donner ? Lui seul le peut, lui seul l’a fait, lui seul a traversé cette nuit de la perte ultime pour nous. On ne prend pas sa vie, il la donne. Pour que nous soyons libres. Ce qui est impossible aux êtres humains, Jésus l’a fait. Il a tout donné parce qu’il avait la foi nécessaire pour oser sauter dans le vide d’une vocation libératrice. La liberté de Jésus est totale. Elle est le fruit de sa foi. Et il nous la donne. En cadeau. Nous ne sommes pas sauvés par notre foi, dit l’apôtre Paul, mais par la foi de Christ : Nous savons que l’être humain est rendu juste uniquement grâce à la foi de Jésus-Christ et non parce qu’il obéit en tout à la loi de Moïse, dit-il dans l’épître aux Galates (2,16).

Il ne s’agit donc pas de quitter le monde comme ces contemplatifs ermites qui renoncent au monde comme on fuit une difficulté insurmontable. Il ne s’agit pas non plus de dénoncer les richesses du monde parce qu’elles nous seraient à jamais inaccessibles et qu’on les jalouse au fond de son cœur. Il ne s’agit pas plus de quitter ce monde pourri par le matérialisme au nom d’une supposée supériorité spirituelle désincarnée, comme le font les platoniciens et les dualistes. Il s’agit encore moins de jouir sans entrave en multipliant les sensations et les plaisirs pour ne dépendre d’aucune en particulier, comme le professent les épicuriens. Il s’agit d’habiter notre monde et notre vie tels qu’ils sont mais par le prisme de la liberté du Christ qui nous permet de ne dépendre de rien en usant de tout. Et l’apôtre Paul continuait ainsi sa lettre aux Philippiens : Je ne parle pas ainsi parce que je suis dans le besoin. J’ai en effet appris à me contenter toujours de ce que j’ai. Je sais vivre dans la pauvreté aussi bien que dans l’abondance. J’ai appris à être satisfait partout et en toute circonstance, que je sois rassasié ou affamé, que je sois dans l’abondance ou dans le besoin. Je peux faire face à tout grâce au Christ qui m’en donne la force. (4,11-13) Voilà la vérité : nous avons été appelés à la liberté, alors soyons libres ! C’est notre vocation de chrétiens. Nous ne pouvons l’être véritablement que par le Christ et à travers lui, parce qu’il a donné ce qui nous était impossible de donner. Soyez libres ! Vous le pouvez grâce au Christ qui vous en donne la force. Amen.

 

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