La joie de Dieu

Au cœur de l’Evangile de Luc, une joie partagée ; la joie de Dieu pour l’humain et pour l’être humain, la joie de trouver ou plutôt la joie d’être trouvé par Dieu. Jésus accueille des pécheurs et mangent avec eux. Cela suscite les murmures des Pharisiens et des scribes, ils sont scandalisés par cette attitude. Et Jésus leur adresse la parole en paraboles. Ces paraboles (perdu / retrouvé) sont au nombre de trois. Ces trois paraboles se terminent toutes par une joie partagée : La joie d’un homme qui retrouve sa brebis perdue ; la joie d’une femme qui retrouve la drachme perdue ; la joie d’un père ensuite qui retrouve son fils qui était perdu.

Mais à y regarder de plus près, il n’est peut-être pas si évident que cela de nous glisser dans la peau de ses personnages et de nous y sentir joyeux. Pas plus, d’ailleurs, qu’il n’est évident pour nous de nous y retrouver dans ces différentes voies qui semblent tracées vers le salut sans que le but ne soit garanti.

Pour l’homme de la parabole, ne pas partir à la recherche de sa centième brebis, c’est renoncer à la retrouver, mais abandonner sur place les autres pour le faire, c’est prendre un tout autre risque, celui de revenir bredouille et de constater de nouvelles pertes dues à son absence.

Choisir d’aller seul dans le désert, c’est aussi prendre un risque pour soi. Aller au-devant d’une bête perdue, c’est aussi partir sans savoir quel accueil on recevra, ni même si l’on pourra rétablir le lien que l’affolement aura probablement un peu plus fragilisé.

Partir à la recherche de la brebis perdue, c’est aussi affronter la question de la responsabilité de celui qui a laissé partir celle dont il avait la garde, c’est poser la question des comptes que chacun devra un jour rendre de ses actions.

Partir est décidément bien courageux et peu rentable si l’on y réfléchit de plus près.

De même, pour la femme qui a perdu une de ses pièces d’argent. Une somme, non négligeable (salaire moyen d’une journée pour un ouvrier), mais modeste, justifie-t-elle que l’on allume la lampe et que l’on retourne la maison pour la retrouver. La pièce ne peut-elle avoir été perdue ailleurs, ne peut-on attendre heure plus favorable pour chercher, …? Et que penser alors d’une démarche qui avise les alentours d’une mésaventure qui souligne le peu d’ordre que l’on a eu ?

Quant au jeune fils (le cadet de la troisième parabole), ne lui est-il pas pénible de reconnaître qu’il a perdu ce qui faisait la facilité de sa vie, ce qui garantissait sa liberté ? Ne lui est-il pas douloureux d’avoir perdu ses illusions ? Ne lui est-il pas difficile de revenir et de le confesser devant ceux qu’il avait cru dépasser sinon dominer ? Et que dire du père ballotté entre un fils dont il accepte qu’il fasse table rase de son éducation et un autre qu’il laisse aller jusqu’aux plus graves accusations quant à l’accomplissement de ses devoirs paternels, entre un fils qui le renie et un autre qui le méprise ? Que dire de ce père à qui l’on demande de ne plus voir comme sien son fils ?

Auquel de ses personnages devons-nous emprunter un chemin qui conduise à Dieu ? Est-ce à l’homme, qui part à la recherche d’une pauvre brebis égarée ? Est-ce à la femme qui veut racheter seule sa faute en s’activant dans tous les sens ? Est-ce au fils cadet qui trouve dans l’amour d’un autre un salut mal cherché dans l’estime de soi ? Est-ce au père qui découvre la perte de l’un en recouvrant la faute de l’autre ? Où va bien pouvoir se trouver un sujet de joie pour Dieu dans les cieux ?

Notre propre vie, d’homme ou de femme comme de communauté, est faite de bribes empruntées à chacun de ces personnages, au fils aîné aussi. Nous souffrons d’égoïsme, d’immobilisme ; notre foi, de tiédeur. Il nous suffit de constater notre mépris de tous les autres systèmes de pensée et d’agir, la facilité avec laquelle nous imputons à Dieu la faute de nos échecs et la cause de tous nos manques, lui que nous avons transformé en personnage si sinistre et austère qu’il finit par ressembler à la caricature du protestant français. Il nous suffit de cela pour savoir que Dieu ne trouvera pas là sa joie… Il ne reste plus guère dans nos textes qu’une démarche commune qui opère un revirement de situation.

 

Arrive un moment, une occasion, où un humain se lève, se met en route. C’est alors le miracle d’Abram en Genèse 12 qui se reproduit. Cet humain s’entend dire « vas-y, vas-y vraiment » ou, autrement traduit, « va pour toi » (« va vers toi »). Il faut sortir de l’immobilité qui est une forme de mort, retrouver le mouvement qui est la vie. Il faut dans la mise en mouvement exprimer ce désir sans lequel il n’y a pas d’humanité. Il faut cette coïncidence, cette concomitance d’un ordre et d’un intérêt qui nous touchent de pair. C’est ce qui arrive à l’homme ou à la femme qui assument leur devoir et leurs responsabilités. C’est ce qui arrive au fils cadet au creux de la vague, pris entre ce qui s’impose à lui, sorte de loi, et ce qui le touche encore et nourrit ses attentes. La rencontre du père et de ses bras grands ouverts nous fait aller plus loin encore. À l’instar du fils cadet qui a fait tomber à bas tous les liens en réclamant son dû à venir et le dilapidant, nous sommes face à Dieu qui ne nous doit rien. En accueillant son fils, le père refuse un repentir qui reviendrait sur un lien antérieur et amoindri. Nous sommes dans la gratuité de l’amour. Le père choisit la nouveauté. La fête et la joie sans réserve sont possibles. Il a répondu favorablement à la demande de relation qui lui était adressée et il l’a investie. Ils sont désormais tous deux libres du passé, tournés vers la seule promesse de l’engagement pris ensemble.

Ce choix nous ramène au fils aîné désespérément ancré sur ses positions, dans ses certitudes malsaines. Il a besoin de garder cette distance qui lui permet de fuir la situation. Il refuse de se rapprocher jusqu’à renoncer à sa différence, il refuse de s’écarter pour voir l’autre dans sa différence. Sûr de lui, de la validité du sacrifice de sa vie, de sa liberté, de ses envies à la Loi, celle de toujours, celle qui se transmet plus sûrement que le patrimoine paternel, il passe à côté de l’essentiel, il ignore l’homme. Cependant, dans sa colère, dans sa frustration qui s’extériorise, il laisse jaillir la première étincelle de son désir. Sans le savoir, il vient de se mettre dans la situation de son frère songeant à réclamer sa part, « sa part de la fortune qui doit lui revenir » dit le texte grec. Car l’homme ne vit pas de pain seulement mais aussi de tout ce qui, à l’image et selon le dessein de Dieu, fait œuvre de création. Dans sa révolte, il vient de faire le premier usage d’une liberté qu’il croyait ne pas avoir. Sans encore le saisir, il est confronté à l’amour du père plus fort que la loi. En refusant de livrer la fin de l’histoire, comme il le refera avec l’épisode de l’homme riche du chapitre 18, Luc nous protège en nous évitant de tomber dans le même travers que les pharisiens ou le frère aîné. Impossible dès lors de revenir en arrière et de rester sur les critères étroits de la loi seule comme les Pharisiens et les scribes. Impossible aussi de se satisfaire d’une glorification du modèle du pécheur repenti aux dépens des tenants de l’ancien système.
La porte est ouverte, l’horizon s’est élargi.
L’amour s’offre dans la liberté du choix.
La liberté pour que le choix soit vrai, le choix pour que le désir de Dieu soit vrai.

Frères et sœur, Jésus se pose ainsi comme celui qui vient pour que, quel qu’ait pu être notre parcours, nous soyons accueillis par Dieu à son repas de fête. Là est la joie de Dieu.

Selon les paroles mêmes de l’institution de la cène que nous partagerons dimanche prochain à l’occasion du culte de rentrée, il vient pour le pardon de beaucoup. Là est la joie de Dieu.

Ce repas de fête signe cette abondance de vie qui nous est promise, offerte à tous, attendant que nous la saisissions en retour.

Nous pouvons déjà nous réjouir d’être retrouvé, d’être morts et ressuscités en Christ.

Il est le chemin, la vérité et la vie !

Amen.

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