Lecture biblique : Luc 24,13-35
Prédicateur : Simon Wiblé
Les deux hommes qui marchent sur le chemin d’Emmaüs nous ressemblent : ils ont toutes les cartes en main pour comprendre, et pourtant ils ne comprennent pas. Ils font route avec Jésus, mais ils ne le reconnaissent pas. Ils se plaignent de son absence, alors même que Jésus est présent à leurs côtés. Ils sont dans l’amertume de la défaite et de la mort, alors que Jésus est là bien vivant auprès d’eux à chaque pas de leur chemin, pour en faire un chemin de vie. Mais ils ne s’en aperçoivent pas. Oui, ces deux hommes nous ressemblent. Comme nous ils connaissent leur Bible, et pourtant cela ne leur est pas d’un grand secours, cela ne suffit pas à les consoler de leur déception.
Ils connaissent l’histoire de Jésus, tout ce qu’il a fait et ce qu’il a dit, et pourtant ils ne connaissent pas Jésus : ils ne sont pas en mesure de le reconnaître dans sa vérité, il n’est pour eux qu’un étranger, un inconnu. Ils disposent de toutes les informations nécessaires ; ils ont même par rapport à nous l’avantage d’avoir été des témoins oculaires de tout ce qui s’est passé, et pourtant nous voyons bien que cet avantage ne leur est en réalité d’aucun secours. Ils ont vu de leurs yeux, et pourtant ils sont aveugles. Ils ont entendu de leurs oreilles, et pourtant ils sont sourds. Qu’ont-ils vu au juste ? Ils ont vu un prophète, un homme de Dieu, un enseignant, un guérisseur, un faiseur de miracles. Ils ont vu un crucifié. Ils ont vu leur espérance d’un royaume restauré réduite à néant. Tout ce qu’ils ont vu les mène droit dans une impasse. Et qu’ont-ils entendu ?
Ils ont entendu le témoignage de quelques femmes qui l’ont déclaré vivant, mais ça ne veut rien dire pour eux. Tout cela nous pose une sacrée grande question : notre connaissance, notre savoir, ce que nous avons appris au catéchisme ou en lisant la Bible, ces histoires qui nous ont été transmises avec plus ou moins de bonheur, au fond tout cela… ça sert à quoi ? Est-ce que ça ne reste pas tout simplement lettre morte ? Comment tout cela peut-il déboucher sur une rencontre vivante avec Jésus ? Est-ce qu’une telle rencontre est même possible ?
Frères et sœurs, nous voyons bien à quel point nous sommes démunis quand il s’agit de nous poser sérieusement la question de notre foi. Je veux parler d’une foi vivante, une foi qui n’est pas qu’une croyance vague, mais une foi qui nous permet de vivre une vraie relation vivante avec Jésus. Une relation vivante qui a des effets de vie dans notre existence : être apaisé lorsqu’on est troublé, être consolé lorsqu’on est abattu, être encouragé lorsqu’on perd pied… Et tout simplement : se découvrir vivant et découvrir l’autre vivant, lorsqu’il semble que tout est fini et qu’il n’y a plus rien à attendre.
Les deux hommes en route vers Emmaüs nous ressemblent. Ils font une expérience extraordinaire, tout à fait unique, et pourtant il s’agit d’une expérience que chacun d’entre nous peut faire à tout moment. Ils font l’expérience de l’énorme différence qu’il y a entre connaître des choses au sujet de Jésus, et connaître Jésus lui-même. C’est la différence qu’il y a entre tout ce qu’on sait, tout ce qu’on a lu, tout ce qu’on a vu, tout ce qu’on a entendu… et cet instant unique entre tous où il se produit quelque chose de complètement inattendu : une rencontre vivante avec une Parole vivante. Cette sorte d’étincelle où, tout d’un coup, quelque chose qui avait l’air de n’avoir aucune importance se met à en avoir une. Cette sorte de saisissement, ce tressaillement intime où je découvre que tous ces mots que je répétais par habitude prennent tout d’un coup un sens nouveau et me permettent de renouveler mon regard sur les choses.
A ce moment, le monde prend un autre sens, je ne regarde plus les autres de la même façon, je me comprends moi-même autrement : je passe d’une vision fermée et stérile à une vision ouverte qui produit des fruits inattendus : la joie, la reconnaissance, l’amour, l’espérance. Vous le savez bien, on peut lire 1000 fois le même passage biblique, s’évertuer à le triturer dans tous les sens, se cogner contre des interprétations toutes plus érudites ou plus contradictoires les unes que les autres, sans qu’il ne se passe rien de décisif. Ça fait 1000 fois que je lis ou que j’entends cette histoire, mais elle ne fait pas vraiment sens pour moi… au point que j’ai même renoncé à chercher.
Et puis un jour, alors même que je ne m’y étais pas préparé, tout d’un coup sans que je sache pourquoi, au détour d’une conversation anodine (ou pourquoi pas, de temps en temps, grâce à une prédication ou une liturgie !) ce texte se met à me parler. Il se met à me concerner comme je ne m’étais jamais senti concerné auparavant, il se met à résonner au plus profond de moi avec des échos complètement inattendus… Et dans la joie de cette découverte mon existence se trouve illuminée, rafraîchie, réveillée… Ces instants sont des instants de grâce. Il n’y a pas d’autre mot. Lorsque tout à coup le discours le plus usé se transforme pour moi en une Parole vivante, alors c’est bien le signe que le Christ est là près de nous. En réalité, il était là depuis le début mais je ne le savais pas. Je me croyais tout seul avec mes compagnons d’infortune, à ressasser mon amertume et mes déceptions, et je ne voyais pas que le Christ faisait route avec moi, comme un inconnu, comme une présence qui passe inaperçue jusqu’au jour où elle se révèle. Je ne le soupçonnais pas, mais il habitait mes interrogations les plus secrètes, il me parlait au plus intime sans que je m’en rende compte, il me guidait peu à peu vers l’instant lumineux de la rencontre et de la reconnaissance.
Ce n’est que plus tard, dans l’après-coup, que je peux me rendre compte que je n’étais pas seul mais que mon existence était secrètement habitée d’une Parole de vie qui ne demandait qu’à éclore en moi pour m’éclairer d’un jour nouveau. Je cherchais Jésus ? C’est lui qui m’a trouvé ! « Notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous, lorsqu’il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures ? » (Luc 24, 32) Il faut bel et bien que le Christ vienne lui-même nous ouvrir les Écritures pour que nous puissions recevoir à travers elles sa Parole vivante. Cela n’aura peut-être duré qu’un instant, le temps d’un clin d’œil, le temps pour nous d’être rejoints par une présence aimante : cette présence discrète qui pourtant nous relève de la fatigue des jours qui passent, nous décharge du poids de nos tristesses, nous fait retrouver le goût de vivre quand nous sommes sur le point de nous résigner. Oui, il faut bel et bien que le Christ survienne dans nos existences et se fasse reconnaître comme Celui en qui nous avons la vie. A chaque fois que cela arrive, c’est une grâce de Dieu.
Frères et sœurs, Sachons nous nourrir de ces instants, sachons puiser en eux la force du lendemain. Nous nous apercevrons alors que nous avons un trésor inépuisable dans lequel nous pouvons nous ressourcer aussi souvent que nécessaire. La Parole est près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur : laisse-là t’accompagner, laisse-là te surprendre, laisse-là réveiller ta vie. Oui, laisse la Parole ressusciter ta vie. Tu vivras avec comme seul bagage, la confiance en Dieu. C’est là ma prière ; ma joie et mon espérance. Qu’elle soit aussi la vôtre. Amen !


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