Est-il seulement possible d’aimer ses ennemis ?

Lectures Bibliques : Rm 5,1-11 et Mt 5,38-48

Prédication :

J’ai toujours été très étonné de la facilité avec laquelle on évoque « les valeurs chrétiennes ». De quoi parlons-nous en fait ? En quoi ces valeurs que nous revendiquons sont-elles spécifiquement chrétiennes ? Pensons-nous sincèrement que le partage, la fraternité, la tolérance, l’amour du prochain, les droits de l’homme ou autres sont nés du christianisme ? Et quand bien même le seraient-ils, en serions-nous les propriétaires exclusifs ? N’est-ce pas quelque peu présomptueux voire abusif ?

Il est par contre un enseignement du Christ que nous avons étrangement un peu plus de difficulté à assumer et encore plus de peine à mettre en pratique : Aimez vos ennemis, dit Jésus. Priez pour ceux qui vous font souffrir. Personne d’autre que lui ne dit cela. C’est donc la seule valeur qui puisse être authentiquement et spécifiquement revendiquée par les chrétiens sans être accusés de captation d’héritage. Et pourtant… Évitons d’abord trois 3 écueils.

Le premier serait de se contenter de lancer un appel aussi incantatoire que naïf en forme de « Yakafocon ». Combien de brillantes prédications retentissent ainsi dans le désert ! « La haine et la guerre, c’est mal ! Aimer ses ennemis, c’est bien ! »  Voilà qui est particulièrement profond, n’est-ce pas ? Soyons sérieux : il ne suffit pas d’affirmer quelque chose avec beaucoup de conviction pour que cela devienne vrai ! La question n’est pas tant de savoir s’il faut ou non aimer ses ennemis mais est-ce seulement possible ? Nous le souhaiterions volontiers, bien sûr… mais comment faire ? Quelle méthode ? Quelle recette ?

Apparaît ici le second écueil : celui de la culpabilisation. Ce serait une catastrophe et pour tout dire une trahison de l’Évangile : là où Jésus annonce une bonne nouvelle qui libère le monde de l’emprise de la violence et de la mort, nous en faisons une loi, un devoir, une obligation inaccessible qui pèse sur nos consciences comme une chape de plomb et nous désigne comme des incapables coupables. Combien de fois avons-nous entendu cette accusation légitime : « Vous, chrétiens, vous prétendez qu’il faut aimer ses ennemis et vous n’avez pas cessé de pratiquer des horreurs ! » Inutile d’en égrener ici le catalogue des exactions commises au nom de la défense de la foi chrétienne, je le sais… Si nous ne sommes ni aveugles ni amnésiques, nous savons, tous autant que nous sommes, que nous n’avons jamais réussi à aimer nos ennemis…

Si nous ne sommes ni aveugles, ni amnésiques, disais-je. De fait, on peut le supposer sans toutefois pouvoir l’affirmer de manière assurée. Serait-il possible que, dans l’Église, nous manquions cruellement de clairvoyance et de lucidité sur nous-mêmes ? Dans l’Église, croyons-nous secrètement, il ne doit pas et il ne peut pas y avoir d’ennemis parce qu’il n’y a que des frères et des sœurs. L’Église en tant que Corps du Christ se doit d’être, par principe, par essence presque, le lieu par excellence de l’amour et du pardon. Des petits différends, peut-être… Mais point d’ennemis ! Grand Dieu, c’est impossible… Ici, on aime tout le monde. N’est-ce pas le principe même de la Grâce ? » Et chacun de rajouter une petite sauce dégoulinante de bondieuseries sucrées pour essayer de faire passer ce qui, au fond, n’est qu’un gros mensonge. Les psychanalystes appellent cela de la dénégation… Il est vrai que, comme tout le monde, nous détestons l’idée-même d’avoir des ennemis.  Nous aimerions tellement être aimé de tous. Voilà même une des deux craintes secrètes de l’humain, disait Paul Ricœur : découvrir 1) que nous allons mourir un jour et 2) qu’il y a des gens qui ne nous aiment pas. Alors sans doute que le premier pas sur ce chemin escarpé vers l’amour des ennemis, c’est de reconnaître avec lucidité et humilité que nous avons tous des ennemis. Jésus ne dit pas : « N’ayez pas d’ennemis ! » (lui-même en a eu) mais il dit : « Aimez-les ! ». Et pour qu’un jour nous ayons une chance de réussir à les aimer, il faut d’abord reconnaître qu’ils existent…

En fait, on peut se demander si ceux qui sont convaincus de ne pas avoir d’ennemis ne sont pas ceux qui ne sont pas conscients du mal qu’ils ont pu faire aux autres, en actes ou en paroles. N’est-ce pas la marque d’un certain égocentrisme que de ne pas se rendre compte des gens que l’on blesse autour de soi ? Je le crains malheureusement : refuser le fait qu’on puisse avoir des ennemis, c’est refuser de voir le mal qu’on a pu faire autour de soi. Accepter d’avoir des ennemis, c’est commencer à se décentrer un peu pour regarder autour de soi et peut-être commencer à voir les larmes dans les yeux de celui que l’on a blessé sans doute sans le vouloir…

Et dans le même temps, il faut dire que c’est peut-être aussi pour nous une manière de revendiquer notre droit à la justice. Derrière notre rancœur, notre ressentiment et peut-être notre inavouable désir de vengeance se dissimule notre désir d’être reconnu en tant que victime ainsi que notre demande de réparation pour le préjudice subi ? Voilà la vérité : connaître et nommer ses ennemis, c’est une manière de réclamer son droit à la justice et d’exiger une légitime réparation. Qui pourrait nous contester ce droit ?

Mais bien entendu, comme tout le monde, nous essayons d’en rajouter un peu, de faire un peu de surenchère, ne serait-ce que pour le plaisir sadique et inavouable de voir l’autre souffrir. Comme l’écrit si bien La Rochefoucauld : « On déteste ceux à qui on a fait du mal ! » C’est vrai : là où la loi du Talion limite la surenchère en exigeant un œil pour un œil et une dent pour une dent, je connais une devise de régiment militaire qui affiche fièrement sur le fronton de sa caserne : « Pour une dent, toute la gueule ! » Alors oui, il faut le dire, ce tout premier pas demande un effort de lucidité et de clairvoyance pour regarder en face la violence qui se dissimule dans nos relations. C’est alors et alors seulement que nous pourrons essayer de faire un pas de plus pour tenter de comprendre d’où vient ce mal qui nous ronge.

A relire ce passage étonnant du Sermon sur la Montagne, j’ai été intrigué de ce que Jésus place la question et son appel sur un plan strictement affectif : Aimez vos ennemis !  (…) Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, quelle récompense est-ce que Dieu va vous donner ? Même les employés des impôts font la même chose que vous ! Et l’apôtre Paul fait exactement la même chose dans l’épître aux Romains : Dieu a répandu son amour dans nos cœurs par l’Esprit Saint qu’il nous a donné. (…) Et voici comment Dieu a prouvé son amour nous nous : le Christ est mort pour nous, et pourtant, nous étions encore pécheurs. (…)  Oui, quand nous étions les  ennemis de Dieu, il nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils. Ce faisant, Jésus comme Paul désignent là où se situe à leur yeux la racine du problème. Précisons les mots pour y découvrir des nuances importantes : il faut distinguer ce qui relève de l’hostilité, ce qui relève de l’adversité et ce qui relève de l’inimitié… L’hostilité se dit d’un État qui fait valoir ses intérêts propres face à un autre État. C’est donc une question d’intérêt qui pousse à se faire la guerre d’un État à l’autre. La question de l’hostilité n’est pas affective mais économique. La question de l’adversité se dit d’un adversaire qui s’oppose à mes projets. Un adversaire n’est pas forcément un ennemi. C’est quelqu’un qui a un projet concurrent voire opposé au mien à la différence d’un partenaire qui aurait un projet complémentaire du mien. L’inimitié, elle, se vit entre 2 ennemis et s’oppose à l’amitié. On comprend alors que l’ennemi, c’est celui qui normalement aurait pu être un ami, aurait dû être un ami. Voilà pourquoi Paul et Jésus placent tout deux la solution sur le plan purement affectif. Un ennemi, c’est quelqu’un avec qui j’ai une relation abîmée, ratée, malade, défectueuse. Cela peut prendre la forme d’une aversion épidermique irrationnelle (du genre : je ne peux pas le sentir, il me hérisse le poil) ou que ce soit une volonté de nuire à l’autre voire de l’éliminer. Ce n’est jamais une question d’argent, ni une question d’identité, ni une question d’intérêts divergents, c’est une question purement et strictement relationnelle.

Je ne sais pas si vous l’avez ressenti comme moi, mais arrivé là, je me suis senti acculé dans une impasse. Comment faire pour aimer quelqu’un que je n’aime pas ? Est-il seulement possible de forcer l’amour ? L’impasse apparaît d’autant plus terrible si l’on revient à notre constat initial : l’amour des ennemis est la seule exigence qui soit spécifiquement chrétienne. Autrement dit, nous savons depuis le départ que c’est le seul lieu où nous mesurons la mise en œuvre réelle et concrète de nos convictions, de notre foi chrétienne. Il ne s’agit pas seulement d’une question éthique du genre : «  Pour vivre heureux nous avons intérêt à essayer de vivre en paix avec les autres ». Il ne s’agit même pas d’essayer de mettre en pratique la Règle d’Or qui nous demande : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent ». Il s’agit en fait d’une question spirituelle puisqu’il est question de mesurer si notre foi chrétienne est vivante ou si elle est morte ! Le constat n’est pas très agréable mais il doit être accepté avec lucidité et Paul nous le rappelle sans détour : nous sommes ennemis de Dieu. Avec Lui aussi notre relation est abîmée, ratée, malade, défectueuse…

Et c’est là, précisément, qu’il y a une parole à entendre. Voilà la vérité : Dieu aime ses ennemis. Il est même le premier à le faire. Jusqu’au bout, jusqu’à en mourir sur une croix. Voilà en vérité ce qui constitue le cœur du christianisme : Quand nous étions encore sans force, le Christ est mort pour les gens mauvais, au moment décidé par Dieu. Déjà pour une personne juste, on ne serait guère prêt à mourir. Pour une personne qui fait le bien, on aurait peut-être le courage de mourir. Mais voici comment Dieu a prouvé son amour pour nous : le Christ est mort pour nous (…) Quand nous étions les ennemis de Dieu, il nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils. Dieu aime ses ennemis. Il est possible que je sois, tour à tour, comme Judas, celui qui fait souffrir l’autre par ma trahison ou, comme Pierre, celui qui se contente de couper la relation par son reniement, il n’empêche : Jésus aime tous ses ennemis de la même manière. Dieu aime ceux qui ne « méritent » pas d’être aimés. Et je crains que nous en fassions partie, nous aussi, encombrés par nos rancœurs, nos aigreurs, nos ressentiments, nos colères, notre mauvaise foi et nos relations pourries avec les uns ou les autres. Il nous aime malgré tout cela, et sans doute aussi à cause de tout cela. Et on ne guérit pas de la haine par la haine, disait ML King. Seul l’amour le peut.

C’est à cette source-là et uniquement là, qu’il nous est possible de venir puiser un peu de force pour tenter un premier pas vers l’amour de nos ennemis. Dans cette certitude d’être nous-mêmes à la fois ennemis de Dieu et aimés par Lui. Sans doute, dans un premier temps, pouvons-nous demander au Père qu’il s’occupe, lui, de nos ennemis, qu’il prenne soin d’eux à notre place ? Si nous nous sentons pour le moment bien incapables de les aimer, soyons convaincus que Dieu, lui, les aime autant qu’il nous aime.

Puissions-nous donc apprendre à prier pour nos ennemis. C’est en vérité un véritable chemin spirituel qui s’offre à nous, une étape importante pour notre libération, un soulagement immense qui nous est promis quand nous réussirons enfin à déposer devant Dieu ce poids que nous n’arrivons plus à porter… Puissions-nous nous décharger sur Lui de notre désir de vengeance qui perpétue le mal à travers nous. Certains psaumes qui nous paraissent si scandaleux à cause de leur violence nous montrent la voie. Si vous ressentez le besoin de crier votre ressentiment ou votre haine, votre colère ou votre révolte, videz votre sac devant Dieu, prenez pour vous les paroles du Psaume 58 ou du Psaume 137. Ils vous offriront une aide précieuse pour prier pour vos ennemis et vous libérer ainsi de ce qui vous ronge l’âme et le cœur. Permettez-moi de vous suggérer d’utiliser les quelques instants de méditation qui vont suivre pour prier pour votre ennemi. Faites-le avec sincérité et vérité : dites à Dieu ce que vous avez sur le cœur, sans masque, sans fard, sans fioriture, sans retenue, sans fausse pudeur. Il n’y a rien dans votre cœur qu’il ne connaisse déjà. Vous ne vous sentirez sans doute pas en état d’aimer votre ennemi en toute sincérité mais vous serez à coup sûr soulagés de ce poids qui vous empêche de vivre. Vous quitterez ce culte le cœur plus léger. C’est une promesse de Dieu et un premier pas vers l’amour de vos ennemis. Amen !

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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