Choisir la vulnérabilité

Lecture Biblique : Marc 6, 1-13

Prédication :

L’histoire de l’Evangile qui nous est proposée pour ce matin commence par ces mots : Parti de là, il revint à sa ville natale ou il vient dans son pays. J’aimerais que vous pensiez en ce moment à votre ville natale. Pour vous, est-ce que c’est quelque chose de facile ou au contraire quelque chose de difficile d’identifier votre « patrie », votre « chez vous » ? Certains ont peut-être un peu de mal ? D’où vient cette difficulté ?

Quand j’ai rempli mon profil sur Facebook, j’ai mis que je suis né à Lille. Mais en fait, je n’en suis pas tout à fait certain. Je ne sais pas si vraiment j’y suis né puisqu’en fait, je suis un enfant adopté. Je n’ai donc aucune certitude concernant mon lieu de naissance et, à la vérité, je n’y ai jamais habité. Ma famille, mes parents, habitent toujours le Nord de la France mais je ne connais pas vraiment mes origines. En plus, je n’ai gardé aucun contact avec des amis que j’ai pu connaître à l’Eglise ou à l’école quand j’étais enfant. Je pensais à toutes ces questions quand, il y a quelques semaines, j’ai reçu un message d’un ami d’enfance avec qui j’ai fait du scoutisme et qui voulait reprendre contact. Il m’a donné des nouvelles de tous ces copains de scoutisme avec qui j’avais fait tous mes camps et j’ai senti remonter en moi de merveilleux souvenirs d’enfance. J’étais heureux de reprendre contact avec eux mais, en même temps, j’ai ressenti un sentiment d’étrangeté, comme si ce n’était plus les miens, comme je ne faisais plus partie de ce peuple-là, car leur vie me semblait terriblement éloignée de la mienne, leur réalité d’aujourd’hui à une terrible distance de la mienne. Sur FB, ils parlaient sans honte de leurs options politiques en affichant des convictions militaristes et d’extrême droite avec un rejet des étrangers, des arabes qui, pour eux, sont comme des parasites qui profitent de l’aide sociale… Et ce n’est pas seulement à l’égard de mes amis d’enfance que j’ai parfois ressenti ce sentiment d’être devenu un étranger, mais aussi vis-à-vis de mon propre pays, la France. Je sais que ce n’est pas forcément le bon moment pour avouer cela surtout quand nous vivons un pic de fierté nationale grâce au parcours brillant de notre équipe de foot, mais je dois bien avouer qu’en habitant à l’étranger, il m’est arrivé d’avoir honte d’être français ou européen. Je ressens toujours un très grand malaise quand je vois l’Union Européenne se poser en donneuse de leçon face aux autres pays concernant les Droits de l’Homme et la liberté de conscience alors que je sais que des centaines de millions d’euros sont dépensés chaque année pour que des pays comme le Maroc ou la Turquie bloquent la frontière avec l’Europe et soumette les migrants en situation irrégulière à des traitements inhumains et dégradants. Pendant presque 6 ans, j’ai vu chaque jour des jeunes gens blessés, humiliés, battus, maltraités, condamnés à se cacher parfois tués par balle ou noyés dans la mer. Et je sais que cette réalité horrible est la conséquence directe des décisions politiques de l’UE qui choisit volontairement de fermer sa frontière aux migrants (tout en laissant passer l’argent, les marchandises et les matières premières). Je dois me battre contre un esprit de condamnation globale de mon pays par rapport à son mode de vie, sa manière de dépenser l’argent – si souvent égoïste et inutilement il me semble – mais je suis sûr que la critique pourrait m’être appliquée, à moi aussi. Il m’est arrivé de me sentir français malgré moi et en même temps je vibre de fierté quand l’équipe de France gagne un match de foot. Est-ce que vous vous retrouvez dans ces réflexions ? Avez-vous des luttes semblables?

Cela m’encourage de découvrir que Jésus le Nazaréen connaissait, lui aussi, des difficultés liées à sa ville natale, beaucoup plus profondes et compliquées que les miennes. Jusque là, son « chez lui » c’était Capharnaüm. Peut-être que ses frères et sa mère avaient déménagé à Capharnaüm, sans doute après la mort de Joseph. Ses sœurs étaient peut-être restées à Nazareth après s’être mariées probablement. Le chapitre 6 de l’évangile de Marc nous montre donc Jésus qui rentre à Nazareth, même si son village n’est pas appelé par son nom dans le récit de Marc, parce que ce retour était peut-être un souvenir douloureux pour Jésus. Jésus s’est senti « méprisé » par eux, explique Marc. Luc raconte qu’ils étaient prêts à le tuer. Derrière leur rejet il y a, de toute évidence, de la jalousie devant la renommée de Jésus, devant son éloquence et son autorité. On entend à mots-couverts comme une sorte de : “Mais il se prend pour qui, celui-là ?” L’indignation de ceux qui croient bien le connaître. On sent qu’ils seraient heureux de lui rappeler son passé pas vraiment glorieux, si par hasard, il l’avait oublié… Parce que, eux, ils s’en souviennent encore de la honte de Marie ! Ils se rappellent bien de ce bâtard dont ils se moquaient quand ils étaient enfants. Ils l’avaient toujours remis à sa place. Mais maintenant, il n’est plus là où on l’avait mis. Le reste de la Galilée pouvait bien voir en lui un superman qui fait des miracles, mais à Nazareth, il ne peut plus faire semblant: on le connaît trop, on sait qui il est vraiment. Ou, du moins, le croient-ils.

Jésus avait déjà probablement en tête une idée de ce genre de réponse qu’il aurait à affronter à Nazareth, mais il semble que la violence de leur incrédulité le surprend quand même. Pourtant, il prend le risque et il choisit d’y aller, de se rendre vulnérable à ces personnes une fois encore. Et après son rejet, on voit qu’il n’a pas appelé la malédiction sur eux en partant. Il a simplement fait ce qu’il aurait dit à ses disciples de faire, il a secoué la poussière de ses pieds. Il quitte cet endroit sans succomber à l’amertume, à la colère, et il continue à vivre sa vocation, en prêchant dans d’autres villes et villages.

En effet, il me semble que ce rejet douloureux de Jésus par les siens confirme et précise le sens de sa vocation. Ces blessures, même si elles ont dû lui faire mal, lui rappellent que, en fait, il n’appartient pas à Nazareth. Même s’il aurait bien aimé certainement, recevoir leur approbation. Mais il sait que c’est à Dieu qu’il appartient et qu’il est envoyé au peuple de Dieu partout. Ce n’est donc pas par hasard que son action suivante consiste à envoyer les 12 (le nombre lui-même représentant toutes les tribus d’Israël) dans toute la région environnante, en partageant sa propre autorité, sa mission, sa vision du Royaume avec ses disciples et à travers eux avec ceux qu’ils toucheraient et guériraient.

Une chose me frappe dans ce récit : c’est la manière dont il envoie ses disciples dans les villes et villages – sans vêtements de rechange, ni argent, ni pain, ni biens. Je me souviens de l’explication de “l’urgence” de la proclamation du message. Il y a peut-être du vrai dans cette interprétation, mais je pense qu’il y a quelque chose’ de beaucoup plus fondamental ici, une vérité sur la nature de la mission de Dieu, de son royaume, et de notre vocation de le vivre et de l’annoncer. Je pense que ce qui est essentiel ici, c’est que les disciples sont envoyés vulnérables. C’est si différent de la façon habituelle dont nous pensons devoir accomplir la mission de Dieu dans le monde – avec l’abondance d’argent, beaucoup de ressources, de préparation, de formation et de moyens, tout ce dont on a besoin pour réussir. Nous pensons que nous serons plus forts et plus sûrs si nous arrivons sur le terrain avec une position de pouvoir et de richesse. Mais Jésus demande à ses disciples d’annoncer la bonne nouvelle à partir d’une position de faiblesse et de vulnérabilité. Il leur donne l’autorité dans son royaume, mais cette autorité n’est pas comme l’autorité reconnue par ce monde. Plutôt, elle s’exerce au travers de la vulnérabilité de la rencontre humaine réelle. Oui, ils prônent la bonne nouvelle du royaume de grâce à offrir aux autres. Mais Jésus les met en route de façon à ce qu’ils ne soient pas seulement ceux qui offrent, mais aussi ceux qui doivent recevoir. Ils ont besoin d’être nourris et logés par ceux à qui ils sont envoyés. Le message que nous avons à offrir, la bonne nouvelle du Royaume de Dieu où la grâce extraordinaire de Dieu nous sauve, ce message est inséparable des moyens de la proclamation – par le biais de notre vulnérabilité qui est bénie par notre Seigneur (les pauvres, les doux, ceux qui manquent), et le niveau de risque de la rencontre personnelle, où nous expérimenterons la vie par la grâce. La puissance extraordinaire de l’Evangile de la Grâce est proclamée à travers les relations humaines ordinaires, dans notre fragilité, dans la douceur et l’humilité ; nous connaissons cette puissance de Dieu en tant que de vraies personnes qui risquent la rencontre, qui connaissent au fur et à mesure d’autres personnes réelles avec lesquelles on partage notre vie.

Je suis convaincu que c’est un modèle très important pour nous, même maintenant dans le 21e siècle, peut-être surtout maintenant dans le 21e siècle, si nous cherchons à communiquer la bonne nouvelle de la grâce de Dieu aujourd’hui. Beaucoup de messages se communiquent actuellement dans une manière super-contrôlée et manipulée maintenant, profilée à la perfection par des « spin-doctors » professionnels qui emploient des outils de haute technologie pour faire leur marketing. Mais pour annoncer l’Evangile il s’agit de se risquer et d’abandonner notre illusion de contrôle, de risquer de sortir de notre zone de confort, de partager nos vies dans l’amour et la compassion avec les autres. Nous devons nous apprêter à être vrais avec les autres et à les prendre au sérieux, en mettant une priorité sur l’écoute pour apprendre d’eux sans insister sur notre volonté de parler, notre envie d’instruire tout le temps.

Faire partie de l’œuvre de Dieu dans le monde exige de savoir que nous allons parfois être abîmés et que nous serons parfois rejetés. Mais il ne faut pas être coincé par la frustration : c’est la signification de cette action de secouer la poussière de ses sandales, et non pas coincés dans notre rejet, dans nos erreurs. Pourtant, nous faisons confiance à Dieu pour être là avec nous, tous les jours, pour racheter le tout, pour que rien ne soit inutile ou sans valeur dans notre expérience. Une des choses les plus importantes que j’ai apprises en tant que pasteur c’est justement ceci: le ministère au nom du Christ se vit toujours à partir d’une position de vulnérabilité. Nous vivons avec ceux qui souffrent, qui sont en colère, rejetés, négligés – il y a tellement de façons d’être blessés dans cette vie – et nous essayons de marcher avec eux. Nous n’avons pas toutes les réponses à leurs questions, mais nous espérons avoir suffisamment de foi, d’espérance et d’amour à partager, s’ils sont prêts et disposés à être vulnérable à nous et à Dieu, de recevoir notre offrande, aussi petite,  incomplète et imparfaite qu’elle puisse être. Il y a un réel pouvoir là-bas. Des choses puissantes se produisent lorsque nous pouvons aller dans des situations difficiles désarmés.

Quand j’étais pasteur à Casablanca, j’avais une vieille paroissienne des plus difficiles – une vieille dame qui avait été épouse de ministre, habituée à commander toute sa vie, mais qui finissant sa vie très seule était devenue vraiment méchante et aigrie contre tout et tout le monde. Et pendant 3 ans, à chaque fois que j’essayais d’aller la voir, elle me claquait la porte au nez, ou elle refusait même d’ouvrir… Et pourtant j’essayais toujours de revenir. Et finalement, elle m’a laissé entrer. J’ai dû résister à la tentation de lui apporter de petites “offrandes” pour lui plaire, pour la séduire, pour qu’elle soit gentille avec moi – CD de musique classique ou petit gâteaux achetés à la pâtisserie. J’ai réalisé que ces choses étaient une sorte de bakshish – ma façon de venir en tant que « gentil petit garçon » plutôt qu’un ministre de Dieu, qui n’a rien à offrir, sauf le Christ. Mais à la fin, nous avons trouvé un rythme qui nous convenait. J’allais la voir 3 fois par an, nous parlions un peu. Je n’essayais même pas d’ouvrir la Bible ni même de prier. Je me contentais juste d’être là avec elle et de passer un petit moment avec elle. Alors, cette vieille dame désagréable, difficile, méchante, m’a appris plus par rapport à moi-même et le ministère chrétien que tous les autres paroissiens faciles.

Je pense que c’est vraiment très important dans notre monde que notre témoignage chrétien vécu soit vulnérable, fragile, humble et non-manipulateur. Ce point est crucial étant donné l’image négative des religions et en particulier du christianisme avec son cortège de croisades, d’Inquisition, de guerres de religions et la suspicion généralisée de l’impérialisme religieux, culturel et économique avec des implications politiques. Je crois que c’est une très bonne chose que nous fassions l’expérience de la vulnérabilité, de la fragilité et de l’insuffisance : que nous soyons une petite paroisse, avec un vécu douloureux récent, avec la crainte de disparaître, avec des soucis financiers. Nous sommes forcés de constater à quel point nous avons besoin des autres.

Dans les premiers temps, les chrétiens étaient appelés « Nazaréens ». Nous portions le nom du lieu que Jésus a été appelé à quitter. Nous avons quitté ce nom et c’est tant mieux. Et vous savez que notre mot église, « ekklesia » en grec, qui était l’autre nom par lequel les premières communautés de chrétiens ont été appelés, signifie « ceux qui sont appelés dehors ». Les disciples du Christ ont toujours été appelés à sortir du familier, dans la vulnérabilité de l’inconnu, vers un espace plus grand et plus effrayant, appelés à abandonner toutes nos illusions de l’autosuffisance et l’invincibilité pour marcher avec le Christ – et avec les compagnons de route que Christ nous apportera pour que nous soyons témoins au Royaume d’espoir et de guérison qui se dévoile. Et à la fin, c’est ce Royaume qui est et sera toujours notre véritable patrie. Amen !

 

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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