Dieu a un projet politique

Lectures Bibliques : 2 Samuel 6,12-15 + Ephésiens 2,11b-18 + Luc 19,29-40

Prédication

« Maître, réprimande tes disciples ! » Jésus répond : « Je vous le dis : si eux se taisent, les pierres crieront !  Je me demande si la prophétie de Jésus n’est pas en train de se réaliser… Depuis des mois fleurissent un peu partout, sur la A86, sur la A15, sur le périphérique, dans les rues de Paris et en banlieue, sur les murs, les boîtes aux lettres, des murs de chantiers, des palissades, toujours le même graffiti tagué avec un unique message qui saute aux yeux : « Jésus sauve ». Si eux se taisent, les pierres crieront ! C’est ce qui s’appelle « crier sur tous les toits ». Et les discussions vont bon train pour dénoncer, pêle-mêle, le côté illégal (3 750 € d’amende) et immoral de la dégradation du bien public, le coût des réparations, la qualité médiocre du témoignage, les détournements moqueurs… Il n’empêche, le buzz médiatique est là et tout le monde en parle : les journaux-télé, le Monde, la Vie, l’Express… Si eux se taisent, les pierres crieront !  Jésus sauve ? Quel est donc le sens de ce cri poussé par les pierres des murs de la capitale ? Un cri d’alarme devant une urgence ? Le cri d’une souffrance qui doit sortir ? Une voix qui cherche à passer par-dessus le brouhaha ambiant pour se faire entendre ? Ne serait-ce pas plutôt la puissance intrinsèque d’un message qu’aucune force ne peut censurer, réprimer, étouffer ? De manière surprenante, pour la première fois, l’auteur du graffiti ne signe pas son nom. Un graffeur parisien interrogé par le journal La Vie affirme : « Ça fait trente ans que je suis dans le graffiti et c’est la première fois que je vois ça : un artiste qui promeut un autre nom que le sien. » Le messager disparaît et il ne reste que le message qui se répand de lui-même : Jésus sauve…

Il y là un enseignement à retenir pour les disciples que nous sommes qui voudraient communiquer, partager, annoncer, témoigner de l’Evangile. La diffusion du message ne dépend pas d’abord, ni même essentiellement d’ailleurs, de la compétence, de la motivation, des outils ou des techniques utilisés par les messagers. Ce trésor que nous portons en nous possède en lui-même la puissance nécessaire pour se répandre et changer le monde. Nous n’avons pas à nous inquiéter des résistances et des oppositions que nous rencontrons quand nous essayons d’annoncer et de partager l’Evangile. Cela signifie également que nous ne pouvons pas nous réfugier derrière des prétextes fallacieux pour masquer nos refus et nos manquements. C’est ce que dénonce l’apôtre Paul dans la seconde lettre aux Corinthiens (4,1-7) : Dieu, dans sa bonté, nous a confié ce service, c’est pourquoi nous ne sommes pas découragés. Nous avons rejeté les moyens malhonnêtes qu’on utilise en se cachant. Nous agissons honnêtement et nous ne déformons pas la Parole de Dieu. Au contraire, nous montrons clairement la vérité, et ainsi, nous faisons appel à la conscience de tous devant Dieu. (…) Mais nous qui portons ce trésor, nous sommes comme des plats en argile. Ainsi, on voit bien que cette puissance extraordinaire vient de Dieu, et non de nous. Je trouve ici un écho à ce que j’annonçais ici même la semaine dernière : arrêtons de vouloir convaincre. Les stratégies mises en œuvre pour essayer de convaincre, de transmettre, de propager notre message ne sont que les symptômes d’une fragilité dans la foi de la part de disciples qui n’ont pas vraiment confiance dans la puissance du message qu’ils doivent délivrer. Hommes de peu de foi que nous sommes. Ne savons-nous pas que si nous nous taisons, les pierres crieront ? Cela signifie que la Parole de Dieu trouvera son chemin d’une manière ou d’une autre par la puissance qui lui est propre. Cela ne signifie pas que nous n’ayons rien à faire ou à dire, bien au contraire. Mais cela signifie que la Bonne Nouvelle est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit pour reprendre les mots de l’Epître aux Romains (1,16). Puissions-nous faire confiance en la puissance du message que nous portons.

Mais quel est donc ce message si puissant qu’il fait crier les pierres par-delà la voix étouffée des disciples ? Ecoutons le chant qui monte par la voix des psaumes : Que Dieu bénisse le roi qui vient en son nom ! Le Roi est là. Il vient au nom de Dieu lui-même. Et il porte en lui la bénédiction de sa présence. Le Roi est là. Ici et maintenant commence son règne. Souvenons-nous de l’annonce de Gabriel à Marie : N’aie pas peur Marie ! (…) Tu mettras au monde un fils et tu l’appelleras Jésus. On l’appellera fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le royaume de David, son ancêtre. Il sera le roi du peuple d’Israël pour toujours et son pouvoir ne finira pas. (Luc 1,30-31) L’entrée de Jésus à Jérusalem réalise ce qui s’annonçait : le roi est là. Enfin. Souvenons-nous du chant des anges à la naissance de Jésus :  Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre à ceux que Dieu aime ! (Luc 2,14). Le Royaume de Dieu ouvre ses portes et c’est maintenant. Paix dans le ciel et gloire à Dieu au plus haut des cieux ! crie la foule des disciples débordants de joie. D’ailleurs, par son récit, l’Evangile de Luc fait tout pour rassurer ceux qui seraient pris par le doute. Le roi qui entre à Jérusalem ce jour-là est un roi qui domine les événements présents et à venir. Il sait déjà qu’il y a un ânon attaché sur lequel personne ne s’est encore assis et qui l’attend dans le village. Et personne n’imagine que son autorité puisse être contestée par les propriétaires de l’ânon : le Seigneur en a besoin ? Cela suffit. Rien ne lui résiste. Il agit en souverain. A l’image d’un général romain qui revient à Rome après sa victoire, c’est en triomphateur que le roi entre dans sa capitale. Pousse des cris de joie, Jérusalem la belle, dit le prophète Zacharie (9,9) Regarde, ton roi vient vers toi ; il est juste et victorieux, il est humble et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse. A Ephraïm, il supprimera les chars de guerre et à Jérusalem les chevaux ; il cassera les arcs de combat. Il établira la paix des nations… Plus aucun danger ne menace. Plus aucune inquiétude ne peut gâcher la fête. La victoire est acquise. Les armes sont désormais inutiles. Il n’y a plus de bataille à mener. Voilà la puissance de ce message : joie et paix pour chacun. Enfin ! Toute la foule des disciples est pleine de joie. Et ils se mettent à chanter la bonté de Dieu d’une voix forte. Comme David qui se met à danser à moitié nu devant l’arche de l’Alliance qui revient à Jérusalem : Il danse de toutes ses forces pour le Seigneur. David et tous les israélites conduisent l’arche du Seigneur à Jérusalem au milieu des cris de joie et au son des trompettes…  Béni soit le Roi ! Enfin une politique qui change la vie… Paix et Joie pour tous. Y a-t-il un projet politique plus puissant que celui-là ?

Notre Dieu a donc un projet pour chacun d’entre nous et pour notre monde, et ce projet est bel et bien politique. Quand Hérode cherche à tuer l’enfant, à sa naissance, n’est-ce pas parce qu’il craint pour son pouvoir de roi ? Quand Jésus passera en procès devant Pilate, celui-ci lui demandera : Es-tu le Roi des juifs ? Et Jésus répondra : C’est toi qui le dis. (Luc 23,3-4) « Oui, je suis le Roi, mais mon Royaume n’est pas de ce monde (Jean 18,36). Mon royaume et ma politique sont pour ce monde. Mon royaume et ma politique sont dans ce monde. Mais mon royaume et ma politique ne sont pas de ce monde. »

Voilà, il faut le savoir, il y a une politique de Dieu pour nous. J’en suis désolé pour tous ceux qui, comme les pharisiens de notre récit, aimeraient remettre Dieu à sa place, le renvoyer dans le domaine de la pure intériorité, d’une spiritualité sans corps comme pour mieux préserver leurs plates-bandes. J’en suis désolé pour tous ceux qui aimeraient renvoyer le Royaume de Dieu pour après la mort… C’est ici et maintenant, dans notre monde que cela se joue pour chacun d’entre nous. La paix soit avec vous ! (Luc 24,36) La paix de Dieu vient détruire les murs de haine que nous avons dressés un peu partout : entre le Mexique et les Etats-Unis, entre l’Union Européenne et le Maroc, entre Israël et la Palestine, autour de la Hongrie, et maintenant entre l’Europe et la Grande Bretagne… Que de murs autour de nous et en nous ! Il faudra relire l’Epître aux Ephésiens (2,13-17) quand nous serons appelés aux urnes dans quelques semaines : Mais maintenant, dans le Christ Jésus, vous qui étiez loin, vous êtes devenus proches par le sang du Christ. Oui, c’est lui qui est notre paix. Avec les Juifs et les non-Juifs, il a fait un seul peuple. En donnant sa vie sur la croix, le Christ a détruit le mur de haine qui les séparait. (…) et il les a réconciliés avec Dieu. Par la croix, il a détruit la haine. Il est venu annoncer la Bonne Nouvelle de la paix pour vous qui étiez loin, et aussi pour ceux qui étaient proches.

Si l’Evangile se propage de lui-même par la puissance qui lui est propre, quelle est donc la mission des chrétiens ? Qu’est-ce que Jésus attend de ses disciples ? Il envoie deux disciples en leur disant : « Allez dans le village qui est devant vous. Quand vous serez entrés, vous trouverez un ânon attaché. Personne ne s’est jamais assis sur lui. Déliez-le et amenez-le ici. Quelqu’un va peut-être vous demander : “Pourquoi est-ce que vous déliez cet âne ?” Vous répondrez : “Le Seigneur en a besoin.” »

Plusieurs fois un même verbe revient avec insistance, comme pour nous aider à comprendre ce qui est attendu de nous : déliez-le, déliez-le, déliez-le…

Je ne voudrais pas vous choquer en nous comparant à des ânons… mais pourquoi pas ? Parce que je crois que dans cet épisode de notre récit se dit la volonté de notre Dieu de nous délier, de nous libérer de tous les liens qui nous entravent, comme l’ânon, parce que le Seigneur a besoin de nous pour agir. Voilà, je crois, le projet politique de Dieu pour nous, le Royaume de Dieu et sa justice passe par notre libération. Notre Dieu nous veut libres. Notre Dieu vous veut libre. Voilà ce que veulent dire tous les miracles, tous les exorcismes racontés dans les évangiles : la passion de Dieu pour notre liberté. A toi qui est enchaîné, prisonnier d’un passé trop lourd, d’une rancœur trop tenace, d’un deuil trop présent, d’une maladie trop douloureuse, d’une vieillesse qui t’écrase, d’une pauvreté qui t’étouffe, le Maître aujourd’hui vient te dire : « Je veux que tu vives, que tu sois soulagé, que tu puisses sourire, que tu sois au moins un instant heureux, libre ! » Se pencher sur le corps blessé de l’humanité, soigner la vie dans un monde qui subit la fascination de la mort. C’est ça la politique de Dieu ! Et délivrer l’âme de tous les démons qui la possèdent… Notre âme européenne a abrité des démons affreux qui circulent encore en ces temps d’élection. Dénicher, dévoiler, pointer les démons, les maîtres de notre âme. Ça c’est de la politique ! Ce n’est pas de la magie ! Passion de Dieu pour notre liberté… Je ne parle pas ici du libéralisme effréné dont d’aucuns se font les chantres. Je ne parle pas d’une liberté du plus fort qui utilise le plus faible pour se réaliser. Non, je parle d’une liberté sans bouc émissaire sacrifié sur l’autel de mon intérêt.

« Que ton Règne vienne… » Mais voilà… Il faut bien avouer que la politique de Dieu en nous, pour nous et par nous, est, ici et maintenant, encore et toujours, une politique qui échoue, une politique brisée. C’est en tant que Roi que Jésus est crucifié ! A nous qui allons entrer dans la Semaine Sainte, il nous faut garder toujours en mémoire que la politique de Dieu est toujours une politique trahie, non comprise, reniée, jugée, bafouée, moquée : c’est avec une couronne d’épine qu’on la considère. Elle est ridicule et ridiculisée. On se moque de cette politique. Et finalement elle est crucifiée et mise au tombeau. Voilà : la politique de Dieu est toujours une politique crucifiée. Ne jamais l’oublier… Pour que tous nos projets politiques soient à jamais limités. Sans doute faut-il que tous nos projets qu’ils soient politiques, sociaux, économiques, pour l’Eglise ou pour le monde, nos combats pour ce que nous croyons être le bien, le juste, le beau, le bon et l’agréable, que tous nos projets, tous nos combats, tous nos engagements s’arrêtent au pied de la croix. Qu’ils ne se prennent jamais pour être de droit divin, ordonnés par Dieu. Parce que le Roi a été crucifié. La politique de Dieu est une politique brisée.

Et c’est là, justement, que se joue notre foi : Est-ce que nous croyons, oui ou non, que cette politique, Dieu l’a ressuscitée ? Tout le christianisme se joue là. Etre chrétien, c’est croire en la résurrection, sans aucune preuve ; c’est donc croire dans la victoire de cette politique, sans aucune preuve.

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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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