Des serviteurs inutiles ?

Frères et sœurs, dans ce passage de l’Evangile, Jésus est en conversation avec sa garde rapprochée, les 12, les fidèles d’entre les fidèles … ceux qui sont envoyés pour évangéliser (prêcher le Royaume de Dieu et guérir les maladies). Et ceux-là même qui l’accompagnent depuis le début de son ministère, ceux qui l’ont suivi dès le départ sans discuter, lui demandent : donne-nous plus de foi !

Ajoute-nous de la foi, lit-on dans le grec, augmente-nous la foi !

Tu nous en remets un peu s’il te plait Seigneur ? Ajoute-nous de la foi !

Voilà une demande bien légitime, avec laquelle nous nous sentons en phase ! Qui d’entre nous n’a pas eu envie de cela ! Dis monsieur Dieu, tu ne peux pas nous la faire un petit peu plus grande notre foi ?!
Un petit peu plus grande !
C’est normal, non, pour un croyant un tant soit peu scrupuleux, un tant soit peu lucide de faire cette demande ! Donne-nous plus de foi ! A cette demande, pourtant, Jésus apporte deux réponses, aussi peu logiques l’une que l’autre, ni vraiment encourageantes !

Première réponse :
Si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : « Déracine–toi et plante–toi dans la mer », et il vous obéirait.

Deuxième réponse :
Quand vous aurez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : « Nous sommes des esclaves (serviteurs) inutiles (non-indispensables dans le grec biblique, ordinaires, quelconques – traduisent nos Bibles en français), nous avons fait ce que nous devions faire. »

Peut-on seulement imaginer que Jésus réponde à une demande de plus de foi par quelque chose qui semble justement vouloir dire : vous n’en avez pas assez ? Comment peut-il avoir l’air de leur reprocher cela puisque justement, les apôtres se lamentent de ne pas en avoir assez ? Ils en voudraient justement plus qu’ils n’en ont, comment Jésus pourrait-il leur en faire le reproche ? Je ne peux pas m’empêcher de voir dans la première réponse de Jésus une moquerie envers eux, et même d’une ironie assez mordante. Il leur présente en effet la foi comme une force complètement inutile : Envoyer un arbre se planter dans la mer ! N’importe quoi !

Comment penser que Jésus verrait bien ses disciples faire des trucs à effets spéciaux dignes des élèves de l’école de sorciers d’Harry Potter ? Et bien voyez-vous, j’ai du mal à y croire moi-même !

Il me semble au contraire que Jésus pointe là une tentation typiquement humaine.

Si tu as de la foi – disent certains -, tu réussiras dans tes entreprises ; tes affaires seront florissantes, signe évident de la bénédiction de Dieu sur ta vie !

Si tu as de la foi – disent d’autres, ta maladie va se guérir toute seule, par elle-même, tu n’as même pas besoin de médecin ! Et si tu ne guéris pas … à toi la faute !

Si tu as de la foi, – c’est le bonheur et la béatitude qui t’attendent à toute heure, il ne peut rien t’arriver de mal ! Ou au contraire, le malheur qui fond sur toi n’est rien, juste la promesse de ton bonheur éternel !

Si tu as de la foi, toutes tes demandes seront exaucées, de la manière exacte dont tu imaginais qu’elles le seraient ! …

Je continue ? … Non, je crois qu’on a compris.

Jésus, donc, n’imagine pas réellement voir ses apôtres déraciner d’un signe autoritaire de leur index tendu, tous les mûriers de la terre pour aller coloniser les fonds marins et encombrer les voies navigables ! Mais je crois par contre que Jésus les met en garde. Il les met en garde contre le désir de puissance (voire de toute-puissance), contre le désir de réussite éclatante, d’efficacité immédiate et indiscutable, contre la tentation de la rentabilité, de la visibilité de toutes leurs actions …. Dans cette période de rentabilité à tout prix qui est la nôtre, où tout se quantifie, se mesure, s’évalue en termes de réussite ou d’échecs, cela peut nous parler et nous donner à penser.

Et Jésus ne reste pas sur cette réponse. Pour la compléter, il leur donne une autre réponse, qui ne semble d’ailleurs pas plus répondre que la première, à leur question initiale ! Sa réponse à leur désir de plus de foi, c’est le service ! Et pire que cela, c’est le service inutile ! Mais qui donc ici a envie d’être un serviteur inutile ?! Qui s’engagerait sur un pareil programme ?! Personne !

Pourtant, régulièrement, nous devons nous rappeler que la réussite aux yeux de Dieu, ne se mesure pas avec nos échelles humaines, elle n’est pas dans la rentabilité, les grandes réalisations, les démonstrations éclatantes. Elle est dans le service au quotidien, dans la fidélité humble et la persévérance ; juste là où nous avons été placés par la vie, avec les moyens qu’elle nous a donnés, sans nous lamenter indéfiniment sur ce qui n’est pas mais qui pourrait tellement être !! … si seulement !…

Servir, fidèlement, avec persévérance, parce que là est notre place, là est notre rôle, là est notre obéissance à l’appel et à la Parole de Dieu. Nous n’avons donc pas à attendre de reconnaissance, car ce qui nous met en mouvement n’est rien d’autre que ce désir puissant de répondre à l’amour qui nous est donné, à tous, gratuitement ! C’est pour y répondre, à notre tour, par notre amour, que nous nous engageons, là où nous sommes appelés ! Or il est léger de s’engager auprès de quelqu’un que l’on aime et pour lui !

Nous sommes donc tous des serviteurs inutiles, mais nous ne travaillons pourtant pas inutilement ! (Littéralement : « nous sommes ce que nous devons faire, nous avons fait »)

Mais rappelez-vous toutefois : la graine de moutarde, nous a raconté Luc quelques chapitres plus tôt, elle donne, en poussant, un arbre, dans les branches duquel les oiseaux viennent s’abriter, et faire leur nid ! Le Royaume de Dieu, dit Jésus, est semblable à une graine de moutard. Alors, nous sommes, tous, joyeusement, fidèlement, des serviteurs inutiles, et nous cultivons, par notre service, des graines du Royaume de Dieu ! La croissance Lui appartient.

Des « serviteurs inutiles » …

Pour éclairer cette parabole des serviteurs inutiles, il nous faut jeter un coup d’œil sur ce qui suit. Ce qui précède, nous venons de l’évoquer. Jésus rétorque aux apôtres que la foi n’est pas une question de quantité, on ne peut pas avoir plus ou moins de foi, on est dans la foi ou on n’y est pas.

La question n’est pas d’accumuler des bonus pour obtenir plus de pouvoir d’achat (comme avec ces extraordinaires « cartes de fidélité » qu’on propose « à l’œil » – mon œil ! – aux clients dans les supermarchés…). La foi n’est pas quelque chose qu’on peut mesurer, comptabiliser, quantifier, on ne peut pas dresser de savants tableaux de statistiques pour déterminer où se situe Untel sur l’échelle de la valeur « foi » ! C’est précisément pour indiquer à ses disciples une autre voie que celle d’une comptabilité marchande de la vie, que Jésus raconte la parabole du serviteur inutile.

Quant à l’épisode qui suit cette parabole, c’est celui de la guérison des dix lépreux dont un seul revient vers Jésus pour lui exprimer sa gratitude (cf. 17,11-19). Celui-là effectue un acte de foi, un seul sur dix… en matière de rendement, de rapport investissement/bénéfice, on a vu mieux ! La grâce est un véritable gaspillage, Jésus travaille… à perte !

Mais là encore, la pointe du récit est de nous indiquer une autre voie que celle de la marchandisation des relations qui font vivre. Il y a quelque chose, Jésus ne cesse pas d’en témoigner par ses paroles et par ses actes, qui ne peut entrer dans aucune comptabilité. Il y a quelque chose, qu’avec Paul on appelle la grâce, qui fait office de grain de sable dans le mécanisme impitoyable des calculs, des bilans, et des profits.
La grâce, petit grain de sable dans toute cette économie de la rentabilité dont nous constatons chaque jour un peu plus les effets desséchants, déshumanisants et désespérants : dans la société et dans nos vies, aussi bien professionnelles qu’amoureuses et familiales. La tyrannie du « plus », du « combien », du « payant », du « ça rapporte », c’est exactement cela que Jésus vient enrayer en nous indiquant le chemin de la gratuité.

Or l’ennemi le plus implacable de la gratuité, c’est le culte du rentable, l’idéologie du profitable, bref l’idolâtrie de l’utile. Alors, peut-être que maintenant le mot « inutile » va se mettre à résonner autrement à nos oreilles ! Ne nous empressons pas de chercher à tout prix, au prix même de notre qualité d’humains, à être utiles !
Ce qui est utile, c’est ce qu’on peut utiliser, c’est-à-dire ce qu’on peut faire entrer dans un système, dans une mécanique, comme une pièce dans un Lego, comme une soupape dans un moteur… et à ce compte-là, on a vite fait de considérer les êtres humains comme des instruments qui doivent servir à quelque chose, rapporter quelque chose ; et alors malheur à qui ne peut plus servir à rien ni rien rapporter, parce que trop faible, trop malade, trop chômeur, trop étranger ou trop vieux… et parfois trop tout cela à la fois!

Une vision utilitaire, utilitariste de l’être humain conduit immanquablement à réduire l’humain à un statut de bête ou de robot.

On n’est plus alors qu’un rouage dans un monde-machine, un maillon dans la chaîne alimentaire.

Au nom de la toute-puissance de l’économie et de la technique, nous voilà sommés de sacrifier la poésie, l’art, la pensée, l’amour, la foi bien sûr, parce que ça ne sert littéralement à rien… parce que c’est gratuit !

Le chemin de la gratuité que Jésus ouvre devant nous est un chemin où nous pouvons découvrir et vivre la grâce d’être inutiles.

La foi est ce qui peut susciter en nous, nourrir en nous, enraciner en nous le désir d’être inutiles.

Serviteurs inutiles, nous pouvons nous engager dans le monde en étant délivrés de la nécessité inexorable de devoir justifier notre valeur en fonction de notre capacité à nous montrer utiles. Jésus ne dit pas, d’ailleurs, que le serviteur n’obtiendra pas de reconnaissance de la part de son maître ! Simplement, il dit que cette reconnaissance ne dépend pas du degré de rentabilité du serviteur : « Aura-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ? ». Non, pas parce qu’il aura fait ce qui lui était ordonné, mais… pour rien ! Autrement dit, la reconnaissance, dans le grec, littéralement, xaris, la grâce, du maître n’est pas une reconnaissance du service, mais une reconnaissance du serviteur ; non pas une reconnaissance de l’œuvre, mais une reconnaissance de la personne, et cette reconnaissance-là est sans raisons et sans conditions. Il s’agit d’une reconnaissance gratuite, un agrément qui est donné pour rien. En tant que disciples de Jésus, nous sommes délivrés de l’idolâtrie de l’utile pour être introduits au désir d’être inutiles.

Serviteurs inutiles, nous pouvons nous mettre au service de l’inutile, c’est-à-dire au service du gratuit, au service de tout ce qui atteste que la valeur d’un être humain ne dépend de rien, d’aucun critère, d’aucune mesure, d’aucun calcul. La valeur d’un être humain ne dépend de rien, elle n’est pas quantifiable, elle ne dépend de rien d’autre que du fait d’être là. Il n’y a aucune raison, aucune justification, et par conséquent aucune utilité, au fait que nous soyons là, que nous soyons au monde, que nous vivions. Personne n’a de comptes à rendre à propos du simple fait d’exister. Le drame, c’est quand on croit qu’il faut à tout prix se justifier d’être là ! Or, chacun est là pour rien, c’est-à-dire par pure gratuité, par pure grâce.

Être témoin de Jésus-Christ, serviteur inutile et serviteur de l’inutile, c’est nous engager au service de la gratuité de l’humain, témoigner de la gratuité de l’humain quand celle-ci est menacée, bafouée, broyée, en étant soumise à des grilles d’appréciation et des critères marchands.

L’Evangile nous ouvre la voie où nous pouvons nous engager résolument dans le monde, auprès de nos frères et de nos sœurs, sans souci de rentabilité ni de profit, sans angoisse de la performance, sans convoitise du résultat.

Frères et sœurs, Oui, nous voici appelés, par le Christ, comme serviteurs inutiles. Appelés à laisser exister un peu de gratuité en nous-mêmes, Un peu de gratuité chez les autres. Un peu de gratuité dans ce monde.

Amen !

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