Dimanche des Rameaux
Prédicateur : Simon Wiblé
Lecture biblique : Matthieu 21, 1-11
Jésus entre … à Jérusalem.
Un homme et une ville.
Un homme devant une ville.
Certaines affiches de campagne pour les élections (bref silence) municipales représentent cette image : un candidat ou une candidate souriante, sur fond de la ville dont il ou elle brigue le mandat. Et la question est posée à tous les passants : celui-ci ou celle-ci va-t-il conquérir la ville ? Saura-t-il lui plaire, trouver sa confiance ? Ou bien la ville lui sera-t-elle indifférente, ou même hostile ? Jésus va entrer à Jérusalem. L’homme charismatique se présente devant la ville. Y trouvera-t-il un accueil bienveillant, ou hostile ? Va-t-il la conquérir, ou va-t-il y disparaître ?
Jésus entre-t-il à Jérusalem comme on entre chez soi, comme si la ville déjà millénaire et royale l’avait attendu depuis toujours ? Ou bien entre-t-il dans la ville comme un assaillant qui sait que la partie va être difficile à jouer ?
Incertitude de ce face à face entre Jésus et la ville. On ne sait pas encore ce qui va en résulter. C’est le moment où le parcours de Jésus devient politique, au sens étymologique où ce parcours rejoint l’histoire d’une ville. Et dans ce moment particulier, les évangiles ménagent comme un instant de suspens, de déséquilibre même.
D’ailleurs, Jésus n’est-il pas curieusement installé sur deux bêtes à la fois ? (citer le verset 2 puis le verset 7) Sur une ânesse et sur un ânon, sur l’ancien et sur le nouveau ? Une fesse sur chacun… Et dans Jérusalem, toute la foule est en émoi. Déjà, lors de la visite des Mages, souvenez-vous : la ville était troublée.
Voici que le même trouble revient, plus puissant, plus inquiet : « qui est-ce ? qui est donc cet homme devant la ville ? Que devons-nous donc penser, croire et faire ? Quel choix pour nos vies ? Qu’est-ce qui risque de changer, qu’est-ce qui doit changer, qu’est-ce qui est en jeu dans cette visite ? »
L’incertitude a saisi la ville, comme elle doit saisir chacun de nous : « où donc est Dieu aujourd’hui, comment reconnaître sa présence, que faire pour accueillir son projet pour la ville, pour la société dont nous faisons partie ? »
« Voici que ton roi vient à toi, humble et monté sur une ânesse et sur un ânon… »
En nous rappelant la prophétie de Zacharie, et en confessant ainsi la royauté de Jésus, Matthieu ouvre pour nous trois questions, qui sont autant de pistes à suivre : quelle est l’autorité de ce roi ? quelle est la marque de son pouvoir ? et quelle est sa renommée ? Trois questions bien politiques, vous en conviendrez.
L’autorité royale de Jésus
Matthieu commence par nous parler de l’autorité royale de Jésus. Dans les ordres que Jésus donne pour préparer son arrivée à Jérusalem, il y a effectivement quelque chose d’autoritaire et de royal. Jésus semble être obéi au doigt et à l’œil par ses disciples, et il dispose sans aucune gêne du bien d’autrui, comme s’il avait un privilège sur toute chose !
A première vue, il s’agit là d’une autorité directive, et pas très collégiale ni démocratique… Quand on y regarde de plus près, cette royauté a également et surtout des caractères divins. Jésus voit à l’avance ce qui va se passer, où sont les deux bêtes, quelle question va être posée aux disciples qui sont priés de les lui amener… Et ce que Jésus annonce s’accomplit exactement : pour un lecteur de la Bible, c’est une signature du Dieu de la création. Il dit, et la chose est. Jésus est ici dans les habits de Dieu !
Pourtant ne peut-on pas penser que Jésus est aussi, et en même temps, dans les habits de la plus simple fraternité ? Il monte sur des ânes, au ras des gens, à la hauteur de leurs visages, comme un homme fatigué revient du champ sur sa bête de somme. Pas de vitre teintée ni de véhicule privé, pour ce temps de liesse et de proximité fraternelle, sous les hautes murailles de la ville. C’est Nazareth qui monte à Jérusalem, la province qui monte à Paris, la campagne qui arrive à la ville accompagnée d’odeurs de branches coupées et de poil d’animal…
Jésus est avec des disciples, des gens simples de Galilée. Et pourquoi ne pas penser que les propriétaires de l’ânesse et de l’ânon sont bien connus de lui, des sympathisants qui ne s’étonnent pas outre mesure de le voir passer par là et qui sont tout heureux de lui rendre service ? Pourquoi ne pas penser que Jésus leur témoigne là son amitié fraternelle, cette amitié qui sait qu’elle peut sans crainte se reposer sur l’autre en cas de « besoin » (c’est le terme du texte) ?
Jésus est à la fois dans les habits du Grand Dieu d’Israël, et dans les habits du galiléen fraternel et entreprenant, qui sait qu’il peut compter sur ses amis de Bethphagé, à quelques pas de Jérusalem. C’est l’esprit de la crèche de Bethléem, qui est toujours là. Et pourquoi ne pas penser que, là où la fraternité et la chaleur amicale se partagent dans nos villes, dans nos villages aujourd’hui encore, quelque chose de la volonté du Grand Dieu de la Bible s’accomplit et se révèle. Que là où quelqu’un ose dire à un autre en vérité « j’ai besoin de toi », un morceau de bonne nouvelle se partage.
Le pouvoir royal
Mais continuons avec l’Evangile, et avec cette image du vêtement, employée de façon inattendue ! Dans la culture de l’Ancien Testament en effet, le manteau est signe de dignité et de pouvoir, comme l’écharpe d’un maire aujourd’hui. Quand Elie choisit Elisée pour lui succéder, il lui jette son manteau sur les épaules. Les rois portaient un manteau royal, et l’on pourrait donc s’attendre à ce que Matthieu parle ici du vêtement royal de Jésus. Or les vêtements dont il parle sont ceux de la foule, qui s’en dépouille pour que Jésus s’asseye dessus et pour que l’ânon les piétine. Ce n’est pas seulement un gâchis, une dégradation étrange de ce bien si précieux qu’est le vêtement ! C’est le signe d’une humiliation volontaire, le signe que cette foule reconnaît son indignité devant celui qui passe. Presque un geste d’esclave devant son maître.
Mais plus encore, n’est-ce pas un geste prophétique, qui annonce le dépouillement que Jésus va bientôt vivre après son arrestation ? On lui enlèvera ses vêtements, et les soldats se les partageront… Jésus apparaît ainsi comme celui qui suscite le dépouillement de soi comme lui-même l’a vécu, le dé-saisissement de sa propre vie pour qu’elle soit sans cesse plus donnée aux autres. Non pas le mépris de soi, mais l’acceptation d’un certain dépouillement pour mieux être au service de l’amour.
Le pouvoir de Jésus, c’est celui d’appeler à lui, celui de relever et de susciter la reconnaissance du cœur. Car ce qui frappe, dans ce geste de la foule, c’est son côté spontané, simple, joyeux, exagéré, pas calculé. Un don de soi qui n’est pas le fruit d’une complexe et pénible cogitation intérieure. Un don de soi qui vient de l’élan du cœur, de la reconnaissance et de la joie du moment.
Le titre royal
Une autorité royale traversée de fraternité ; un pouvoir royal marqué par le dépouillement… Nous arrivons à présent à la troisième et dernière étape de notre parcours de ce matin : Quelle est donc (maintenant) la renommée royale qui caractérise Jésus ? Elle est exprimée par la louange du peuple. « Hosanna au fils de David ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! Hosanna au plus haut des cieux !… »
C’est le comité de soutien qui est sûr de la victoire de son candidat ! Ce sont des hommes et des femmes qui sont là, mais on dirait presque des anges ! Et justement : à trop faire l’ange, on suscite des jalousies. Un peu plus tard, dans le temple, des enfants crient encore « Hosanna au fils de David »… avec cette excitation propre à l’enfance qui ne sait pas toujours bien quand il faut s’arrêter !
Or les grands prêtres et les scribes sont indignés. « Tu entends ce qu’ils disent ? » reprochent-ils à Jésus. On ne proclame pas à la légère la royauté de quelqu’un. On ne proclame pas à la légère que le Messie Royal est là, aux portes de Jérusalem ! Ces sont des titres à utiliser avec soin et à bon escient. Quand ils sont donnés à Jésus, ils suscitent la polémique, ces sont des pierres d’achoppement. Témoignage glorieux pour les uns, scandale pour les autres. On sait jusqu’où ce scandale conduira Jésus, et où ce titre de Roi sera cloué : « ici est crucifié Jésus de Nazareth, roi des juifs… » (Matt 27,37).
La joie de la fête est provocatrice, elle n’est pas éloignée de la croix, elle la prépare même. La louange du peuple, ce jour là, paraît simple et saine. Elle a pourtant sa part de gravité, comme ces peuples qui, récemment, se sont réjouis d’une libération, et du départ d’un tyran, mais qui savent que tout n’est pas encore gagné et que d’autres adversaires, d’autres armes se préparent un peu plus loin. N’en va-t-il pas ainsi de la louange chrétienne ? Reconnaissance confiante et sincère pour ce que Dieu a accordé, mais sans naïveté, sans oublier que le péché demeure une réalité prégnante, et que tout simplement la vie demeure rude pour beaucoup d’entre nous. Reconnaître la royauté de Jésus, ne peut faire l’économie d’un combat.
La cité séculière
Dans un livre célèbre écrit il y a une soixante d’années (1965), « la cité séculière », le théologien baptiste américain Harvey Cox réfléchissait aux rapports entre les Eglises chrétiennes et la cité moderne. La ville dans tout ce qu’elle a de sécularisé, dans tout ce qu’elle a de non religieux, dans tout ce qu’elle a d’anonyme et de mobile. Il affirmait notamment que l’Eglise devait y retrouver « le sens original de sa mission libératrice » à travers trois dimensions : la proclamation, le service et l’unité. Ces trois dimensions ne sont-elles pas présentes dans le récit que nous méditons ?
– La proclamation, c’est la louange rendue au Dieu qui libère, malgré les oppositions et les doutes. C’est la renommée royale dont nous avons parlé.
– Le service, c’est la préoccupation première de l’autre, le dépouillement de soi en faveur de celui qui est dans le besoin. C’est le vêtement royal dont nous avons parlé.
– L’unité, pour Harvey Cox, c’est l’abolition de toute barrière entre les hommes, le fait que chacun puisse se reconnaître semblable à son frère et de même dignité.
Ne serait-ce pas ce qui se dit aux Rameaux à travers Jésus divin et humain, roi et frère ? L’autorité royale dont nous avons parlé, cette autorité qui ne se sépare pas de la fraternité ? Ainsi, aux portes de Jérusalem, Jésus se présente à ses disciples et aux auditeurs que nous sommes. Et il nous invite – non pas à voter pour lui – mais à poursuivre son programme : proclamer, servir, réunir. Que Dieu nous soit en aide.
Amen !


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