Il arrive parfois que l’Eglise ait un comportement suicidaire…

Textes bibliques : Matthieu 3, 13-17 et Matthieu 18, 8-10

Prédication :

Il est terrible de se rendre compte combien, parfois, l’Eglise peut avoir un comportement suicidaire. Un collègue d’une paroisse voisine me partageait cette semaine son inquiétude et son agacement devant l’attitude de notre église – la nôtre, mais pas seulement : toutes les églises peuvent se sentir concernée ! – faisant office de centre de vaccination anti-foi, anti-christianisme, laissant parfois des traces indélébiles de rejet et fabricant en masse des agnostiques voire des « laïcards » quasi intégristes… Bien souvent, ce n’est là qu’un retour de flamme : combien de personnes se déclarent athées à cause de ce qu’ils ont vu, entendu, constaté dans les églises ? J’ai en mémoire le récit d’un ami me racontant comment son épouse était devenue elle-même athée et refusait obstinément de faire baptiser leur fils bien qu’elle ait grandi dans l’Eglise : ses mauvais souvenirs d’enfance l’ont marquée de manière indélébile, marquée au fer rouge d’un souvenir amer et désormais, rien n’y fait, la blessure semble irréparable… Et n’allez surtout pas croire que j’adopte une position de dénonciation en me mettant hors de cause, comme si j’étais en position de surplomb ! Quand je pense à tous les enfants de pasteur qui ont claqué la porte de l’Eglise… Cela me remplit d’appréhension pour l’avenir de mes enfants…

A l’aube de son ministère, quand Jésus se présente devant Jean Baptiste, il ne se présente ni comme le Messie, ni comme Dieu incarné, ni même comme le Fils de Dieu. Non, aussi étonnant que cela puisse paraître, Jésus vient vers Jean Baptiste comme un homme. Rien d’autre. Un homme en attente de Dieu. Bien plus tard, après sa mort et sa résurrection, l’Eglise trouvera étonnant que celui qu’elle reconnaît comme le Fils de Dieu, le Seigneur et Sauveur, entièrement pur et sans tâche puisse ressentir le besoin de demander le baptême de Jean-Baptiste, puisse ressentir la nécessité de demander d’être purifié par l’eau du Jourdain. Lui Dieu le Fils qui n’a jamais péché, pourquoi vient-il demander le baptême ? De fait, la question se pose mais force est de constater que l’homme qui se présente devant Jean-Baptiste, ne se présente pas comme Dieu le Fils, ni comme le Fils de Dieu, ni comme le Messie attendu, ni comme le Seigneur et Sauveur, il se présente comme un homme qui a soif de Dieu, un homme en quête de Dieu. Et sa demande de baptême auprès de JB signifie cela : moi, Jésus du village de Nazareth, Fils de Joseph et de Marie, je souhaite être proche de mon Dieu. Que l’Eternel, Dieu de mes pères, me purifie et me lave, qu’il me rende pur. Je veux être en communion avec Lui… Un homme en attente de Dieu.

Et, de manière tout à fait étonnante, il s’ensuit une altercation entre JB et Jésus. Et cette altercation, l’Evangile de Matthieu est le seul à nous la raconter : JB refuse de baptiser Jésus. Il veut l’en empêcher, lui faire obstacle. Le prophète, l’homme de Dieu vient ici s’opposer au désir, à l’attente de l’homme et ce faisant, refusant d’entendre la demande, l’homme de Dieu s’oppose à Dieu, fait obstacle à la volonté de Dieu, ce que Matthieu appelle « toute justice ». JB refuse et fait obstacle à Jésus.

Imaginez l’enchaînement du scénario catastrophe : pas de baptême de Jésus, pas de St Esprit qui descend, pas de « Celui-ci est mon Fils bien-aimé »… le ministère de Jésus bloqué dès le démarrage ? Et c’est là que cette histoire de l’Evangile de Matthieu rejoint la réalité de notre Eglise tout comme elle rejoint l’histoire de mon ami et de son épouse rejetant l’Eglise. C’est là, précisément, que l’Evangile de Matthieu et ce récit de l’altercation entre JB et Jésus rejoint tous ces gens qui ont déserté nos temples, déserté l’Eglise et la foi chrétienne – à commencer par nos propres enfants et petits enfants. Parce qu’un jour ou l’autre, l’Eglise, certains hommes et certaines femmes de Dieu, leur ont fait obstacle.

Il faut se rendre à l’évidence : bien souvent nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis : il arrive que l’Eglise, chacun d’entre nous, fasse obstacle, comme JB, à celles et ceux qui sont en recherche, en attente de Dieu.

Le récit de l’Evangile de Matthieu nous permet de décrypter le mécanisme de cette situation ubuesque où celui qui devrait être porteur d’une Bonne Nouvelle devient, bien malgré lui, obstacle, barrage, occasion de chute ou de scandale comme dit l’Evangile. Que dit JB exactement ? Quel est cet obstacle que JB met devant l’homme en attente de Dieu ? « C’est moi qui ai besoin… d’être baptisé par toi ! »  C’est moi qui ai besoin… On pourrait penser que c’est là une grande marque de modestie, d’humilité, de celui qui reconnaît qu’il n’est pas parfait… Mais voilà, c’est précisément cela qui fait obstacle, qui vient empêcher que Dieu accomplisse sa volonté. C’est précisément cela qui empêche que s’accomplisse toute justice comme le dit l’Évangile de Matthieu. Le problème de JB, voyez-vous, c’est qu’il n’écoute pas l’homme Jésus et sa demande. Non, il n’écoute pas : son propre besoin fait obstacle à la rencontre entre Dieu et l’homme en attente de Dieu. C’est moi qui ai besoin d’être

Au nom de ses propres besoins qui le fascinent, JB s’intercale, s’interpose entre Dieu et l’homme. Voilà le problème. Voilà notre problème, chronique dans notre Eglise… Et cette fascination que nous avons tous sur nos propres besoins nous fait immanquablement basculer sur l’Envie.  L’envie, c’est la fascination que j’ai de mes propres manques, de mes propres faiblesses, de mes propres besoins. Et ceci est tout à fait insidieux, pervers parce que le plus souvent paré du voile de la vertu, de l’humilité, de la modestie et de l’admiration. Parce que l’envie, cette fascination que j’ai de mes propres besoins. Pour décrire ce phénomène étrange de l’homme obnubilé, fasciné par ses besoins et de ses manques, Martin Luther utilisait une expression très parlante : l’homme pécheur, disait-il, est incurvatus in se, replié sur lui-même, dans la position de l’escargot qui s’enroule sur lui-même, incurvatus in se, centré sur son nombril, à ausculter son âme, inquiet de son salut, soucieux de ne pas tomber, de ne pas se tromper, de traquer ses fautes, de changer son comportement pour correspondre aux exigences de pureté. Incurvatus in se, comme le serpent qui se mord la queue. Voilà une magnifique description du péché qui me paraît particulièrement parlante : l’homme qui a le souci de lui-même et replié sur lui-même, centré sur lui-même. Et l’envie qu’il a de réussir sa vie lui fait croire que l’autre, son voisin, son frère, son prochain, est en possession de ce qui me fait défaut. « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi et c’est toi qui vient vers moi » dit JB. Fasciné par ses besoins, par ce qui lui manque, le pécheur que je suis ne vit plus en lui-même. Il sort de lui-même et va regarder l’assiette du voisin, dans la vie du voisin, pour aller chercher chez les autres ce qui lui fait défaut. Ne connaissons-nous pas la même démarche, la même fascination quand nous allons lorgner chez nos voisins, dans les Eglises voisines, les Eglises sœurs pour trouver ce qui nous manque : des jeunes, de la musique qui attire, de la chaleur humaine… que sais-je encore ?  Bref, à nous ausculter sans cesse le nombril, incurvatus in se, fascinés par nos faiblesses et nos manques, nous nous trompons sur nous-mêmes. A regarder chez les autres pour tenter de les imiter, chercher chez eux ce qui comblerait nos manques, nous nous trompons sur les autres et nous les idéalisons. Et comme Jean-Baptiste, nous faisons obstacle à Dieu et à l’homme en attente de Dieu, nous nous interposons entre Dieu et l’homme qui cherche Dieu en mettant en avant nos manques et nos faiblesses : c’est moi qui ai besoin… Et puisque c’est l’autre qui est sensé avoir ce que je n’ai pas, ce dont j’ai besoin, je l’admire.

L’envie, dit Soeren Kierkegaard le grand philosophe théologien danois dans son Traité du Désespoir de 1849, « L’envie est une admiration qui se dissimule. Celui qui admire sent l’impossibilité du bonheur parce qu’il n’a pas ce que l’autre est sensé avoir. » L’autre est transformé en rival potentiellement menaçant. C’est moi qui ai besoin et tu viens vers moi ?  Finalement, Kierkegaard a raison quand il affirme que « L’envie est une revendication malheureuse du moi » qui idéalise l’autre au détriment de tout le reste. Au fond, je suis persuadé que cette envie qui se pare du visage de l’admiration fait écho à un sentiment de non-estime de soi, d’auto-dévaluation qui est qualifiée, en trompe l’œil, de modestie et d’humilité. En fait, ce n’est là que le cache-misère vertueux qui essaie de masquer une dépression et une humiliation…

F & S, une église qui serait centrée sur ses besoins, obnubilée par sa propre faiblesse, ses manques, ses fragilités, ses infidélités, ses petitesses est une église qui fait obstacle à sa mission en faisant comme Jean-Baptiste qui refuse de baptiser Jésus au nom de ses propres manques : C’est moi qui ai besoin… et c’est toi qui viens ? Et ça, nous savons faire, nous autre, protestants réformés, habitués que nous sommes à nous auto-dévaluer, incapables d’une parole publique sans ambiguïté parce que nous ne sommes pas Dieu – mais, sincèrement, disons le : qui croit vraiment que nous sommes Dieu ou même que nous parlons au nom de Dieu ?? Quand notre Eglise pleure sur elle-même, sur nos temples vides, le manque de jeunes, notre propre indignité devant Dieu, notre manque d’argent et nos difficultés à atteindre la cible, elle se centre sur elle-même et fait obstacle à Dieu parce qu’elle n’entend plus l’appel de l’homme qui a soif de Dieu, soif de sens, soif d’une parole vraie qui purifie, qui soulage, qui accueille sans condition. Ne sommes-nous pas tous des JB ?

A tous les JB, Jésus répond : « Laisse faire maintenant car il nous faut accomplir toute justice » Laisse faire maintenant. Le terme grec que Matthieu emploie dit à la fois : laisse faire, laisse tomber, renonce, abandonne, pardonne, délie… Accepte de renoncer, de quitter la fascination mortifère de tes propres besoins, manquements, faiblesse, sentiment d’indignité et autres besoins de perfection et de pureté. Laisse tomber tout ça !! Mets-le derrière toi.

« Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel. Tout ce que vous lâcherez sur la terre, sera lâché au ciel » dit Matthieu 18. C’est pour cela que j’ai choisi ce 2ème texte que nous avons lu : « Si ta main ou ton pied te font tomber dans le péché, coupe-les et jette-les loin de toi. Pour toi, il vaut mieux entrer dans la vraie vie avec une seule main ou un seul pied. C’est mieux que de garder tes deux mains et tes deux pieds et d’être jeté là où la souffrance brûle toujours comme un feu. 18:9 Si ton œil te fait tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi. Pour toi, il vaut mieux entrer dans la vraie vie avec un seul œil. C’est mieux que de garder tes deux yeux, et d’être jeté dans le feu du lieu de souffrance. »

Voilà le chemin de vie que le Seigneur nous propose : c’est un chemin spirituel qui s’ouvre devant nous et qui nous invite à couper, arracher, extraire, extirper pour jeter loin de nous ce qui nous fait tomber, ce qui nous faire faire obstacle à notre mission. Notre fragilité est notre force si nous l’acceptons et si nous arrêtons de l’utiliser pour faire obstacle, pour ne pas écouter les besoins de ceux qui cherchent Dieu. Laisse tomber tout cela, dit le Seigneur, tu es à toi-même ta propre occasion de chute, tu te fais tomber toi-même.

Entrer avec Dieu dans un projet commun, d’accomplissement nécessite d’accepter de renoncer à notre besoin de perfection pour simplement laisser advenir le Christ en tant que Messie, laisser Dieu faire son travail. Sinon, il est condamné à rester un homme comme les autres. Accepter de perdre pour accomplir notre mission, voilà le paradoxe de l’Eglise et de la foi. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie éternelle (Jean 12, 24-25)

Alors et alors seulement, au moment où nous lâchons prise, « Les cieux s’ouvrent, l’Esprit peut descendre et Dieu proclamer à tous : celui-ci est mon Fils en qui je mets toute ma joie. » Alors et alors seulement, peut advenir la joie de Dieu, qui est aussi la nôtre. Et dans cette advenue du Christ à lui-même et au monde, il faut déjà entendre le récit de la croix qui lui est parallèle : ­— ici les cieux s’ouvrent, l’Esprit descend et Dieu déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toute ma joie », — là, au pied de la croix, Jésus remet l’Esprit, les tombeaux s’ouvrent et le centurion romain déclare : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu » (Marc 15,39) Autrement dit, à qui s’engage sur ce chemin de la non-fascination de ses propres besoins pour laisser advenir le Christ, à celui-là la résurrection est déjà offerte.

Alors, F&S je nous invite à cesser de faire obstacle au Christ en quittant la fascination de nos tombeaux, de nos besoins, de nos manques et de nos faiblesses. Alors nous pourrons accueillir ceux qui viendront comme Jésus, en quête de Dieu, en quête de sens, en quête d’amour. Nous pourrons nous mettre à leur écoute, en accueillant leurs demandes, leurs besoins, leur quête. Alors les cieux s’ouvriront et le Saint Esprit comme une colombe pourra descendre sur leur vie et ils pourront entendre cette fabuleuse déclaration d’amour : « Tu es mon Fils, ma Fille, en toi je mets toute ma joie ! » C’est là notre vocation et notre joie.

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit