« Bienheureux et Satan à la fois ? l’exemple de Pierre »

Frères et sœurs, à la lumière du passage proposé ce matin et à la lumière des versets précédents, j’ai choisi de développer ce matin une question posée par ce texte. Une seule.

Cette question, la voici : « Comment comprendre que Pierre soit déclaré heureux, bienheureux pour être aussitôt traité vulgairement de Satan ?

Comment est-il possible de dire quelque chose de bien, de bon, quelque chose qui est la vérité :

« Tu es heureux Simon fils de Jonas car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela mais mon Père qui est dans les cieux » lui dit Jésus. Mt 16, 10

et pourtant quelques instants plus tard, se faire traiter de Satan, en ayant dit apparemment ce qu’il ne fallait pas :

« Pierre se mit à lui faire des reproches en disant : à Dieu ne plaise, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. Mais Jésus se retourna et dit à Pierre : arrière de moi Satan ! tu es pour moi  un scandale car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes ». ??? Mt 16, 23

 

Ceci et d’autant plus terrible pour Pierre que déjà, se faire traiter de Satan n’est pas agréable, mais en plus, se faire traiter de Satan lorsque l’on vient d’avoir été élevé en bienheureux ça fait encore plus mal, car comme on dit, on tombe de plus haut.

Cela rappelle ce conseil que donne Jésus lorsqu’il dit qu’en assemblée, il vaut mieux se mettre au fond parce qu’éventuellement quelqu’un viendra nous chercher et c’est toujours valorisant d’être élevé même de peu, alors que si l’on se met directement dans les meilleurs place devant, on risque d’être délogé de là en s’entendant dire que ces places sont réservées pour d’autres de plus importants.

On imagine donc sans peine ce que Pierre a du ressentir, la claque qu’il a du prendre. Quelle claque, il est scotché. K.O. debout !

On pourrait tenter une interprétation en disant que Jésus a un peu perdu de sa sagesse.

En effet, d’un côté il semble avoir été pleinement heureux que Pierre le reconnaisse dans son identité de fils de Dieu, et être reconnu est bien évidement une grande joie et un bonheur, et de l’autre, sa réaction face aux reproches de Pierre qui lui dit qu’aucun malheur ne lui arrivera, cette réaction semble excessive et quelque peu disproportionnée.

Pourquoi Jésus traite-t-il Pierre de Satan ?

Il aurait après tout pu se contenter de le contredire même sèchement, pourquoi aller jusqu’à ce rejet certes bref mais néanmoins violent ?

Satan nous le savons c’est le tentateur, c’est celui qui essaye d’écarter Jésus de son humanité, du don de lui-même et donc du don de la vie par la mort sur la croix.
Or, lorsque Pierre dit à Jésus qui annonce sa mort à Jérusalem que cela ne lui arrivera pas, on comprend facilement la réaction de Pierre qui veut naturellement éviter la mort à son maître, à celui qu’il aime.
Pierre n’est pas un adversaire, il veut éviter qu’il arrive du tort à celui qu’il aime.

Si quelqu’un que vous aimez vous dit qu’il va au devant de graves ennuis, vous allez lui dire que non, que cela ne lui arrivera pas, car c’est une manière de lui dire : « on ne va pas te laisser tomber, on est avec toi ».

Dans ce que dit Pierre, il n’y a donc peut être pas plus que le sentiment légitime de dire à son ami, à celui qu’on aime, qu’on ne le laissera pas tomber et qu’on lui évitera les problèmes au devant desquels il va.

Et si Jésus avait été dans un état plus normal, il l’aurait simplement traité d’enfant qui ne sait pas de quoi il parle, ou bien il lui aurait dit comme il lui dit ailleurs : « tu dis cela mais tu seras le premier à prendre la poudre d’escampette lorsque je serai arrêté et le coq n’aura pas chanté que tu m’auras renié trois fois ». Mt 26, 34 et 74-75

Mais là, Jésus est visiblement touché, très profondément, puisque sa réaction est d’une violence et d’une disproportion rare.

Mais qu’est-ce qui peut le toucher à ce point ?

Manifestement c’est d’entendre qu’il pourrait ne pas avoir à mourir, et surtout de l’entendre de la bouche de ceux qu’il aime.

En effet, lors des tentations dans le désert juste après son baptême (Mt 4, 10), les récits évangéliques nous rapportent un Jésus relativement à l’aise, qui franchit les pièges du diable avec aisance, sans énervement ni colère, et voilà que là, Pierre réussit à faire sortir Jésus de ses gonds.

Et pourquoi ?

Pourquoi sinon parce que tant que c’est le diable lui-même qui tente et qu’on le sait, c’est relativement facile de le vaincre en l’envoyant promener ; mais si tout d’un coup la tentation vient plus ou moins involontairement de la bouche de ceux qu’on aime, alors là ça devient redoutable.

Tant que la tentation vient directement du diable, c’est à dire de l’adversaire (du diviseur) c’est relativement facile de s’opposer à lui en lui résistant ; en revanche, si la tentation vient de ceux qu’on aime, lui résister devient beaucoup plus difficile puisque cela implique de s’opposer à ceux qu’on aime, et ça personne n’aime le faire et personne ne le fait facilement ni sans peine.

Voilà pourquoi Jésus sans doute réagit avec une certaine brutalité inattendue : il est coincé puisque la tentation ne vient pas de l’adversaire mais de quelqu’un qu’il aime.

On peut dire au fond que Jésus est au carrefour entre deux types d’amour :

Soit il cède à l’amour immédiat de ses disciples qui ne veulent pas le perdre et donc qui involontairement s’opposent à ce pourquoi il est venu et alors il renonce et le diable a gagné, soit il ne cède pas, il continue sur le chemin de Jérusalem, mais en quelque sorte il brise le cœur de ceux qui l’aiment.

Soit il cède à l’amour immédiat de ses disciples et alors en un sens il les perd puisqu’il ne fera pas son œuvre de salut, soit il est obligé de leur infliger une souffrance cruelle en ne les écoutant pas et en allant jusqu’à la mort, mais cela en vue d’une espérance immense.

Et c’est peut être en cela que Pierre apparaît diabolique : il coince sans le vouloir Jésus dans une alternative au combien douloureuse !

Et ainsi on comprend peut être mieux la souffrance de Dieu lorsque il avait affaire à l’infidélité de son peuple et que pourtant il ne pouvait pas se résigner à l’abandonner totalement.

C’est peut-être d’ailleurs ce qui, en passant, fait la différence entre le projet de Dieu et toute politique ou toute idéologie : Dieu reste tiraillé et il ne cède pas dans son amour ; c’est pourquoi il est allé jusqu’au bout du don et de l’abaissement.

Comment comprendre que Pierre est déclaré heureux, bienheureux pour être aussitôt traité vulgairement de Satan ?

Frères et sœurs, le réformateur allemand, le docteur Martin Luther tire de l’étude de la Bible l’enseignement important suivant :

L’être humain est à la fois juste et pécheur.

Juste, parce qu’il a l’occasion d’être le joyeux témoin de la parole qui lui est donnée.

Pécheur, parce qu’il croit à ses propres réflexions.

En effet, réfléchir, ce n’est que parler à son reflet, c’est vivre refermé sur soi-même ; alors que parler, en vérité, c’est d’abord être à l’écoute de la parole ; c’est se souvenir que l’être humain n’est pas la source de la parole mais celui à qui elle est destinée ; et que c’est la parole qui fait de lui un sujet vivant.

 

Pierre est comme chacun d’entre nous, et chacun de nous est comme Pierre : à la fois juste et pécheur.

Juste par la foi qui nous fait parler ; et pécheur par notre volonté de ne parler qu’à partir de nous-mêmes et seulement pour nous-mêmes.

Souvenez-vous que le péché n’aura jamais le dernier mot sur la foi qui fait vivre l’être humain. Il pourra tout au plus faire oublier à l’homme les bienfaits de Dieu, mais jamais le péché ne pourra faire oublier à Dieu l’alliance qu’il a conclu avec nous.

Pour le dire avec les mots de l’apôtre Paul :

« Rien ne pourra pas nous séparer de l’amour que Dieu a manifesté en Jésus Christ, notre Sauveur ».

 

Frères et sœurs,

nous sommes vivants parce que la Parole de Dieu fait de nous des sujets vivants. Accueillons cette bonne nouvelle dans la confiance, la joie et la reconnaissance et soyons les témoins joyeux de la parole qui désire bénir l’être humain.

Oui, par sa Parole, Dieu suscite et renouvelle notre foi.

Amen.

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