Lettre à tous ceux qui pensent avoir perdu la foi…

Lectures Bibliques : Romains 3,21-26 et Luc 17,1-10

Prédication :

Si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde… Si seulement… Pas si facile en vérité ! J’ai fait 3 rencontres cette fin de semaine, et à chaque fois, j’ai rencontré la même inquiétude. Celle d’un père de famille qui me confie son désarroi devant l’incrédulité de son fils de 13 ans : « Il me dit qu’il n’a pas la foi parce qu’il ne peut pas croire à tout ça… » Celle d’une mère de famille avec 2 de ses filles de 7 et 10 ans avec qui je fais le trajet en voiture pour aller jusqu’au cimetière pour enterrer le grand-père. « Il peut sortir de son cercueil grand-père ? Est-ce qu’il a des jouets ? Qu’est-ce qu’il va manger ? » Visiblement débordée par les questions des filles, la maman lâche dans un soupir : « C’est difficile la foi ! » L’après-midi même, j’ai un rdv Facetime avec un jeune trentenaire installé à New York. Lui aussi j’ai enterré son grand-père, il y a quelques mois de cela. Aujourd’hui, il veut se marier mais il se pose plein de questions : « Tu sais que j’ai perdu ma sœur, je ne peux plus croire… me confie-t-il, mais je ne veux pas faire un mariage purement laïc : il va me manquer quelque chose… »

Si seulement, dit Jésus, si seulement vous aviez de la foi comme une graine de moutarde… J’ai le sentiment que ces questions profondes, vraies, sincères, importantes, sont, en fait, parfaitement… normales et largement répandues. Tout le monde se les pose mais personne n’ose en parler. Jadis la foi était un acte qui se vivait en public et le bulletin de vote un acte privé réservé au secret de l’isoloir. Aujourd’hui la situation s’est inversée, tout le monde affiche sans vergogne ses opinions politiques mais cache ses questionnements spirituels bien soigneusement au plus profond de l’intime. Et vous ? Avez-vous la foi ? Ou vous aussi vous trouvez que c’est difficile ? Pensez-vous que tous ceux qui sont assis à côté de vous ont la foi ? Ou pensez-vous que, eux aussi, sont en train de traverser des difficultés dans leur foi ?

A tous ceux qui pensent qu’il fut un temps béni où la foi était une évidence qui s’imposait à tous, sans effort, sans difficulté, sans questionnement, l’évangile de Luc vient les déniaiser : Donne-nous plus de foi… demandent les apôtres. Ce n’est pas n’importe qui ! C’est le 1er cercle des disciples. Les 12 ont tout vu, tout entendu. Ils ont reçu chaque, enseignement, chaque parole, chaque parabole par laquelle Jésus proclame le commencement du Règne de Dieu. Ils ont assisté à chaque miracle qui témoigne de ce Royaume qui est en train de changer le monde (l’eau changée en vin, la multiplication des pains, les guérisons, les morts qui revivent). Ils ont été témoins du combat acharné contre le mal mené par Jésus à chaque exorcisme. Et quand Jésus affirme : Tout est possible à celui qui croit ! (Marc 9,23), on comprend le désarroi de ce père d’un petit garçon malade : Je crois, Seigneur, viens au secours de mon manque de foi ! Mais même les 12 sentent que leur foi vacille…

Jésus lui-même pointe les obstacles : Il est impossible qu’il n’y ait pas de causes de chute (de scandale), mais quel malheur pour celui par qui cela arrive… Que d’occasions de chute dans notre foi, que de contre-témoignages : la mort des innocents, la maladie de nos proches, les conflits dans l’Eglise, les prêtres et les pasteurs indignes, les positions moralistes et rétrogrades des églises, les affirmations dogmatiques irrationnelles à avaler, les enjeux de pouvoir, les conversions forcées, les croisades, l’inquisition, les guerres de religions, les persécutions… etc. Chacun ici rajoutera son caillou, sa pierre d’achoppement, ce scandale qui fait douter et qui donne envie de tout envoyer balader. Quand je vois certains croyants cela me donne envie d’être athée ! Prenez garde à vous-mêmes, dit Jésus.

Et de pointer l’autre source de l’incrédulité, l’autre grande fabrique à mécréants. Le combat n’est pas forcément contre un ennemi extérieur, prévient Jésus. Comme pour Caïn : Le péché est tapi à ta porte. Il t’attend en cachette, prêt à t’attaquer. Mais toi, soit plus fort que lui. (Genèse 4,7) Si ton frère a péché contre toi… tu lui pardonneras ! Ah la difficulté du pardon, du mal qu’on nous a fait et qui est là, tapi à notre porte, prêt à nous dévorer, les grandes douleurs sont muettes jusqu’à ce qu’elles nous dévorent de l’intérieur et rendent impossible toute confiance, toute foi.

Donne-nous plus de foi… quémandent les apôtres. Voilà la juste attitude vis-à-vis de la foi, me semble-t-il. Arrêter de faire les malins, de faire semblant que « tout va très bien, madame la marquise ». Les disciples ont choisi, me semble-t-il, l’attitude juste, celle qui consiste à prendre conscience de la fragilité de sa foi pour demander de l’aide à Celui qui fait que le Royaume de Dieu s’approche. Oui, c’est vrai, Seigneur, nous ne sommes pas des surdoués de la foi. Augmente en nous la foi…

La réponse de Jésus est cinglante. Si seulement vous aviez de la foi comme une graine de moutarde (la plus petite des graines, faut-il le rappeler) vous diriez à ce mûrier : « Déracine-toi et plante-toi dans la mer », et il vous obéirait. Il semble qu’aux yeux du maître, nous n’ayons pas même le début du commencement d’un petit bout d’embryon de foi. Et Jésus de pousser plus loin encore : Qui de vous, s’il a un esclave qui laboure ou qui garde les troupeaux, lui dira, quand il rentre des champs : « Viens tout de suite te mettre à table ! » Autrement dit, si votre foi est quasi inexistante, comment pouvez-vous oser en réclamer le bénéfice, espérer en récolter les fruits, vous asseoir à table pour manger avant votre maître ? Quand vous aurez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : « Nous sommes des esclaves inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. » Voilà une vérité bien difficile à entendre mais d’une logique ô combien imparable : si nous voulons tirer les bénéfices de la foi, il faut commencer par avoir la foi ! Ceux qui veulent gagner au loto doivent commencer par jouer. Et si nous ne voulons plus être des esclaves inutiles, il faut commencer par offrir au Seigneur les fruits qu’il attend de nous ! C’est aussi simple que cela…

Quels sont donc les fruits qui nous pouvons espérer ? Si seulement vous aviez de la foi comme une graine de moutarde vous diriez à ce mûrier : « Déracine-toi et plante-toi dans la mer », et il vous obéirait. Les voilà ces fameux « fruits de la foi » : la capacité d’agir (rendez-vous compte : se déraciner et aller se planter dans la mer, pour un arbre !) et l’autorité sur les événements, sur la nature, sur le processus de la vie (et il vous aurait obéi !). Ce que Jésus décrit là, c’est une vie sur terre avec les forces du Royaume qui a commencé. C’est ce qu’il vit, c’est ce qu’il fait et c’est ce qu’il promet à ses disciples… en les emmenant sur le chemin de la foi ! Capacité d’agir et autorité sur notre vie ? Oui, il est bien question de cela dans la foi. J’y vois moi, 4 dimensions qui s’articulent et se complètent.

  1. La foi comme une compréhension du monde renouvelée et différente. C’est, sans aucun doute, le premier seuil, celui qui préoccupe les parents quand ils viennent demander le baptême de leur enfant : « Nous voulons, disent-ils, transmettre notre culture familiale protestante, les valeurs que nous avons reçues de nos parents : l’importance de la vérité, de la parole donnée et tenue, de la droiture morale, de la liberté à préserver, de l’autonomie et de la responsabilité. » Et pour cela, la foi protestante revendiquée cherchera à construire une intelligence de la foi qui, seule, permet de comprendre et d’interpréter le monde tel qu’il va, en démystifiant les idoles, en « démythologiseant » les croyances pour en retrouver le noyau dur. La foi devient alors ce choix personnel revendiqué et assumé : « Voilà ce que je crois. » Il y a là quelque chose de fondamental à éveiller, à construire, à protéger, à sanctuariser même : la liberté de conscience. Ce lieu imprenable en soi qui constitue comme une « forteresse intérieure » où nous trouvons refuge et force de conviction, ce qui nous permet de dire « je », de dire « non » et mieux encore de dire « oui » et de m’y tenir. Que votre oui soit oui, que votre non soit non, tout le reste vient du mauvais ! (Matthieu 5,37)
  2. La foi comme quête de sens. Nous savons tous que la foi n’est pas seulement une affirmation mais c’est aussi un questionnement, un chemin de vie, une sorte de quête intérieure que le théologien Paul Tillich appelait « la préoccupation ultime ». Cette question du sens qui dépasse la question du bien et du mal, plus importante que la vie et la mort, plus essentielle que les aléas de notre histoire personnelle. Il paraît que les derniers mots de Luther furent : « En vérité, nous ne sommes que des mendiants. » Autrement dit, des chercheurs de Dieu, à la recherche de celui qui échappe à toute emprise, à toute définition, à toute église, à toute dogmatique et qui provoque en nous ce que Marion Muller-Collard appelle « l’intranquillité ». La question plutôt que la réponse : Quelle est la place de Dieu dans ma vie ? Je cherche à discerner sa présence, les traces de son passage, de son action. Je veux le trouver, le rencontrer, lui parler. C’est la foi de celui qui n’a pas besoin de l’Eglise parce qu’il fait partie des « tutoyeurs » de Dieu. Cette foi-là n’est plus un savoir parce qu’elle veut devenir une expérience, une relation. Ô mon Dieu, je te cherche, je t’attends. C’est la foi du psalmiste qui appelle : Comme une biche qui soupire sur le lit du torrent, ainsi je soupire après toi, ô Dieu ! J’ai soif de Dieu, du Dieu vivant… (Psaume 42,2-3)
  3. La foi comme confiance totale et sans limite. Mon expérience de foi ressemble beaucoup à celle du peuple juif qui vit sa foi dans la certitude de son élection. La foi devient alors une certitude d’avoir été choisi, personnellement, d’être unique devant Dieu. Par-delà les aléas de la vie, je sais que je suis choisi, aimé, choisi et adopté. C’est le lieu même de ma conscience en quelque sorte, le lieu qui engendre qui je suis. Il n’y a là aucune exclusive dans cette élection : juste la certitude d’être aimé personnellement. C’est la foi de celui qui se tient DEVANT son Dieu comme un Père parce qu’il se sait enfant de Dieu et que rien ni personne ne pourra le lui arracher. Cette conviction d’avoir été choisi offre alors une force incommensurable, ce que Paul Tillich appelait « le courage d’être », la force de persévérer dans l’être, et de se battre contre le non-être. Cette foi-là nous fait découvrir une puissance de vie incroyablement puissante, qui nous relève, nous rassure, nous rend forts. C’est la foi de la confiance totale en Dieu qui fait dire à Job au cœur du désastre et du malheur : Je sais que mon rédempteur est vivant (Job 19,25). C’est la foi au-delà du possible, du visible, du raisonnable, du scientifiquement prouvé. Cette puissance et cette autorité du « Dieu fait homme » que même la mort n’a pu enfermer. La foi qui déplace les montagnes (Marc 11,23). Et qui devient dès lors une force et un moteur incroyablement puissants pour agir, pour prendre notre part en tant que chrétiens dans ce monde, pour y assumer notre vocation dans le réel, notre devoir de serviteurs qui ne s’attendent pas à être servis à table avant notre maître mais qui savent les fruits qui sont attendus de nous sans attendre la moindre récompense. « Nous sommes des esclaves inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. »
  4. La foi de Christ. Mais ce n’est pas notre foi dont on parle ici et c’est l’apôtre Paul qui a été le plus clair à ce sujet : si nous sommes sauvés, choisis, aimés, adoptés, ce n’est pas à cause de notre foi, de notre obéissance (faut-il rappeler que nous n’avons pas encore le début du commencement d’un bout d’embryon de foi ?) mais bien par sa foi à lui, le Christ, qui est allé jusqu’à donner sa vie pour arracher la nôtre au néant ? Car, dit-il, il n’y a pas de distinction parce que tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu ; et c’est gratuitement qu’ils sont justifiés par sa grâce ! (…) La justice de Dieu s’est manifestée par la foi de Jésus-Christ. Pas la foi « en » Jésus-Christ, mais par la foi « de » Jésus-Christ. C’est sa foi qui nous offre cette nouvelle compréhension du monde à partir du Royaume qu’il inaugure. C’est sa foi qui crée un monde nouveau où les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent et les morts ressuscitent (Matt 11,5). C’est sa foi qui nous donne une confiance totale et sans limite renouvelant notre capacité à agir et à prendre autorité sur notre vie. Ce sont les fruits de SA foi. C’est sa foi qui me sauve. Parce qu’il a foi pour moi. Parce qu’il a foi en moi. Amen.
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Pasteur de l’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit

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