Faut-il vraiment arracher tous les arbres stériles de nos vies ?

Lectures Bibliques : Esaïe 5, 1-7 – Genèse 18, 20-33 – Luc 13, 6-9

« 6 Et il dit cette parabole : « Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint y chercher du fruit et n’en trouva pas. 7 Il dit alors au vigneron : “Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier et je n’en trouve pas. Coupe-le. Pourquoi faut-il encore qu’il épuise la terre ?” 8 Mais l’autre lui répond : “Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche tout autour et que je mette du fumier. 9 Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.” »

Prédication

En classant des dossiers, le jeune Craig Schwartz découvre entre le 6ème et le 7ème étage du building où il travaille une porte dérobée qui le conduit directement à l’intérieur… de l’acteur John Malkovich. A partir de ce moment, il se met à ressentir ses émotions, écouter toutes ses réflexions les plus intimes, assister aux mêmes événements, comme si nous vivions à sa place. Je vous propose aujourd’hui de vivre un remake de ce film sorti en 1999 : « Dans la peau de John Malkovich ».

Je me propose de vous entraîner d’abord dans la peau de cet homme qui a planté un figuier dans sa vigne et qui attend patiemment 3 ans pour récolter ses fruits…  Je vous propose ensuite d’essayer de nous mettre dans la peau de ce pauvre figuier stérile qui risque de se faire couper la tête et le reste s’il ne se met pas dare-dare à porter les fruits qu’on attend de lui. Et enfin, je vous inviterai à vous immiscer dans la peau de cet ouvrier-vigneron qui s’est mis en tête de sauver la peau du-dit figuier, allez savoir pourquoi ? Comme dans le film dont je parlais tout à l’heure, c’est tout l’intérêt de la fiction et des paraboles que de pouvoir franchir allègrement les barrières du plausible pour aller voir au-delà…

Alors entrons ensemble dans la peau d’un propriétaire terrien… Il y a dans le livre du prophète Esaïe au chapitre 5 (v.1-2), un chant qui nous ouvre la porte : Mon bien-aimé avait une vigne, sur un coteau fertile. Il en remua le sol, ôta les pierres et y mit un plant délicieux ; il bâtit une tour au milieu d’elle, et il y creusa aussi une cuve… Et il espéra qu’elle produirait de bons fruits… Essayons un instant de nous mettre à sa place. Ressentez-vous l’attente du propriétaire à la mesure de son investissement ? Là est le secret : devenir propriétaire, prendre possession de quelque chose, fait naître en vous à la fois un sentiment de responsabilité (je dois prendre soin de ce qui est mien, personne ne le fera à ma place) et une attente forte (j’espère que cela produira de bons fruits). Quelque part, je me demande si cela ne fonctionne pas de cette manière avec son couple, sa famille, ses enfants, son métier… et son église… Loin de moi l’idée de les réduire au rang d’objets qu’on pourrait posséder mais j’entends dans l’appropriation marquée par le possessif la possible source du sentiment de responsabilité. Votre vie vous appartient. C’est votre couple, votre famille, votre foyer, votre Eglise : c’est votre responsabilité d’en prendre soin, vous le sentez n’est-ce pas ? Parce que c’est de lui que viendront les bons fruits que vous espérez. C’est au fond ce que dit cette parabole à sa manière : on assigne toujours une fonction à sa propriété. Si on s’investit, on attend un retour sur investissement de la même manière que le propriétaire de la vigne a planté un figuier dans le but d’y récolter des fruits. C’est le projet qu’il veut voir aboutir. Nous faisons tous la même chose.

Cela signifie que chaque être sur la terre a été créé dans un but précis et se voit attribuer une fonction précise, une mission, un rôle, une vocation. Le propriétaire espère et attend de bons fruits. Cela signifie que ceux qui se reconnaissent comme créatures de Dieu, reconnaissent en même temps qu’ils ont un travail à faire. Il n’y a pas, aux yeux de Dieu, de créature inutile ou nuisible. Cela n’existe pas. Alors se pose une question précise : si le Seigneur a planté notre Eglise dans sa vigne, quelle est sa vocation spécifique, quel est son projet ? Quels fruits attend-il de votre part ? Pensons-nous que le propriétaire de la vigne va accepter que nous restions là plantés sans rien faire, sans aucune responsabilité, sans aucun rôle à jouer ? Croyons-nous qu’il va accepter que nous soyons comme un figuier stérile ? Le propriétaire dit alors à l’ouvrier vigneron : “Voilà 3 ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier et je n’en trouve pas. Coupe-le. Pourquoi faut-il encore qu’il épuise la terre ?” En fait, pour bien comprendre ce que dit l’évangile de Luc, il faut savoir qu’il utilise un mot en grec qui signifie que le figuier ne fait pas qu’épuiser et fatiguer la terre (c’est à dire puiser des ressources sans rien donner en échange, ce qui est déjà grave en soi) mais aussi et surtout qu’il empêche le travail de la terre, il s’oppose au travail de la terre. Le figuier stérile bloque le processus continu de création. Le propriétaire ne l’accuse pas seulement d’être inutile, ni même de se comporter comme un parasite (de prendre sans jamais donner) : il lui reproche d’empêcher le processus de la création, bref, d’arrêter le projet de Dieu pour le monde. Un peu comme si le déluge reprenait le dessus sur la promesse faite à Noé de ne plus détruire la terre. Les puissances de destruction prennent le dessus sur les puissances de création. Voilà pourquoi le propriétaire décide qu’il faut couper l’arbre. Ce n’est ni une condamnation ni une punition. Ce n’est même pas l’expression d’une colère ou d’une déception (il n’est rien dit des émotions ressenties par le propriétaire) : le propriétaire ne veut pas voir son projet échouer. C’est aussi simple que cela. Pourquoi faut-il encore qu’il empêche le travail de la terre ? Coupe-le… La création doit continuer, les forces de la mort ne peuvent pas avoir le dessus sur la vie. Voilà ce que pense le propriétaire de la vigne qui avait planté un figuier en espérant de bons fruits…

Il est temps de changer de perspective pour nous mettre dans la peau du figuier… Voilà 3 ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier et je n’en trouve pas. Qu’est-ce qui se passe ? Où est le problème ? Est-ce que le figuier est stérile ? Est-ce que quelqu’un lui vole ses fruits ? Est-ce que les fruits pourrissent sur l’arbre ? Est-ce qu’il y a eu des conditions climatiques qui empêchent la floraison ? Le doute s’immisce. Quel est mon bilan personnel ? Est-ce que j’ai pu porter les fruits que le Seigneur espérait de moi ? Ou bien, est-ce que je fatigue la terre de la même manière que Paul fatiguait Eutyque en prêchant trop longtemps à Troas (Actes 20) ? Bien malin qui peut répondre en toute certitude ! Je n’imagine pas faire le fier et bomber le torse pour m’enorgueillir de mes bonnes œuvres en écrasant les autres de ma suffisance. Quel orgueil ce serait que d’affirmer avec certitude qu’on porte du bon fruit ! Qui peut savoir ? Sur le moment, on ne sait jamais. Voilà la vérité. On prend des décisions, on fait des choix, on prend des risques, on fait des paris. Nul ne sait ! Dieu seul sait… Souvenez-vous de la Genèse : il est interdit de manger des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Cela signifie que la connaissance ultime de ce qui fait un bon ou un mauvais fruit nous échappe. Bon grain et ivraie se mêlent inéluctablement dans notre champ. Nul ne peut prétendre posséder la vérité ultime, dans ma vie comme dans l’Eglise. Alors on scrute, on s’interroge, on prie, on écoute les paroles des autres, on cherche les signes, on est attentif aux regards posés sur nous. On reçoit des bénédictions (des bonnes paroles) et des malédictions (des mauvaises paroles) posées sur nous. Quand on entend une parole bienveillante et qu’on reçoit un regard d’amour (même quand on s’est trompé), alors on se sent pousser des ailes et une grande puissance de vie nous envahit. On se sent portés. Mais quand des serpents se laissent aller à des paroles malveillantes ou un regard de mépris, alors on se retrouve par terre, blessés, inquiets, paralysés, effrayés, sans plus pouvoir bouger. Ce sont des mots qui tuent. Quand on vient au culte, on espère faire le plein de paroles qui bénissent, de mots d’amour qui portent vie et qui donnent du fruit. Mais il arrive aussi qu’on reçoive en pleine face des mots qui coupent, qui tranchent, qui abattent, des mots qui tuent.

Coupe-le. Pourquoi faut-il encore qu’il épuise la terre ?

Alors, en ces jour-là, ces jours sombres de grande tempête, ces jours de doute et de colère, quand vous aurez perdu confiance en vous-mêmes, quand vous ne vous sentirez plus capables de porter le moindre fruit et que vous en arriverez à vouloir vous-mêmes couper et trancher pour en finir, il vous faudra entendre une autre parole, celle qui nous vient de l’ouvrier-vigneron. En ces jours-là, il vous faudra entrer dans la peau de ce vigneron qui, tel Abraham négociant avec Dieu devant Sodome et Gomorrhe pour sauver la ville s’il s’y trouve 10 justes (Gen 18,16-33), tel Moïse intercédant devant Dieu pour qu’il épargne le peuple rebelle qui murmure contre Dieu dans le désert (Nombres 14,13-20), le vigneron s’interpose : Laisse-le encore cette année, le temps que je bêche tout autour et que je mette du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon tu le couperas. Nous l’avons vu, le propriétaire, lui, veut que son projet réussisse. Il refuse de laisser les forces de mort et de destruction prendre le dessus sur les forces de vie et de création. Et pour cela, il est prêt à prendre les décisions radicales qui s’imposent pour éliminer de sa vigne tout ce qui empêche le travail de la création, la réalisation de son projet de vie. Le propriétaire est prêt à tout pour lutter contre la mort et la destruction. Le prophète Esaïe (59,16) disait : “Quand l’Eternel vit que personne n’intercédait… Il intervint Lui-même pour sauver…” Mon Dieu est le Dieu des vivants, dit Jésus. Alors, au nom même de ce principe, il intervient, il s’interpose, il se met en travers et il intercède. Le Paraclet est à l’œuvre, celui qu’on appelle le Défenseur : Laisse-le encore cette année, le temps que je bêche tout autour et que je mette du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon tu le couperas.

En fait, il ne s’agit pas de laisser du temps au temps : les choses ne s’arrangent pas toutes seules, d’elles-mêmes, comme par magie, tout simplement parce qu’on ne s’en occupe plus et parce qu’on laisse couler en fermant les yeux ! Appeler la Grâce de Dieu n’est pas un appel au « laisser-faire », au laxisme, à l’aveuglement et à la compromission avec le mal et la mort. L’ouvrir vigneron ne dit pas « Laisse faire », il dit « Laisse MOI faire ! Je vais le faire, moi. Laisse-moi du temps pour que j’aide mon frère le figuier qui se trouve actuellement dans une mauvaise passe. JE vais bêcher autour de lui. JE vais mettre du fumier. JE vais l’aider à nettoyer et à nourrir sa vie spirituelle. Peut-être qu’il ne peut pas le faire lui-même ? Laisse-moi du temps pour que je le fasse pour lui. » Voilà ce qui est contenu dans la bénédiction de Dieu. Des amis, des frères et des sœurs sont venus aujourd’hui dans ce temple pour prendre part à cette bénédiction, à cette intercession-là. Pas seulement pour rester témoins spectateurs mais pour prendre leur part, devenir acteurs, responsables, intercesseurs de la Grâce et de la bénédiction de Dieu sur votre vie. C’est aussi cela l’Eglise, être celui qui fera à votre place le jour où vous n’aurez plus la force. Et sans doute aussi être celui qui aura besoin de votre bénédiction et de votre intercession le jour où le malheur frappera à sa porte. C’est cette vocation-là qui fonde la mission de l’Eglise. Ce que l’intercesseur demande au Maître, c’est du temps pour aider celui qui traverse la difficulté pour assumer ses responsabilités et sa vocation. C’est le temps de l’amour du prochain. Laisse-moi du temps pour aimer et pour être aimé ! Amen.

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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