Frères et sœurs, le culte qui nous rassemble ce matin comporte deux versants :
- L’annonce de la Parole : la prédication : parler de Dieu au monde, quelles que soient les difficultés et les obstacles rencontrés.
- La parabole de l’évangile de Luc, elle, nous engage ce matin sur l’autre versant de notre culte : non pas parler de Dieu au monde mais parler du monde à Dieu, dans la prière.
Sans ce dialogue persévérant avec lui, nous risquons de perdre courage et de perdre ce monde que nous voulons servir. Et précisément, dans l’œuvre de Luc, la prière tient une place toute particulière. Dans aucun autre des évangiles, on ne voit autant prier et autant Jésus prier. Et ce jour-là, justement, le texte nous dit « qu’il était quelque part en prière ». Alors, ses disciples l’interrogent et la demande qu’ils lui adressent est déjà leur première prière : « Seigneur, apprends-nous à prier ».
Jésus leur donne alors le texte du Notre Père. Cette prière offerte à celles et ceux qui, comme les disciples, éprouvent des difficultés à prier, offerte aux gens simples et humbles qui éprouvent autant de difficultés à parler à Dieu qu’aux hommes, prière offerte à celles et ceux que la joie ou le chagrin laissent sans voix, à celles et ceux qui cherchent Dieu sans avoir les mots pour le dire.
Frères et sœurs, Jésus, pourtant, ne va pas en rester là. Il va aussi répondre à ses disciples par une parabole ; l’histoire de trois individus solitaires et en même temps solidaires. Une parabole qui concerne autant notre vie de prière que notre vie d’Eglise.
- Et d’abord notre vie de prière.
Jésus nous en parle ici à travers l’histoire d’un homme qui a deux amis. Il faut être très attentif à ce relais à trois personnages car, trop souvent, la parabole n’est expliquée que comme si elle n’en comportait que deux : celui qui est dérangé et celui qu’il va déranger. On oublie presque toujours le troisième personnage, qui est en fait le premier, celui qui déclenche tout, c’est-à-dire le voyageur qui s’est arrêté chez son ami au milieu de la nuit pour lui demander l’hospitalité. J’aurais envie de dire qu’il est autant oublié dans les explications qu’il risque d’être oublié dans nos prières, quand celles-ci ne sont plus qu’une relation à deux personnages : Dieu et moi. La prière devient alors une intimité close, un dialogue fermé et bientôt un monologue, une évasion hors du monde où les autres n’ont pas de place.
Or, cette parabole, justement, nous rappelle le rôle déterminant du premier personnage. Ce prochain importun, ce voyageur inattendu, ce sont, bien sûr, toutes celles et tous ceux qui nous appellent dans la nuit du monde, la nuit de la souffrance, de la maladie, de la solitude, du doute. Celles et ceux qui n’osent même pas frapper à notre porte et qui attendent dans la nuit, celles et ceux que nous n’attendons pas, celles et ceux que nous n’entendons plus, nos proches parfois, nos sœurs et nos frères dans l’Eglise et tous ceux qui ont besoin du secours de notre prière.
Ainsi, l’humain qui prie est une personne qui accepte d’être « dérangée » au point de devenir elle-même dérangeante, un individu tracassé au point d’être lui-même contraint de demander l’aide d’un Autre, sauf à perdre courage. Loin donc d’être une fuite hors de l’histoire, comme certains le craignent, la prière nous y ramène. Elle est la forme concrète de l’espérance, le cri persévérant poussé vers Dieu pour que l’homme vive, pour que notre monde ait déjà, ici et maintenant, les couleurs du Royaume.
- Mais, à travers cet enseignement sur la prière, la parabole nous donne aussi des indications sur notre vie d’Eglise, et même sur notre vie synodale.
Car il y est aussi question de gens en voyage, de gens qui, bon gré mal gré, font « route commune ». Cette parabole nous dit que, si la foi nous appelle au « courage d’être seul », elle nous inscrit aussi dans une solidarité. C’est bien pourquoi, comme pour la prière, nous ne saurions oublier le premier personnage, celui par qui tout commence. Il nous rappelle que nous ne pouvons laisser à la porte de nos Eglises, à la porte de nos préoccupations, le monde qui souffre et qui espère, celles et ceux qui cherchent et qui ont faim de la Parole, mais aussi tous les frères et sœurs dans l’Eglise qui participent aux assemblées synodales avec l’espoir de partager les richesses, les projets, les difficultés et peut-être de trouver une aide. Comme le personnage central de la parabole, nous devons accepter d’être dérangés et, comme lui, de nous tenir à la porte pour accueillir et appeler.
Ainsi sommes-nous appelés à être une « Eglise du seuil ». C’est-à-dire une Eglise qui accueille, qui écoute, qui accompagne, ce qui ne veut pas dire qui accepte tout, mais qui, avec persévérance, conduit chacune, chacun vers cet essentiel que le Père promet et donne à ses enfants quand ils le lui demandent.
Ainsi, la vie de toute l’Eglise, la solidarité qu’elle permet, c’est cette histoire à trois personnages. On ne peut être l’Eglise tout seul. Je découvre, comme l’ami de la parabole, que je n’ai pas forcément les moyens de répondre seul à la mission qui m’est confiée, que, comme lui, « je n’ai rien à offrir » et donc que j’ai besoin des autres, de leurs ressources, de leurs richesses. Par cette parabole d’individus solitaires et pourtant solidaires, Jésus rompt toutes nos solitudes et nos suffisances, nos replis frileux, nos splendides isolements, nos particularismes égoïstes qui nous épuisent et nous appauvrissent. Cette parabole nous introduit dans une relation de solidarité qui brise toutes nos bonnes consciences charitables, dans l’Eglise et hors de l’Eglise, tout rapport de supériorité et de condescendance envers celui que nous voulons aider, pour nous faire découvrir de multiples prochains sans lesquels nous ne pourrions pas vivre.
Alors, frères et sœurs, cette histoire des trois hommes nous redit que, s’il est des vies d’Eglise qui s’appauvrissent dans le repli sur soi, il en est qui s’élargissent et s’enrichissent en s’ouvrant aux autres et en restant disponibles à toutes les attentes de ceux qui se tiennent à nos portes. Nous découvrons aussi et surtout que, s’il est des prières qui désengagent, ne pas prier nous décourage.
Alors, sur les pas des disciples, nous ne voulons être ni désengagés ni découragés, car Jésus lui-même nous a appris à servir et à prier, à prier le Christ les yeux grands ouverts sur le monde et à servir dans le monde les yeux grands ouverts sur le Christ.
Amen.
Laisser un commentaire