Du divertissement au bonheur

Lectures bibliques : Qohéleth 3,1-13 et Matthieu 5, 1-12

Prédication :

« Voyant les foules, Jésus se rendit sur la montagne… Il s’assit, et ses disciples vinrent l’y retrouver… »  Regard de Jésus posé sur la foule. Et il en venait de partout… « Sa renommée parvint jusqu’aux confins de la Syrie. On lui amenait ceux qui souffraient, ceux qui étaient affligés de divers maux et tourments, tous, les démoniaques, les possédés du haut mal, les paralytiques, il les soignait. Et des foules nombreuses le suivaient. Il en venait de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de la Judée et de par-delà le Jourdain. »[1] A quoi pense-t-il à ce moment-là ? Ça bouge, ça grouille, ça se bouscule, ça piaille, ça gémit, ça râle, ça parle fort… Que se passe-t-il dans sa tête devant ce spectacle ? Nous ne le saurons jamais…

Moi, je ne suis pas en haut de la montagne, mais du haut de mes 1m70, mon regard aussi se pose sur le monde. Et ce que je constate autour de moi, aussi loin que porte mon regard, mais aussi en moi, aussi profond que s’enfonce mon regard, c’est la même agitation perpétuelle. En imaginant cela, je pense à la ligne 13 le matin, je pense aux Champs Elysée un soir de finale, un départ en vacances sur une aire d’autoroute de l’A7 ou une plage d’Hossegor à La Grande Motte. Et toujours la même foule qui se presse. Comme s’il y avait urgence. Urgence ? N’est-ce pas plutôt une fuite en avant ?

Mais qu’est-ce que nous fuyons comme ça en nous agitant de manière incessante ? Nous nous fuyons nous-mêmes. J’ai lu un jour une interview de Robert Bresson qui disait : « Cinéma, radio, télévision, magazines sont une école d’inattention : on regarde sans voir, on écoute sans entendre. »[2] Le philosophe Pascal appelle ça « le divertissement », cette sorte d’agitation incessante qui mobilise à ce point notre existence qu’elle nous permet de ne plus penser à ce qui importe le plus dans notre vie : à quoi ça sert de vivre si c’est pour mourir ? La question de fond est là. Et elle est insupportable. Au fond, se divertir cherche à masquer que, comme le dit toujours Pascal dans ses Pensées : « Le dernier acte est sanglant, quelle que belle que soit la comédie en tout le reste. »[3]

Et nous vivons dans le règne du « divertissement-roi ». Dans le divertissement, ce n’est pas que nous sommes trompés par quelque chose, ce n’est pas non plus que nous voulons tromper les autres : le divertissement, c’est un mensonge que nous nous faisons à nous-mêmes. C’est un masque que nous nous mettons pour ne pas avoir à nous regarder en face, pour nous cacher ce que, au fond, nul ne peut ignorer.

Je me suis souvent demandé pourquoi dans nos cultes, on avait tant de mal à faire silence plus de 30 seconde d’affilée. Je crois que la clef du mystère est là : faire silence, c’est arrêter un instant de se divertir, c’est se retrouver face à soi-même, sans masque. Ce n’est pas tant que nous n’ayons rien à dire à Dieu, bien au contraire, c’est plutôt que le silence arrête la fuite. Ne pas savoir se taire, c’est au fond, je crois, avoir peur de soi-même.

Et de cette fuite en avant, le révélateur est l’ennui. « Rien n’est plus insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. » dit encore Pascal.[4] L’ennui est un mal qui vient de moi, que ma conscience secrète au fond de moi, sans cause réelle : nul besoin d’être malade, persécuté, dans la peine ou le deuil pour ressentir cet ennui nous envahir. Il ne fait que me dévoiler qu’au fond, je ne suis que quelqu’un de mortel. L’ennui, c’est ce qui pourrait me forcer à avoir un face-à-face avec moi-même… Alors, comment se délivrer de ce sentiment insupportable ? Il suffit, croyons-nous, de ne plus y penser : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. »

Et pourtant, nous voulons être heureux. Il n’y a même rien que nous ne désirions plus au monde. Le fond de notre désir, et c’est vrai pour tous les hommes, sans exception, c’est le bonheur.

Et c’est quoi le bonheur ? Le mot même donne la réponse : bonne-heure. C’est pouvoir se dire que l’heure présente que nous vivons est bonne. Jouir du présent comme d’une bonne chose. Voilà le bonheur. Réussir à se libérer de l’emprise du passé auquel nous ne pouvons rien changer et qui empoisonne notre vie de nostalgie ou de regrets. C’est réussir également à échapper à un avenir incertain, toujours sujet aux revers de fortune, un avenir que nul ne connaît et que nous n’atteindrons peut-être jamais. « Le présent est le seul temps qui soit véritablement à nous. » Mais voilà, nous n’arrivons pas à vivre au présent… Toujours hors de nous dans la recherche de ce qui peut nous aider à nous échapper de nous-mêmes, nous vivons absentés de cette présence au présent. Nos pensées ne sont que projets ou regrets. Jamais nous ne demeurons unis auprès de nous-mêmes, à prendre soin de notre existence. Divertissement. Activisme. Illusion. Fuite. Et toujours cette quête du bonheur qui nous taraude…

« Voyant les foules, Jésus se rendit sur la montagne. Il s’assit, et ses disciples vinrent l’y retrouver. De sa bouche sortirent ces mots – un enseignement. »

Tu cherches le bonheur ? Tu en as assez de fuir ta propre vérité mais en même temps tu as peur de voir en face ? Ecoute bien. Viens au pied de la montagne et laisse le regard du Maître se poser sur toi… Peut-être est-il temps de laisser raisonner en toi cet enseignement…

Parce qu’il ne faut pas se tromper : ce ne sont pas des commandements. Il n’y a là aucun verbe à l’impératif. Aucune loi, aucun ordre ne commence par le mot de « Joie » ou de « Bienheureux » ? Et pourtant, combien de fois avons-nous entendu parler du Sermon sur la Montagne comme celui du nouveau Moïse qui donne la nouvelle Torah ! C’est vrai que comme Jésus, Moïse est, lui aussi, monté sur la montagne. Mais Moïse, il y était tout seul, debout face à Dieu ou prosterné devant Lui. Jésus, lui, n’a pas le regard tourné vers Dieu mais vers les foules. Et le premier mot qu’il prononce, c’est celui de « bonheur », c’est une bénédiction. Moïse aussi a prononcé une bénédiction : « Bienheureux es-tu, ô Israël ! Qui donc te ressemble, peuple sauvé par Yhwh… »[5] mais ce sont les toutes dernières paroles de Moïse, juste avant de mourir. Jésus, lui, ce sont ses toutes premières paroles. Au fond, Jésus commence là où Moïse s’est arrêté, au-delà de la loi. Et c’est de bonheur qu’il vient nous parler.

Et là aussi il faut dire que Jésus n’est pas plus un nouveau prophète qu’il n’est un nouveau Moïse. Tous les prophètes ont commencé leur ministère en annonçant des malheurs, la colère de Dieu, son jugement sur l’humanité, sur le péché du peuple, son idolâtrie… Ecoutez Jean Baptiste : « Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui gonde ? Vous voulez changer ? Montrez-le ! »[6] Marc commence son récit par ces mots : « Bonne Nouvelle de Jésus Christ, fils de Dieu. »[7]

Ni un homme de loi, ni un prophète, Jésus, c’est autre chose. C’est de la sagesse. Jésus enseigne le chemin qui mène au bonheur : c’est de cela dont parlent les Béatitudes. Le chemin du bonheur. Un maître dirait : pour avoir le bonheur, vous devez faire ceci ou cela. Un prophète, lui, dirait : vous n’avez pas le bonheur parce que vous avez fait ceci ou cela, c’est votre punition. Jésus, lui, ouvre un chemin autre. Je peux choisir de le suivre ou non, je reste maître de ma vie. Remarquez que les Béatitudes ne parlent pas à la seconde personne, elles ne disent pas : « vous êtes heureux, vous qui pleurez… » A mes yeux, ce serait une grande violence de dire à quelqu’un qui pleure qu’en fait il est heureux même s’il ne le sait pas ! Non il parle à la 3ème personne : « Joie des éplorés, leur deuil sera plus léger. Joie des tolérants, ils auront la terre en héritage… » En parlant à la 3ème personne, il s’adresse à tout le monde et à personne en particulier, dans un respect de la souffrance entrevue dans le foule. Toi qui entends ces Paroles aujourd’hui, peut-être les prendras-tu pour toi mais ce n’est pas une obligation, c’est une porte qui s’ouvre devant toi. Chouraqui traduit de manière étonnante et fort juste par un : « En marche ! » tonitruant !

Et s’il parle à la 3ème personne, il parle aussi au futur. Toutes les béatitudes sont au futur. Cette parole qui me dit que le bonheur est devant moi et non dans un paradis perdu, derrière moi. Il est possible d’entendre un formidable appel à se mettre en route, puisque Dieu prévoit le bonheur pour celui qui souffre aujourd’hui. Toi qui entends ces paroles aujourd’hui peux-tu recevoir cette certitude que le meilleur de ta vie est devant toi ? Pour un jeune, ça se comprend, mais moi, je crois que cette parole est vraie quel que soit notre âge, même au seuil de la mort, elle doit retentir : le meilleur est devant moi.

Mais alors me direz-vous, c’est une manière douce de dire : prend ton mal en patience, ça ira mieux demain, comme dans la chanson ! Religion opium du peuple dit Karl Marx, conservatisme voilé critiquent ses successeurs…

Ce n’est pas vrai. Ce serait faire là un contresens majeur. Pourquoi ? Parce que ces Paroles ne sont pas des promesses et des phrases creuses : elles sont dites par un homme qui les a vécues jusqu’au bout. Qui plus que Jésus a pleuré sur le malheur des hommes ? Qui, plus que Jésus, a eu faim et soif de justice ? Qui, plus que Jésus, a été compatissant, au cœur limpide, doux ? Qui plus que Jésus a été confronté au mépris, à la persécution, au fiel ? Au fond, ces Béatitudes me décrivent le Christ et ce qu’il a vécu. Heureux est-il, lui le pauvre, le doux, lui le miséricordieux, le cœur pur, le persécuté, l’affamé de justice : il a reçu la terre en héritage et le Royaume des cieux est à Lui. La mort n’a aucune prise sur Lui. Et derrière Jésus, il y a les petits dont parle l’évangile de Matthieu : « Croyez-en ma parole, chaque fois que vous avez agi de la sorte avec le plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »[8] Et si cette parole est pour le plus petit de ses frères, elle est pour moi, le plus petit de ses disciples, elle est pour tout homme qui l’écoute. Chacun de nous est concerné, visé, montré du doigt par Jésus… Du haut de la montagne, c’est un regard d’amour qui se pose sur chacun et qui discerne qui nous sommes en vérité. A chacun d’entre nous qui écoutons ces paroles de Jésus avec le fond de notre cœur, elle dit que la mort n’a plus le dernier mot : voilà la Bonne Nouvelle. Le bonheur est possible délivré de cette angoisse insupportable qui m’amenait à fuir ma vie dans le divertissement et l’agitation incessante. Le repos est enfin possible. Et le silence avec lui. La prière enfin. Tu n’as plus besoin d’avoir peur ni de fuir dans le divertissement. Aujourd’hui les Béatitudes retentissent dans ma vie et je me sens comme Lazare, le frère de Marthe et Marie dans l’évangile de Jean. La Parole de Jésus est pour moi qui dit : « Cette maladie ne mène pas à la mort, mais au rayonnement de Dieu et du Fils de Dieu. »[9]

Là est, je crois, le chemin du bonheur qui me délivre du divertissement et de l’agitation. Cela change mon regard sur le monde, sur ceux que je croise et sur moi-même. En laissant m’envahir de ces Béatitudes, je regarde le monde désormais du haut de la montagne avec les yeux et la tendresse de Dieu.

Joie et bonheur au cœur des difficultés ? Oui, c’est possible. Non pas que les difficultés n’existent plus mais parce que je les vois autrement : elles ne mènent plus à la mort mais au rayonnement de Dieu et du Fils de Dieu. Désormais, elles ne peuvent plus détruire mon avenir. Désormais, le Royaume des Cieux est pour moi, pour vous, pour la foule qui se presse. Nous n’avons plus besoin de fuir. Apaisement. Enfin. Que la Paix soit avec vous. Amen.

[1] Matthieu 4, 24s

[2] Robert Bresson, Notes sur le cinématographe (1975), Gallimard, 1988, p.113.

[3] Pascal, Pensées, fragment 165.

[4] Pensées, fragment 622

[5] Deutéronome 33, 29

[6] Matthieu 3, 8

[7] Marc 1, 1

[8] Matthieu 25, 40

[9] Jean 11, 4

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

Comments

  1. marjolaine aurenche matray : juillet 23, 2018 at 3:45

    Merci Pasteur Samuel de cette prédication que je lis à l’embouchure du Mekong (Vung Tau/Vietnam) au pied du plus grand Christ d’Asie! Mon ambition de ce moment était “la vacance” (sauf celle de l’esprit (!) : le rien, la solitude, le jeûne, l’ennui ? je n’y arrive pas encore, alors patience !
    Vos mots me touchent et me portent? Un infini merci,

    Marjolaine

    • Samuel Amédro : juillet 24, 2018 at 7:14

      Chère Marjolaine, je ne sais pas si nous nous connaissons déjà mais je vous remercie pour votre message posté sur les bords du Mékong. Je suis très heureux que ce que nous avons partagé ait pu vous toucher et vous porter. Au plaisir de continuer à cheminer avec vous ! Pasteur Samuel Amédro

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