Donner, c’est toujours se donner soi-même

Lectures Bibliques : 1 Corinthiens 9, 1-18 – Matthieu 10, 5-10 – Jean 3, 16-17

Prédication

Jean 3,16. Pour moi, tout l’Evangile est là. J’ai choisi de partager avec vous autour de ce verset aujourd’hui parce que je crois que c’est à la fois le bon moment et le bon sujet. Le bon moment, parce que nous venons de fêter Noël, Il a donné son Fils Unique, avec son cortège de cadeaux. Le bon sujet aussi parce que nous venons de faire les comptes de l’année de notre paroisse et que nous savons que vous avez donné avec beaucoup de générosité pour faire vivre notre Eglise. Le bon moment et le bon sujet également parce que l’inquiétude monte dans le monde associatif après la disparition de l’ISF, la hausse de la CSG, la disparition des emplois aidés et l’incertitude du prélèvement à la source, les dons ont baissé en moyenne de 30 à 50%. Alors revenons à ce qui me semble être la source même du don… Dieu a tellement aimé le monde, qu’il a donné son Fils, son Unique…

Donner. Il me semble qu’il y a une véritable méprise autour de ce mot. Intuitivement, nous le comprenons comme étant le contraire de vendre. Nous pensons qu’il s’agit de nous dessaisir volontairement et gratuitement d’un objet qui nous appartient dans un but donné : manifester de l’affection pour nos proches, témoigner de la compassion pour une cause qui nous touche ou porter secours à quelqu’un dans le besoin… Il s’agit donc d’un échange de biens entre celui qui donne et celui qui reçoit. Et, de la même manière qu’on parle d’économie de marché, on parle de l’économie du don qui articule don et contre-don…

Et Dieu semble ne pas échapper à cette logique de l’échange qui structure l’économie du don puisque Jean 3,16 nous dit qu’il cède ce qu’il a de plus précieux (son Fils) pour nous offrir ce qui nous manque : la vie éternelle. C’est, nous dit-on, un échange qui crée une dette envers Dieu difficile à rembourser et donc susceptible de faire naître en nous un sentiment de gratitude… Dans la même logique, le travail des associations caritatives consiste à aider ceux qui sont dans le besoin et devrait générer un sentiment de reconnaissance. D’où l’agacement de certains quand ils s’aperçoivent qu’ils se font parfois rouler par des gens qui n’en ont pas vraiment besoin, ou que l’argent qu’ils ont donné ne va pas directement pour combler les besoins. Ils ont alors le sentiment de se faire voler leur don.

Et c’est ici que le philosophe Jacques Derrida pose une question gênante : si en donnant on laisse l’autre savoir qu’il est l’objet d’un beau geste, ne risque-t-on pas d’ouvrir la porte à toutes sortes de calculs, de relations de dépendance et de manipulations ? Le véritable don, affirme Jacques Derrida, devrait permettre que celui qui reçoit ne sache rien de celui qui donne, et que celui qui donne ne sache pas à qui donne. Ce serait, à ses yeux, le seul moyen de conserver la pureté éthique du geste de donner. Au fond, dit-il, plus on dépersonnalise le don, plus on le purifie. C’est la seule manière de préserver sa gratuité en lui permettant d’échapper à toute économie, à tout système d’échange, de dette et de réciprocité. On mesure ici le fossé culturel qui sépare la conception française de l’impôt qui dépersonnalise le don pour ouvrir des droits à des inconnus et la conception américaine du « Charity Business » qui confie aux églises et aux associations la collecte de la générosité des plus fortunés selon leur bon vouloir… Si l’on suit l’avis de Jacques Derrida, le don de Dieu à l’humanité serait impur du fait même que Dieu exige qu’il soit proclamé par les disciples comme par exemple dans l’Evangile de Matthieu : Sur les chemins, annoncez : le Royaume des Cieux est tout près de vous ! (Matthieu 10,7) Votre mission, semble dire Jésus, consiste à faire savoir ce que je donne. Si tu savais ce que Dieu donne, dit Jésus à la Samaritaine (Jean 4,10). Il a donné son fils unique, répond Jean 3,16 afin que quiconque croit en lui ne périsse pas. Pour avoir la vie qui n’a pas de fin, il faut croire en Lui et donc reconnaître que c’est Dieu lui-même qui la donne par son Fils… Don, contre-don, dette, reconnaissance de dette, le cycle économique semble inéluctable.

Mais il faut se demander s’il n’y a pas une autre manière complètement différente de comprendre le don. Une autre conception du don qui échapperait à cette économie de marché qui considère le don comme une transaction, un échange réciproque et proportionnel…

Mais pour cela, revenons à notre verset : Dieu a tellement aimé le monde. Premier point : la source du don réside dans l’amour inconditionnel, unilatéral, premier, de Dieu pour le monde entier. La source du don véritable, nous dit l’Evangile de Jean, réside dans l’amour. Dit avec d’autres mots : le DON est donc un geste d’amour. C’est là le point essentiel du message que je voudrais partager avec vous aujourd’hui. Pourquoi ? Parce qu’il a donné son Fils, son Unique… Dieu n’a pas donné quelque chose de précieux, il a donné son Fils. Il ne s’est pas dessaisi d’un objet, il a donné une partie de lui-même : son Fils. Il a donné ce qu’il a de plus cher : non pas dans son acception économique et marchande, bien sûr, mais dans toute sa dimension affective, au sens de chérir, aimer… Et nous ne parlons pas ici de simple relation d’attachement filial mais d’intimité de la Trinité, de l’être même de Dieu. Dieu s’est donné lui-même. Il est possible de donner de manière impersonnelle comme le souhaite Derrida, c’est vrai. Mais l’Evangile de Jean nous enseigne que le véritable don comporte toujours une partie de celui qui donne. Donner, c’est toujours se donner soi-même, se livrer à l’autre à travers ce que l’on donne. Nous sortons ici complètement du domaine de l’éthique économique parce qu’il n’est plus question d’échanger des biens mais d’un échange de relation. Donner, c’est se donner soi-même à travers un objet pour tenter d’entrer en relation. Voilà pourquoi le don est d’abord et essentiellement une demande d’amour.

« Dieu a tant aimé le monde » : au commencement, il y a un acte d’amour par lequel Dieu dit au monde : « vous avez à mes yeux une importance qui n’a pas de prix » « Qu’il a donné son Fils, son Unique » : il s’est offert lui-même pour manifester clairement combien le monde lui est précieux. « Afin que quiconque croit en lui » : ce don d’amour appelle l’amour parce que donner, c’est se donner soi-même pour gagner l’autre en retour. Voilà le projet de Dieu quand il se donne lui-même : gagner notre amour en retour du sien. Donner c’est toujours reconnaître l’importance de quelqu’un, l’honorer, lui témoigner de l’estime. Même sans en être vraiment conscients, nous donnons une partie de nous-mêmes, et ce faisant, nous reconnaissons une place et une existence à ceux à qui nous donnons. Ce qui est reçu, c’est de l’estime, de la valeur. Donner n’est pas le contraire de vendre, mais le contraire de rejeter l’autre. On ne perd rien quand on donne, on gagne une relation… Et celui qui donne attend en retour la réponse à sa demande d’amour… Voilà pourquoi Derrida a tort sur le fond de son argumentation : un don ne doit pas rester anonyme parce que l’autre ne peut pas ignorer la demande de relation qui se joue dans ce qui est donné. Quiconque croit en Lui, dit le verset. Le don de Dieu appelle notre réponse, qui correspond à un don également, à notre niveau, le don de nous-mêmes. Si donner ce n’est pas seulement donner quelque chose mais aussi et surtout se donner soi-même dans ce que l’on donne, il y a de la part de celui qui donne une grande prise de risque : l’humiliation d’un refus. Difficile de refuser un don ! Songez à l’affront que cela représente…  Ce n’est pas un échange de biens, c’est un engagement de soi, signe de reconnaissance et d’alliance.

Vous comprenez alors que nous parlons ici de ce qui est « hors de prix » au sens propre du terme. Il ne faut pas comprendre ce « hors de prix » comme ce qui serait trop cher pour nos moyens limités mais bien ce qui n’a pas de prix parce que ça ne peut être ni vendu ni acheté, parce que impossible à évaluer, à quantifier, à mesurer, à compter… Judas le comprendra trop tard, lui qui a évalué le prix de Jésus à 30 pièces d’argent : son erreur lui fut fatale et il s’est pendu… C’est exactement ce que veut dire Matthieu dans son envoi en Mission : Vous avez reçu gratuitement, donnez donc gratuitement. N’emportez pas d’or, pas d’argent, pas de monnaie dans vos poches. Ne prenez pas de sac pour le voyage. Emportez un seul vêtement. Ne prenez pas de sandales ni de bâtons. En effet, l’ouvrir doit recevoir sa nourriture. C’est aussi ce que veut dire l’apôtre Paul aux Corinthiens : Méfiez-vous de ceux qui font commerce de l’Evangile, ceux qui se font payer ! Moi je n’ai reçu aucun salaire de votre part, dit-il, alors que j’aurais pu légitimement y prétendre puisque j’ai fondé votre communauté… Ceux qui annoncent la Bonne Nouvelle doivent vivre de la Bonne Nouvelle, c’est le Seigneur qui l’a commandé. Mais moi, je n’ai profité de rien de tout cela, et je n’écris pas ici pour réclamer ces droits. (…) Alors, quel est mon salaire ? C’est d’offrir la Bonne Nouvelle gratuitement. Je l’annonce sans profiter des droits qu’elle me donne. On ne paie pas l’annonce de l’Evangile : c’est hors de prix parce que ça ne peut pas s’acheter ou se vendre. La Vérité n’a pas de prix. Les passeurs de Vérité n’ont pas de salaire : ce qu’on leur donne, c’est pour les remercier et les honorer.  Or il semble que nous ayons perdu les formes rituelles de cette reconnaissance réciproque. Puisque le sens du don s’est perdu dans les méandres des cours de la bourse et du commerce, il devient de plus en plus difficile de trouver « sa place » à côté de l’autre qui devenu un client ou un concurrent. La perte de reconnaissance réciproque a amené immanquablement la montée inévitable de l’individualisme forcené que nous déplorons aujourd’hui et la perte du lien social jusque dans les familles… On comprend que les gens s’affublent de jaune pour essayer de quémander cette reconnaissance qui ne peut se quantifier en pouvoir d’achat : le Référendum d’Initiative Citoyenne n’est rien d’autre à mes yeux qu’une demande d’existence sociale de la part de ceux qui ont peur de retourner à l’anonymat et à l’indifférence… Bref, les gens sont peut-être libres, mais ils sont seuls. Ils ont perdu le sentiment d’avoir leur place au sein de la communauté. Ils se sont jetés à corps perdu dans la quête effrénée de cette reconnaissance sociale qui leur fait défaut : par la réussite professionnelle, sous les feux de la rampe d’une quelconque émission de télé-crochet, dans les sectes psychoaffectives, ou maintenant dans ces micro-communautés des ronds-points où on leur dit enfin qu’ils sont importants, qu’ils comptent pour les autres et que peut-être même ils vont passer sur BFMTV voire être invités à Matignon pour parler directement avec le premier ministre… Telle est la complainte de l’homme victime de la marchandisation illimitée…

Je ne suis pas en train de faire le procès de l’argent. L’argent est nécessaire et indispensable pour rétribuer un travail, une compétence, un service : en déterminant le « juste prix », il régule la vie en société par une justice qui quantifie ce qui est dû. Mais l’argent devient totalement illégitime quand il prétend réguler le sens et la valeur de notre vie et quand il pense que tout peut s’acheter, y compris des indulgences pour le Salut, et quand la seule question qu’il pose c’est « Combien ça coûte ? » Je ne parle pas ici de corruption mais de vénalité : vouloir vendre et acheter ce qui devrait se donner. Comme au temps de la Réforme, nous avons perdu le sens du hors de prix en même temps que nous avons oublié le sens du verbe donner… Ecrasant le politique sous l’économique, nous vivons sous le règne sans partage de la monnaie, même virtuelle, et donc de l’achat et de la vente de tous les biens : la culture, la santé, le vivant, l’art, la beauté, la liberté, la puissance, l’intelligence, la connaissance, la relation. Le tout au plus offrant… C’est là une impasse évidemment suicidaire : si tout peut s’acheter, un soupçon pèse sur tout ce qui pourrait être gratuit. La marchandisation universelle accouche d’un monde de plus en plus étriqué, culturellement uniforme, intellectuellement plat, spirituellement mortifère. Comme au temps de la Réforme, résister à ce danger planétaire est redevenu un impératif catégorique : il est urgent de chasser les marchands du Temple pour retrouver un espace pour la Grâce et le Don. Voilà pourquoi, plus que jamais, les protestants portent le message de délivrance qu’il faut proclamer haut et clair : on n’achète pas ce qui peut sauver le monde. Il ne peut être que pure Grâce, don, relation, confiance et reconnaissance réciproque, amour… Afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas… mais qu’il ait la vie éternelle.  Il ne s’agit pas là de bien-être ou de confort mais bien d’une question de survie, une question de salut qui se joue ici et maintenant. Si tu connaissais le don de Dieu ! Nous le connaissons. Il nous faut le partager, gratuitement bien sûr, en nous offrant nous-mêmes comme le dit Paul dans l’épître aux Romains : F&S chrétiens, Dieu est plein de bonté pour nous. Alors je vous demande ceci : offrez-lui votre personne et votre vie. C’est le sacrifice réservé à Dieu et qui lui plaît. Voilà le véritable culte que vous devez lui rendre. Ne suivez pas les coutumes du monde où nous vivons mais laissez Dieu vous transformer en vous donnant une intelligence nouvelle. Ainsi vous pourrez savoir ce qu’il veut : ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. (Romains 12,1-2). Amen !

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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