Le roi de gloire aux visages de misère

Frères et sœurs, une année se termine. Une année liturgique. Nous sommes ici réuni
pour la dernière fois autour de la méditation de l’Évangile selon Matthieu, enfin pour
la dernière fois avant un moment. La semaine prochaine ce sera l’avent, un nouveau
temps, de nouvelles perspectives, une autre ambiance.
Nous avons donc un dernier enseignement du Christ, celui-là même que nous venons
d’entendre précède directement l’entrée en sa Passion. Il y a une urgence. Le texte est
difficile. Le texte accuse, Jésus accuse.
Nous avons une vision, une vision ou une prédiction. Et dans cette fièvre qui nous est
rapportée par le texte, car ce texte ne peut pas être dit de façon raisonnable, ce texte
est enfiévré, ce texte implique une certaine emphase, il nous est communiqué une
urgence de l’agir en Dieu qui coïncide avec un temps qui se fait rare, un souffle qui se
fait court.
Oui ce texte accuse absolument, oui ce texte est dur à entendre, et oui ici la grâce se
cache. Nous pourrions nous dire alors : mais où est mon Dieu de pardon ? où est mon
Dieu de patience vis à vis de ce juge intraitable ? Oui. De la sorte c’est bien difficile
de faire de ce texte un évangile, de faire de ce texte une bonne nouvelle.
Considérons alors ce texte sous un aspect pédagogique, regagnons les bancs de
l’école du salut, revêtons avec humilité la blouse d’écolier à l’école du catéchisme de
la vie, cherchons plus profond ce que Jésus veut nous dire sous ces paroles qui nous
paraissent si rugueuses.
Mais avant prions encore.
Dieu notre Père, tu nous as donné Jésus, vraie lumière, qui en venant dans le monde
illumine tout homme. Par ton Esprit, illumine maintenant nos esprits et nos cœurs,
afin que la prédication de ta Parole soit pour chacun de nous source de connaissance
et d’amour de notre Sauveur, et que nous te servions fidèlement, aujourd’hui et
toujours.

I- une fournaise pédagogique.
La façon peut nous paraître maladroite mais je ne donnerai pas de leçon de style à
l’auteur de l’évangile de Matthieu ni de leçon de pédagogie à notre Seigneur Jésus Christ.
Il est évident que ce texte est aujourd’hui communément entendu de travers,
très malheureusement, prêché à contre sens. Quand nous entendons ou voyons ce
texte nous nous arrêtons, et moi le premier, à la première impression que cela nous
fait : l’attestation, la condamnation à mort de notre espérance, le testament de notre
damnation éternelle.
Les façades des cathédrales, les retables gothiques, Ce Christ tout puissant en
vêtement de pourpre siégeant sur le trône impérial avec à la droite les bienheureux
auréolés, à la gauche les réprouvés tout nus et tout pleurant grignotés par les démons,
cuits à la broche.
Et nous frémissons devant le spectacle des damnés ou bien nous ricanons face à la
naïveté de la scène, et nous nous sentons souvent très très loin des saints qui portent
leurs regards sereins vers le christ intraitable.
Qu’est ce que cela veut dire, est elle là notre foi chrétienne ? Notre vie croyante
résumée à l’attente dans la salle des cents pas d’un palais de justice, accrochés dans
l’angoisse à la manche de notre avocat dans l’attente de la délibération ultime ?
En est-il donc ainsi de la véritable espérance chrétienne ?
Et si il en était autrement, et si Jésus voulait nous faire passer un message et que nous
étions passés à côté en ne restant attaché qu’à la description effrayante du sort des
injustes ?
Reprenons le récit. Nous avons bien la description d’une cour impériale de justice, le
fils de l’homme, comme un roi siégeant sur le trône entouré de l’assemblé des anges.
Les accusés ? Les nations, soit l’humanité entière. Et que fait-il ? « il sépare les
hommes » qui dans notre bible a l’habitude de séparer les humains, qui est le grand
diviseur, le grand accusateur devant l’Éternel ? Ce n’est pas le rôle du fils de Dieu.
C’est le rôle d’un autre…
Ce roi met à part les uns, désignés sous le nom de justes. Les autres, les injustes dans
un autre endroit, et là c’est la leçon. Question réponse. Des morales sont tirées. Les
accusés, les séparés répondent. Toutes et tous sont étonnés par ce qui se passe.
C’est un conte mes amis. C’est une leçon, ce n’est pas comme ça que ça se passera. Ce
que raconte Jésus maintenant c’est un enseignement vivant et imagé destiné à un
changement radical, une prise de conscience pour maintenant. Et que personne ne
vienne me dire que j’ai un discours bien libéral et que je ne prends pas la bible au
sérieux, je prends la bible pour ce qu’elle dit, des récits de la sorte il y en a des
centaines du temps de Jésus, des condamnations en veux tu en voilà, des récits de la
fin des temps et d’un jugement intraitable entre les bons et les mauvais nous ne
cessons pas d’en retrouver dans des grottes et des déserts. C’est un genre littéraire qui
est connu, mais le notre détonne. Le notre est particulier. Voyons voir.
Jésus est à la fin de son enseignement, les paroles précédentes c’était l’histoire du
festin de noce, et ce qui va suivre c’est la passion, nous sommes encore dans le
discours, nous sommes encore dans l’enseignement et je vais prendre cette histoire
comme telle. Alors rassurons nous, cette histoire ne vise pas à nous dire comment se
passera le jugement final. Il nous livre une conclusion de l’enseignement actif et de la
compréhension finale de l’enseignement du Christ. C’est la grande conclusion de sa
didactique, c’est un peu l’examen final de compréhension.
C’est l’éclaircissement radical, le dévoilement final, et dévoilement en grec c’est
apocalypse. Après ce conte il n’y aura plus vraiment de mystère quand à savoir ce qui
est attendu de nous.

II- une éthique rigoureuse.
Alors qu’est ce qui est attendu de nous ? Nous croyons que Dieu nous rachète en
Jésus Christ, qu’il nous aime et nous libère par grâce seule. Cela nous n’y toucherons
pas, c’est la base inébranlable de notre foi. Mais à quelle fin ? Afin que nous vivions
libres. Et pourquoi vivre libre ? Pour vivre dans la joie notre liberté avec Christ et la
foi ça se vit. La foi ça ne s’observe pas, ça ne se range pas sur une étagère. La grâce
nous est communiquée nous devenons collaborateurs du Royaume. La grâce nous
justifie, elle nous rend juste et comme nous dit le texte de ce matin : « Et ils s’en iront
les justes à la vie éternelle. »
Alors prédicateur, si nous suivons ton raisonnement, pourquoi y a-t-il des injustes et
que fais tu de ce feu éternel allumé pour eux en propre ?
Prenons un peu de de recul.
En bonne conception chrétienne notre présent est transfiguré par notre conception du
futur, par notre conception des fins dernières, notre présent est transfiguré par le
royaume qui vient.
Ce coup de semonce de Jésus qui change le présent par l’évocation du jugement,
J’affirme ainsi que cette prédication du Christ a toute sa force de vie dans notre
présent et que remis à demain ce message est un message de mort.
Regardons chez Moltmann, théologien du XXe siècle, « la perspective
eschatologique n’est pas un aspect du christianisme, elle est à tout égards le milieu de
la foi chrétienne, le ton sur lequel tout en elle s’accorde, la couleur de l’aurore d’un
jour nouveau attendu dans lequel tout baigne aujourd’hui. »
J’affirme que ceux qui sont insensibles au prochain sont morts dans cette vie et au
quotidien creusent leur tombe, j’affirme qu’un homme, qu’une femme, au cœur gelé
est ici et maintenant plongé dans un enfer.
Ce jugement révèle, sous couvert de parler de demain, une situation actuelle, celles et
ceux qui sont aujourd’hui en interaction avec le monde, qui vibrent avec le prochain,
ceux là sont sur le chemin de justice et sur l’expérience de la vie avec Dieu. Ceux-là
qui sont recroquevillés sur eux mêmes, la face contre terre et dans l’indifférence
envers le sort de leurs frères humains ceux-là vivent maintenant un enfer.
Réentendons les paroles de ces disciples jouant le rôle des accusés : « Seigneur,
quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à
boire ? Quand nous est il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te
vêtir ? Quand nous est-il arrivé de te voir malade et en prison et de venir à toi ? »
Voilà une formule de prière utile que nous pourrions dire en prologue du notre père
dans notre piété personnelle.
Voilà un don de la grâce : cette énergie de Dieu qui vient faire tourner notre regard
vers l’autre et qui vient rendre à nos cœurs le désir d’aimer. Il en faut une dose de
prière, il en faut de l’énergie pour y croire aujourd’hui.
En réalité nous n’avons fait aucun progrès dans l’amour du prochain, c’est un combat
permanent, un chemin difficile qui demande un effort soutenu. chaque fois que nous
nous rendons compte de la présence de l’autre c’est un miracle qui se produit. Et c’est
la présence de Jésus qui se manifeste.
Ce texte n’est pas un appel ni la légitimation d’une séparation des bons et des mauvais
dont Jésus serait le grand maître d’œuvre. Non. Il faut aller plus loin dans la lecture.
Le monde ne se sépare pas en deux. Il n’y a pas et il n’y aura jamais un parti des bons
et un parti des méchants, il n’y a pas et il n’y aura jamais un parti des justes et un parti
des injustes, il n’y aura pas et il n’y aura jamais le monde de la lumière et le monde de
la ténèbres, nos plus grands penseurs chrétiens se sont évertués au cours des siècles à
briser cette idéologie mortifère et voici que sur les plateaux de télévision, les réseaux
sociaux et les journaux partisans sont déversés des flots d’angoisse et des variations
plus ou moins raffinées autour d’une vision du monde profondément manichéenne. La
tradition chrétienne dont nous sommes les descendants et les légitimes héritiers l’a
qualifié d’hérétique et a botté en touche la plupart de ses arguments, par conséquent
cette idéologie ne doit pas et ne peut pas être une clef de lecture du monde légitime.
N’en déplaise à beaucoup trop de partis politiques, Seigneur prends pitié de nous.
Jésus s’adresse au monde dans son entièreté, ce monde qu’il aime, ce monde qu’il
désire sauver. Et voici l’affirmation décisive, le point sur la table, « tu aimeras le
Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ton intelligence et ton
prochain comme toi même. »
Comment pourra-t-il un jour nous faire comprendre ?

III- Un empereur particulier.
La voilà la solution ultime, l’autre, c’est Lui-même.
Je pourrais m’arrêter ici de prêcher tant le texte est clair.
Voilà d’ailleurs comment Le réformateur Jean Calvin résumait ce texte : « Par quoi,
toutes fois et quantes que nous-nous sentons paresseux à aider aux povres,
proposons nous devant les yeux le Fils de Dieu, auquel ce seroit un sacrilège exécrable
de refuser quelque chose. Il montre ainsi que par ces mots il reconnaît et a pour agréable les
bien faits quand nous les faisons gratuitement sans aucune attente de récompense. »
Notre liberté c’est vers l’autre que l’on exerce, la grâce c’est pour l’autre que nous la
vivons, et l’autre c’est celui qui nous l’a donné, l’autre, le donneur de grâce, le
malheureux, l’empereur et le miséreux c’est Jésus. Alors à ce moment là je vous défie
de tracer une ligne de séparation entre un monde et un autre, il n’y a plus qu’un seul
monde, il n’y a plus qu’un seul salut, il n’y a plus qu’une seule humanité.
Jésus sans rien attendre s’est incarné. Il a vécu l’expérience, j’ai eu faim, j’étais nu,
j’étais en prison. Il nous connaît, il connaît aussi celles et ceux qui ont le cœur gelé et
la face à terre. C’est à l’écoute de sa prédication que les cœurs se réchaufferont, c’est à
sa rencontre que les visages se relèveront, c’est à l’accueil de sa grâce que la vie sera
pleine et que nous prendrons enfin conscience de la vie éternelle. Ce texte est un
appel. Ce texte est un témoin, un phare lumineux, une claque salutaire. Regardons. Le
Royaume est à l’œuvre, le christ est ressuscité et à la fin de cette année liturgique, à la
fin de la lecture de notre évangile selon Matthieu prenons conscience d’où nous en
sommes, du chemin parcouru des chemins à parcourir encore du bonheur d’avoir tant
fait pour notre Église, pour notre société, pour notre monde. Regardons ce Royaume
à l’œuvre, le projet de domiciliation qui se construit, cette présence et ce témoignage
chrétien au cœur de notre cité, cette vie renouvelée quand nous agissons dans la
semaine sous le regard de Dieu. Il y a bien des moyens de rendre grâce. Tout cela
c’est donné, et nous portons des fruits, nous cheminons à notre rythme sur le chemin
de la vie éternelle. Cette parole est pour nous, et à celles et à ceux qui creusent leur
tombe, souhaitons leur et agissons pour qu’ils retrouvent goût à cette vie. Ils
reviendront à la vie, j’en suis sûr, restons cependant nous même toujours témoins
actifs aux côtés de Notre Seigneur, le Christ roi qui est avec nous maintenant et
toujours.
Amen.

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