Au moment de partir…

Lectures : Dt 18,15-20 ; 1 Co 7, 32-35 ; Mc 1, 21-28

Prédication :

Vous n’imaginez pas la pression qui monte en moi depuis des semaines à l’idée d’avoir à rédiger cette dernière prédication… Fébrile, je feuilletais ma Bible à la recherche d’un texte biblique auquel je puisse m’identifier. Parce que – ceux qui me connaissent n’en seront pas surpris outre mesure – modestie et humilité sont les vertus cardinales qui me caractérisent le mieux. J’ai donc cherché à m’identifier à un personnage biblique au moment de son départ…

Sachant que certains jeunes actifs m’ont imaginé faire une entrée fracassante dans le temple depuis la tribune accroché à une tyrolienne, je me disais que le mieux serait de choisir Elie le prophète, directement enlevé au ciel sur un chariot de feu (2 Rois 2,1-25). Cela aurait pu avoir une certaine prestance mais sans doute aussi comporter quelques difficultés techniques dans la mise en scène. Je me suis alors arrêté devant le récit des disciples d’Emmaüs (Luc 24,18-35), quand après avoir été retenu, à l’insu de son plein gré, pour partager un repas, Jésus disparaît au moment de rompre le pain… Mais je me suis dit que vous risquiez de guetter le moment de la Sainte Cène pour de mauvaises raisons. Il y avait encore Etienne lapidé par ceux qui ne veulent plus l’entendre prêcher (Actes 7,54-60) : ils se bouchent les oreilles et poussent des grands cris avant de le faire taire à coup de cailloux. Mais vous comprendrez que je préfère partir avant que vous ne soyez lassés à ce point !

Alors, pour mettre en pratique ce que j’ai essayé de partager lors de la formation des prédicateurs laïcs de notre paroisse qui s’est terminée cette semaine — ne pas se mettre au centre mais s’effacer pour laisser parler le texte biblique — j’ai choisi de m’astreindre à suivre les textes du jour qui nous sont proposés dans la liste officielle. Ce sont les 3 textes que vous avez entendus. Et ça tombe plutôt bien… parce qu’ils vont me permettre de m’identifier successivement à Moïse, à l’apôtre Paul et à Jésus.

Il fera lever parmi tes frères un prophète comme moi, Moïse : c’est lui que vous écouterez. Ah Moïse. Voilà quelqu’un qui me parle. Pas le Moïse fils de roi habitué à parler d’égal à égal avec Pharaon, ni le Moïse prophète et puissant magicien qui ouvre la mer de son bâton, ni même le grand législateur des 10 commandements à qui le roi Josias attribue la rédaction du Deutéronome pour mieux faire passer ses grandes réformes au temple de Jérusalem. Non ce n’est pas ce Moïse-là qui me touche…

– Mais le Moïse qui a failli mourir noyé, Moïse sauvé des eaux avant d’être adopté par la fille du pharaon. Vivant parmi l’élite sans qu’il oublie, ni d’où il vient, ni les souffrances traversées par son peuple (J’ai entendu les cris de mon peuple… Ex 3,7).

– Le Moïse “chat-aux-9-vies” : fils d’émigré, fils de roi, justicier-révolutionnaire, meurtrier en cavale, gardien de troupeau, ami de Dieu, grand libérateur et porte-parole de Dieu. La complexité du personnage me sied…

– Et sans doute particulièrement le Moïse peureux, le fuyant, le douteur, le pessimiste, celui qui, par trois fois, refuse la mission que Dieu veut lui confier. Cette part incertaine et inquiète de moi que vous ne connaissez pas forcément et que vous n’avez sans doute pas envie de voir mais qui est bien réelle, faite de nuits blanches et d’une quête de reconnaissance et de confirmation (Quand ils me demanderont ton nom, que leur répondrai-je ? demande Moïse au buisson ardent Ex 3,13)

– Il y a aussi le Moïse disputeur acharné, têtu voire obstiné, qui ne cède pas un pouce devant Pharaon, revenant inlassablement à la charge pour atteindre son objectif et remplir sa mission. Le Moïse pourfendeur d’obstacles insurmontables (ouvrir la mer, libérer des esclaves, se faire engueuler par le peuple, etc.), je vois en lui un condensé de mon expérience de 27 ans de ministère pastoral. J’y marche par la foi tout en sachant que c’est impossible à vue humaine mais que c’est Dieu qui ouvre les portes (le grand kiff, l’institut de théologie au Maroc, le son et lumière, la réunion de toutes les facultés de théologie protestantes, la renaissance de Roquépine, la recréation du groupe local scout…)

– C’est donc aussi le Moïse visionnaire auquel je fais référence : celui qui, au moment de la sortie d’Égypte, ne demande pas aux gens où ils veulent aller, parce qu’ils ne le savent pas forcément, parce qu’ils regardent souvent vers le passé considéré comme la norme de l’avenir, parce qu’ils expriment des envies contradictoires, mais je me reconnais dans celui qui offre à imaginer un avenir désirable, qui donne à rêver peut-être mais de manière rationnelle et crédible, qui permet de quitter ce que l’on connaît déjà, sans trop savoir encore où le vent nous mène. Par la foi seule !

– Mais il y a aussi Moïse, l’homme du travail en binôme (avec Aaron) et en équipe (Tant que Moïse tenait les bras levés, les Israélites étaient les plus forts, mais quand il les laissait retomber, les Amalécites l’emportaient. Lorsque les deux bras de Moïse furent lourds de fatigue, (…) Aaron et Hour, chacun d’un côté, lui soutinrent les bras, qui restèrent ainsi fermement levés jusqu’au coucher du soleil – Ex 17,12) : Pascale, Jean-Claude et Frédéric au bureau ; mais aussi Anne-Laure, Irène et Émile pour les cultes sur le web ; Corinne, Delphine et Olivier pour la communication ou encore Kurt et le Saint-Esprit pour les cultes.

– Je pense aussi à Moïse l’interface, l’intercesseur, celui qui prie pour le peuple (Ah, Seigneur ! (…) Pardonne-leur, je t’en supplie ! Sinon, efface mon nom du livre de vie que tu as écrit – Ex 33,31s) le “go-between”, l’homme du lien entre Dieu et les hommes qui ne connaissent pas son nom (la jeunesse, le web, les nouveaux venus) J’ai choisi d’être parmi vous l’homme sur le seuil, vigilant pour accueillir celles et ceux qui ne sont pas des purs produits de la maison mais qui osent s’approcher parce qu’ils ont vu de la lumière et qu’ils ont ressenti une chaleur humaine, une communauté bienveillante et accueillante (j’ai ici en mémoire les témoignages d’Émeline, de Jérôme, de Marie et d’autres encore)

– Enfin, il faut toujours se souvenir de Moïse l’homme qui, à cause de ses nombreux péchés, n’entre pas en terre promise : la terre promise d’une Église heureuse qui a repris le chemin de la croissance et des nombreuses bénédictions, mais qui cède la place à son successeur en se contentant d’avoir été un initiateur, un détonateur, témoin d’un recommencement, d’une résurrection. Le Seigneur m’a alors déclaré : « Très bien. Parmi leurs frères, je vais faire lever un prophète comme toi. Je lui communiquerai mes messages, et il leur transmettra tout ce que je lui ordonnerai. Celui qui ne tiendra pas compte des paroles que le prophète prononcera en mon nom, je le punirai moi-même. Mais si le prophète a l’audace de prononcer en mon nom un message que je ne lui ai pas communiqué, ou s’il parle au nom d’autres divinités, il sera mis à mort. »

Je retiens donc deux choses de ce premier texte du Deutéronome :

  1. En nous renvoyant vers son successeur, Moïse oriente le regard vers l’avenir et non vers les regrets. Celui qui vient après moi est plus puissant que moi, dit Jean-Baptiste (Mc 1,7) Le meilleur est devant vous comme à Cana quand Jésus change l’eau en vin à la fin de la fête.
  2. En nous centrant sur le message, les paroles que le prophète prononcera en mon nom, Moïse remet le clocher au milieu du village. Le centre, le cœur, ce qui fait ou défait l’Église, c’est le message que nous portons et rien d’autre. La prédication est au centre de notre vie d’Église et vous le savez. C’est même, selon les paroles du Deutéronome, une question de vie ou de mort pour l’Église. Et l’expérience, pas si lointaine, de notre paroisse en a gardé la trace vive. Vous comprendrez ma résistance aux multiples pressions pour que je raccourcisse mes messages !

Justement, parlons du message, du contenu de la prédication qui fonde l’Église. Après Moïse le prophète, voici venu Paul l’apôtre, le prédicateur fougueux, le théologien percutant, le passionné de l’Évangile. Rien de moins. Mon chouchou, je dois dire. Et pas seulement parce qu’il a aussi mauvais caractère que moi. Hier au synode régional, j’avouais aux délégués de la région parisienne mon totem reçu aux éclaireurs unionistes « Renard vif, colérique et dynamique, des hauts plateaux du Vercors ». Les voilà prévenus : que Dieu leur soit en aide ! Mais on pourrait arracher toutes les pages de ma Bible, je garderais l’Épître aux Romains comme source et sommet pour dire ma foi : Je n’ai pas honte de l’Évangile, il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit (Rm 1,16) — Là où le péché a abondé, la grâce a abondé (Rm 5,20) ­— Vous n’êtes plus sous la loi mais sous la grâce (Rm 6,14) — L’Esprit que vous avez reçu n’est pas un esprit qui vous rende esclaves et qui vous remplisse encore de peur ; mais c’est l’Esprit Saint qui fait de vous des enfants de Dieu (Rm 8,15) ­— Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? (Rm 8,31) — J’en ai la certitude : rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ (Rm 8,39) — Et sans doute mon préféré : Ne vous conformez pas au monde présent mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence pour discerner ce qui est bon, agréable et parfait (Rm 12,2).

Aujourd’hui, nous avons entendu un petit passage de la 1ère lettre de Paul aux Corinthiens : J’aimerais que vous soyez libres de tout souci. Je suis très sensible au souci pastoral de Paul, son inquiétude pour les chrétiens qu’il a accompagnés dans la découverte de la foi chrétienne. A mon tour de formuler le même vœu que l’apôtre : J’aimerais que vous soyez libres de tout souci. Même si je sais que vous aurez encore des soucis, je ressens en ce moment le même attachement viscéral autant que pastoral en forme de nœud au creux de l’estomac et de gorge serrée : cela démontre, s’il en était encore besoin, qu’il n’y a pas d’Évangile proclamé sans amour partagé. L’un ne va pas sans l’autre : il n’y a pas la prédication d’un côté et la communion fraternelle de l’autre mais l’une donne naissance à l’autre et l’autre donne corps à ce qui l’a faite advenir. Alors, bien sûr, juste après, nous avons entendu l’apôtre Paul s’empêtrer dans une tirade étonnante sur l’inutilité du mariage qui détournerait une énergie qui devrait être consacrée aux affaires du Seigneur : Celui qui n’est pas marié se préoccupe des affaires du Seigneur, il cherche à plaire au Seigneur ; mais celui qui est marié se préoccupe des affaires du monde, il cherche à plaire à sa femme, et il est ainsi partagé entre deux préoccupations. Il faut dire, à sa décharge, que si l’apôtre Paul connaissait bien Adam et son péché, il semble bien n’avoir jamais rencontré Ève, ce qui, à coup sûr, aurait changé du tout au tout sa perception erronée du mariage ! Alors bien entendu, il a des excuses puisque c’est moi qui me suis marié avec elle. Et je tiens ici à rendre hommage à celle qui a assumé les contraintes pour justement ne pas me détourner des affaires du Seigneur (et notamment à l’éloignement, au manque de disponibilité, aux trajets en train, etc.) La vérité, c’est que quiconque rencontre Ève ne peut que se lier d’amitié avec elle et plusieurs parmi vous pourraient l’attester. Mais voilà, de ce texte de l’épître aux Corinthiens, je garde non seulement l’attachement et le souci de l’autre comme marqueur pastoral fort mais aussi ce que dit l’apôtre quand il termine son adresse par un appel au discernement : Je dis cela pour votre bien et non pour vous imposer une contrainte ; je désire que vous choisissiez ce qui convient le mieux, en demeurant totalement attachés au service du Seigneur. Chers amis, nul ne pensera à votre place pour faire les choix stratégiques qui feront l’avenir de la paroisse du Saint-Esprit mais en demeurant totalement attachés au Seigneur, nous savons vous et moi que les choses devraient bien se passer…

C’est justement cette dernière question de choisir ce qui convient le mieux qui me taraudait au moment d’aborder le 3ème et dernier texte du jour dans l’Évangile de Marc… Non que je doutasse de mon choix d’accepter de devenir président de région mais fallait-il pour autant m’identifier à Jésus lui-même ? Ne serait-ce pas perçu comme quelque peu présomptueux de ma part ? Vous le comprendrez, je renonçais relativement aisément à m’identifier à l’esprit impur, expulsé à grand cri du lieu de culte, par un Jésus à l’irrésistible autorité (une fois encore, nous n’en sommes pas là). Dès lors, je n’avais guère le choix… Vous subirez donc une dernière fois mon goût immodéré pour la provocation. Est-ce gratuit de ma part ? N’est-ce pas Jésus lui-même qui nous montre le chemin de la provocation ? Ce n’est quand même pas moi qui guérit l’homme tourmenté un jour de sabbat, allant déranger, ferrailler, provoquer l’esprit impur pour le chasser avec autorité : Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous détruire ? Je sais bien qui tu es : celui qui est saint, envoyé par Dieu ! Il y a dans cette apostrophe de l’esprit impur en direction de Jésus la reconnaissance d’un point fondamental et essentiel que j’aimerais vous laisser en partant. Il y a dans l’autorité de Jésus quelque chose de « saint », envoyé par Dieu, qui vient déranger, bousculer, renverser les esprits tourmentés qui régissent et asservissent notre monde, y compris dans les lieux de culte. Ne me demandez pas de les nommer, vous n’avez nul besoin de moi pour ce faire. Et si je vous laisse quelques secondes de réflexion, vous les désignerez vous-mêmes. Il faudrait même renoncer au terme de provocation. Il risquerait de nous amener à céder au goût immodéré de ce siècle pour l’esprit de dérision, en nous laissant croire que rien n’a de valeur, qu’on peut tout dire, y compris en humiliant les autres… Non, ce que fait Jésus, ce n’est pas de la provocation mais bien de la sanctification. Je sais bien qui tu es : celui qui est saint, envoyé par Dieu ! La présence de Jésus, grâce aux membres de son Corps que nous sommes, est une présence qui sanctifie, c’est à dire qui consacre à Dieu, qui ramène vers Dieu et donc qui libère celui qui est tourmenté. Nous sommes, vous et moi, les saints de Dieu, envoyés par Dieu pour sanctifier le monde dans lequel nous vivons. A mon tour de vous dire : « Église de Jésus-Christ, ici rassemblée dans le temple du Saint-Esprit et connectée par les canaux numériques, je sais bien qui tu es : celui qui est saint, envoyé par Dieu ! Et ta renommée se répand sur toute la terre habitée… » Amen !

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