N’est pas aveugle qui croit.

Bartimée…. voilà un aveugle dont on connaît encore le nom au moment où l’évangile de Marc est rédigé. C’est assez rare, dans tout le Nouveau Testament, que soit ainsi connu le bénéficiaire d’une des guérisons de Jésus. Certes, il y a Lazare, sorti de sa tombe et frère de Marthe et Marie mais là on était entre connaissances et même entre intimes. Mais pour les autres c’est une femme, un enfant, un homme possédé, des malades en grand nombre. Il y a la fille de Jaïrus, la belle-mère de Pierre, mais comment s’appelaient-elles ? Lui c’est Bartimée, fils de Timée. Comme notre récit se termine par la mention qu’il « suivait Jésus sur le chemin » on s’accorde à penser qu’il a perduré dans sa décision de le suivre et qu’il a fait parti d’une des premières communautés chrétiennes. Il devait être précédé d’une réputation… Vous savez c’est lui qui a été guéri par Jésus ! Il était aveugle…

Qui de nous ne rêverait d’avoir été guéri par Jésus ? Qui sait ? C’est peut-être déjà le cas… ne serions-nous pas la communauté des « aveugles guéris par Jésus » ?
Mais j’anticipe.

 

Regardons d’abord notre texte. Il se situe juste avant l’entrée de Jésus à Jérusalem ; nous sommes à la sortie de Jéricho. Pour la troisième fois Jésus vient de rappeler à ses disciples qu’il monte à Jérusalem pour le grand affrontement avec les prêtres et les spécialistes des Ecritures. Ils vont inévitablement le condamner à mort, le livrer aux Romains qui le mettront à mort. Mais après trois jours, il ressuscitera. Alors les disciples, sans savoir très bien ce qu’ils demandent, pensent cette fois à leur avenir. Peut-être craignent-ils de mourir avec lui. Aussi ils veulent des assurances, des places… à droite de lui… à gauche de lui, dans sa gloire. Vient l’enseignement qui devrait être au cœur de toute communauté chrétienne… Celui qui veut être grand parmi vous sera votre serviteur et celui qui veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous. Car le fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme rançon pour libérer une multitude de gens.

Et voici Bartimée qui fait passer de la théorie à la pratique.

 

L’évangéliste va nous livrer un récit où n’apparaissent que trois acteurs. Les disciples sont devenus invisibles. Ils sont noyés dans la foule qui est sortie de la ville pour cheminer derrière Jésus. Il y a donc la foule, l’aveugle et Jésus.

On peut imaginer qu’en marchant Jésus prodigue un enseignement, des conseils, et la foule marche avec lui. Aussi, lorsque Bartimée cherche à attirer l’attention de Jésus et crie à tue-tête, la foule s’agace, veut le faire taire. Elle fait barrière. N’a-t-elle pas de bonnes raisons pour cela, elle qui marche avec le Maitre, qui est en présence du Maitre? N’est-elle pas en train de dialoguer avec lui sur l’avenir du pays, sur la fête qui approche, sur les Romains qui exercent une occupation pesante,  sur la gloire passée d’Israël… N’avons-nous pas des sujets majeurs pour les quels nous aimerions l’éclairage de Jésus ; l’avenir de notre pays et de notre monde, la prochaine présidentielle ou le réchauffement climatique. On ne va pas s’arrêter en chemin pour entendre les cris d’un mendiant…

 

Seulement vous l’aurez remarqué déjà, Jésus ne s’intéresse pas trop aux questions politiques….

 

Oui mais avec lui nous voulons parler religion ou mieux, théologie. La vie de nos Eglises bousculées par les scandales ou sombrant dans l’indifférence, c’est quand même important !

 

Seulement vous l’aurez remarqué déjà, Jésus ne s’intéresse pas trop à la théologie ou à l’ecclésiologie. Certes il enseigne ses disciples, certes il annonce le royaume, mais ce qui toujours le fait s’arrêter en chemin, ce qui l’intéresse (si vous permettez cette expression !)  ce sont les problèmes qu’il rencontre sur son chemin, les malades à guérir, les infirmes de corps et d’âmes, les pécheurs accablés par leur faute ; ce qui l’intéresse c’est de faire éclater l’espérance de la guérison. Sans cette espérance à quoi bon parler du service des autres. Aucune barrière, fut-elle celle de la foule, ne peut l’empêcher de s’arrêter lorsque la voix d’un aveugle le convoque au service, au service du Royaume de Dieu. Les disciples parlaient de sa gloire à venir et y voulaient une place ; mais sa gloire est déjà là, dans le service de tous.

 

Et bien sûr Bartimée accoure. « Que veux-tu que je fasse pour toi ?» « Rabbouni, ce qui signifie ‘maitre’ fais que je voie de nouveau ! » « Va ta foi t’a sauvé. »

Aussitôt il retrouva la vue….

 

N’est pas aveugle qui croit être aveugle ! Est aveugle la foule qui n’avait pas reconnu Jésus pour ce qu’il est, le messie, l’envoyé de Dieu, Dieu parmi nous, comme le dira Matthieu en méditant sur sa naissance.

L’aveugle l’avait vu ! Et Jésus l’a reconnu.

 

Un autre récit de guérison d’un aveugle prend place dans l’évangile de Marc deux chapitres plus tôt. L’aveugle de Bethsaïda est conduit pas des gens qui l’amènent à Jésus le suppliant de le toucher Et Jésus le prend par la main, l’attire hors du village, lui met de la salive sur les yeux et… c’à ne marche pas, ou pas bien. Il voit les gens comme des arbres qui marchent. Nouvelle tentative et c’à marche. Il voit tout distinctement. Mais Jésus le renvoie chez lui en lui interdisant de rentrer dans le village. Le moment n’était pas venu pour proclamer que Jésus est le messie. Mais pour Bartimée il en est tout autrement. On est au moment où Jésus accepte d’être reconnu comme « Fils de David ». Quelques versets plus loin c’est l’entrée à Jérusalem et c’est Jésus lui-même qui convoquera les signes messianiques, l’ânon sur lequel personne n’est monté, monture royale pour celui qui vient au nom du Seigneur. « Que Dieu bénisse le règne qui vient, le règne de David notre Père » criera la foule qui entre avec lui à Jérusalem. Bartimée a anticipé cet événement.

Mais ne nous y trompons pas. L’enjeu de notre texte n’est pas de savoir que Jésus est le messie. Tout l’évangile n’a fait que le proclamer de multiples manières. Mais l’enjeu est bien de dire que le règne de Dieu est désormais établi ; il est là et Bartimée en est le signe. Vous vous souvenez de la prédication de Jésus dans la synagogue de Nazareth au tout début de l’évangile de Luc. Jésus commente le rouleau d’Esaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi ; il m’a choisi pour son service afin d’apporter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé pour proclamer la délivrance aux prisonniers et aux aveugles le retour à la vue, pour libérer les opprimés, pour annoncer l’année où le Seigneur manifestera sa faveur » et ayant refermé le rouleau il dit, dans un silence que le texte fait ressentir : « Ce passage de l’Ecriture est accompli, aujourd’hui, pour vous qui m’écoutez. »

Cet « aujourd’hui » Marc le trouve dans la guérison de Bartimée.

 

Mais, direz-vous, il y déjà eu plein de guérisons dans l’évangile de Marc et j’ai rappelé tout à l’heure celle de l’aveugle de Bethsaïda… Marc jusque là avait imposer le silence, ce que les théologiens appellent le secret messianique. Pourquoi ? Tout prend sens dans cette ultime partie de l’évangile. C’est la croix qui révèle ce qu’est le messie, « l’esclave de tous » comme il l’a révélé lui-même à ses disciples «  car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour libérer une multitude de gens ». Quand nous entendons que Bartimée a retrouvé la vue, nous devons entendre que Jésus pour cela a donné sa vie.

 

Il n’est pas indifférent à mon avis que les disciples soient alors au milieu de la foule, cette foule aveugle aux vraies préoccupations de Jésus. Ils sont invisibles, ces disciples, comme une question adressée par l’évangile à chacun de nous.

Resterons-nous aveugles comme la foule ? D’abord souhaitant confisquer le Christ à notre bénéfice… puis admiratifs et même festifs, prêts à jeter des manteaux sous les sabots de l’ânon et des palmes sur le chemin, mais restant tout aussi aveugles et prêts à lui tourner le dos, dans l’épreuve.

Ou serons-nous guéris de notre aveuglement parce qu’il nous a dit un jour : « ta foi t’a sauvé ».

J’opte pour cette dernière hypothèse. Non par un optimisme naïf, mais tout simplement par ce que je nous crois au bénéfice de sa grâce. N’est-ce pas ce que nous venons de lui confesser en lui demandant le pardon de nos fautes. N’est-ce pas ce que nous venons de recevoir comme promesse de sa part en écoutant les paroles de son amour pour chacun de nous. Oui, nous sommes la communauté des aveugles guéris, la communauté de ceux qui peuvent le suivre sur son chemin, de ceux qu’il connaît par leur nom. La communauté de ceux qu’il a établis pour être une communauté de service.

Mais alors apprenons à le suivre jusqu’au bout comme les « serviteurs de tous », ne nous laissant pas aveugler par les besoins d’une communauté chaleureuse, mais sachant ouvrir les yeux sur tous ceux qui veulent recouvrer la vue.  La tentation est grande, partout autour de nous, de l’entre soi confortable.

Fermons les yeux sur les pauvres, les migrants, les malades, les différents… nous serons alors redevenus aveugles.

Sortons plutôt de la foule qui ne comprend pas que le messie est venu pour libérer une multitude de gens. Jésus a donné sa vie pour cela et Dieu l’a ressuscité pour que nous puissions le suivre sur le chemin du don de soi. Il nous en donnera la force.

Soyons ce qu’il nous donne d’être, des « Bartimée(s) », sur le chemin avec lui.

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