La résurrection du Christ a-t-elle vraiment eu lieu — ou est-ce moi qui aimerait qu’elle soit vraie ? Est-elle un événement réel ou est-elle seulement une manière de parler de l’espérance ? Change-t-elle quelque chose à ma vie aujourd’hui, ou éclaire-t-elle seulement ce que je pense de Dieu ?
Est-ce que je crois réellement que la mort n’a pas le dernier mot sur la vie — ou suis-je un peu en train de vivre comme si elle l’avait ?
Dieu a-t-il vraiment ouvert les tombes pour ramener les os desséchés à la vie ?
Jésus a-t-il vraiment fait rouler la pierre du tombeau de Lazare pour le ramener à la vie ?
Nous avons lu les textes proposés à notre lecture ce matin… trois textes, et trois visions de ce que pourrait être pour nous la résurrection…
I- D’abord, la résurrection peut être spirituelle
« J’ouvre vos tombes, je vous ferai remonter de vos tombes, ô mon peuple et je vous ramènerai sur la terre […]. Ainsi vous saurez que je suis le SEIGNEUR ». Cette prophétie dans le livre d’Ézéchiel intervient dans un grand moment de détresse pour le peuple à qui elle s’adresse. Il est en exil, et l’alliance avec Dieu a été largement ébranlée si ce n’est trahie. Quand le Seigneur dit, « mon peuple » et qu’il lui promet le retour à la vie…
« Je mettrai mon souffle en vous, et vous reprendrez vie »
Le Seigneur disant cela rétablit une confiance. Ce peuple qui souffre, est le sien. Il n’est pas un peuple étranger. Il peut le ramener à la vie, et il le fera. Ainsi, vous saurez que je suis le Seigneur. La résurrection promise ici permet à ce peuple de reconnaître que Dieu est son Seigneur. Une alliance avec lui sera donc de nouveau possible. À nouveau on pourra placer notre foi en ce Dieu qui nous a rendu la vie. Mais le peuple en exil à Babylone n’est pas le seul à souffrir de doutes et à avoir besoin que son alliance avec Dieu soit restaurée… Dans l’évangile de Jean, les deux soeurs, Marthe et Marie, passent par la même crise. Alors que Jésus n’est pas avec elles, leur frère Lazare, dont Jean nous dit qu’il est « l’ami » de Jésus, tombe très malade. Toutes les deux envoie chercher de l’aide auprès de Jésus, et l’informent de l’état de leur frère.
Mais Jésus tarde à venir… Le texte nous dit qu’il attend deux jours. Il s’arrête là où il est quand il apprend la nouvelle. Il ne retourne ni en arrière, ni ne poursuit sa route… Et on ignore pourquoi Jésus décide d’attendre ainsi.
On imagine pourtant bien l’impatience et le désarroi des deux sœurs, qui espèrent en lui, qui guettent l’horizon au village, espérant voir apparaître au loin la silhouette de celui qu’elles appellent maître.
Mais Jésus, lui, attend. Et plus le temps passe plus la confiance de Marthe et Marie se fissure… deux jours plus tard, le verdict est sans appel, leur frère est mort. Il leur faut désormais l’enterrer. Le Seigneur qu’elles avaient envoyé chercher n’est pas venu… quelle déception, quelle trahison, quel désespoir ce doit être de crier au secours vers quelqu’un qui demeure absent et silencieux… Elles ignorent évidemment, et c’est toute l’ironie tragique dont seul Jean a le secret, que le Christ au bout de ces deux mêmes jour s’est décidé à se mettre en route et qu’il arrive à leur rencontre. Quand il arrive, leur frère est au tombeau depuis quatre jours déjà. Et toutes deux vont courir, chacune leur tour, à la rencontre du maître. Et toutes deux vont lui faire le même reproche : « : Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ! »; Et à toutes deux le Christ répond ; il répond jusqu’à relever Lazare d’entre les morts. Alors même qu’elles ne l’espéraient plus.
Jésus dit pourtant à Marthe : « Ton frère se relèvera » Ce à quoi Marthe répond : « Je sais qu’il se relèvera à la résurrection, au dernier jour ». Là encore, l’évangéliste ne fait pas d’économie sur l’ironie. Non Marthe, ton frère va se relever bien avant le dernier jour et la fin des temps… Dans quelques minutes tu vas voir. Et quand Jésus roule la pierre pour accomplir la promesse qu’il vient de faire, Marthe s’écrie « Seigneur, il sent déjà : c’est le quatrième jour ! » comprenons : n’ouvrez pas ce tombeau, l’odeur sera pestilentielle, la vision du corps en décomposition terrible. Les deux soeurs ne peuvent pas comprendre ce qu’il va se passer. Elles ont demandé au Christ de venir sauver leur frère quand il était malade, et le Christ est arrivé trop tard.
De leur point de vue, Jésus ne peut plus rien faire pour elles. La résurrection de leur frère vient tout bouleverser une nouvelle fois. L’homme qu’elles aimaient, l’ami de leur frère, en qui elles avaient placé toute leur confiance et leur espoir, l’homme qui n’a pas répondu à leur appel, qui est arrivé avec six jours de retard, cet homme-là vient de relever leur frère d’entre les morts. La résurrection ici permet de nouveau de placer toute leur confiance en lui et de confesser qu’il est le Christ, le fils de Dieu, celui qui vient dans le monde.
Dans la prophétie d’Ézéchiel comme dans le sixième signe opéré par le Christ dans l’évangile de Jean, la résurrection peut permettre une restauration de notre relation à Dieu. Alors qu’on se sentait trahi, abandonné, indigne peut-être, du secours de Dieu. Il vient malgré tout à notre secours, il ramène les morts à la vie, et témoins de ce miracle, nous pouvons confesser que ce Dieu-là est notre Dieu. Celui en qui nous plaçons toute notre foi et toute notre confiance.
II- Résurrection politique
Mais la résurrection n’est pas seulement spirituelle, dans le sens où elle permet de restaurer notre relation à Dieu, et de raviver notre foi en lui. La résurrection peut aussi, et ce sera mon deuxième point, la résurrection peut aussi être politique, dans le sens où elle nous invite à être, à nous engager même peut-être, dans le monde dans lequel nous sommes. Lazare dans le récit de l’évangile de Jean, tombe malade à un moment tout à fait critique
pour Jésus. Béthanie, la ville où demeure son ami, est un petit village sur le flanc oriental du Mont des Oliviers, près de la route qui mène à Jérusalem.
Or, il vient d’être chassé de Jérusalem où certains de ses coreligionnaires ont tenté de le lapider et de l’arrêter, mais il a réussi à leur échapper. Retourner vers Jérusalem n’est donc pas sans risque pour Jésus. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il laisse deux jours s’écouler avant de se mettre en route vers Béthanie… Deux jours pendant lesquels Lazare continue de souffrir, avant de mourir. Deux jours pour peser le pour et le contre. Deux jours pour décider enfin si vraiment il faut rebrousser chemin… Malgré tout ce qui hurle sans doute en lui de ne pas y retourner, malgré l’avertissement des disciples de ne pas se diriger vers le lieu où il a failli perdre la vie. Jésus fait demi-tour. Il répond à l’appel de Marthe et Marie. Aller relever Lazare est loin d’être sans risque, mais Lazare est son ami, et parfois l’amitié exige que l’on prenne des risques. Et il va ressusciter Lazare… et bien souvent nos textes disent « ressusciter », mais à vrai dire il vaudrait mieux dire « relever ». Il relève Lazare, et pour ce faire il lui crie de sortir.
« Lazare, sors ! »
« Et le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, et le visage enveloppé d’un linge. Jésus leur dit : Déliez-le, et laissez-le aller. »
Laissez-le aller, la résurrection de Lazare lui rend la liberté, il est délié. Et une fois délié, libéré, il ne reste pas là. Non il ne demeure pas à l’endroit où il était avant sa mort, au contraire il est libre. Libre de partir, d’aller dans le monde… le texte ne dit pas où il va, mais nous dessine, à travers le relèvement du corps mort de Lazare, un chemin dans le monde, bien au-delà du village de Béthanie. Peut-être est-ce cela aussi la résurrection, nous sentir libéré, déliés de ce qui nous entrave, enfin libre de nos mouvements, avec le monde comme lieu à parcourir, et l’endroit qu’on a toujours connu à quitter. Jésus comme Lazare dans cet épisode, risquent de retourner là où il savent que ce n’est pas sans danger, et risquent de s’engager un peu plus dans le monde qui est le leur.
Et tandis que Lazare foule des sols nouveaux, si on remonte le temps et les pages de nos Bibles, le Seigneur, en même temps qu’il promet la résurrection à son peuple, lui promet aussi une terre nouvelle dans notre passage d’Ézéchiel. « Je mettrai mon souffle en vous, et vous reprendrez vie ; je vous ramènerai sur votre terre, et ainsi vous saurez que c’est moi, le Seigneur (YHWH), qui ai parlé et agi ». Nous l’avons dit, le prophète Ézéchiel s’adresse aux siens au moment de l’exil à Babylone. Et dans la prophétie, le retour à la surface des ossements desséchés ne signifie pas seulement une réparation spirituelle, mais il s’agit aussi d’un rétablissement temporel. La foi renouvelée a besoin d’une terre où s’abriter, elle a besoin d’une terre qui est la sienne, « votre terre » dit le texte. Avoir sa terre dans ce texte signifie être libéré du joug de l’oppresseur babylonien. Avoir sa propre terre c’est la libération de l’esclavage, et l’espérance d’une vie plus juste.
Nous sommes loin de la vision dantesque, presque cauchemardesque de la résurrection, des os qui remontent du sol, pour reprendre vie, on ne sait très bien comment, pour reconstituer les corps, des êtres autrefois disparus… Non, leur résurrection ici c’est celle de leur foi et de leur terre. Pas une terre où l’on sera chez soi, et où personne d’autre ne serait le bienvenu… mais une terre de liberté, où l’on pourra vivre de sa foi renouvelée, et marcher, comme Lazare qui sort du tombeau et qui va… marcher dans les voies du Seigneur, garder ses lois, porter du fruit, renoncer aux idoles, construire des villes plutôt que les détruire… Oui l’Éternel fera sortir de terre les os des morts, pour faire du monde un lieu où la relation avec lui est possible et restaurée. D’autant plus restaurée que le monde sera devenu plus habitable et hospitalier. La résurrection a donc des implications politiques, dans le sens où elle appelle nos protagonistes à s’engager dans le monde qui est le leur. Et dans cette compréhension de la résurrection, nous prions avec les chrétiens du monde entier, dans les villes dévastées… avec les hommes, les femmes et les enfants sous les bombes. Pour que le monde ressuscite pour eux, qu’il redevienne un lieu habitable et qu’ils puissent mettre à nouveau toute leur foi en Dieu. Et dans l’attente que ressuscite notre foi, que ressuscite le monde… nos textes ce matin nous invitent à croire au-delà de ce que nos yeux peuvent voir et au-delà de ce que nos âmes sursautent et se réveillent.
III- La résurrection c’est la victoire de la vie sur la mort
Et ce sera mon dernier point : la résurrection c’est la victoire de la vie sur la mort. Et les cerveaux protestants ont parfois du mal à se l’expliquer. Et là est sans doute notre première erreur : vouloir à tout pris comprendre comment cela est possible. Comment la vie peut-elle être plus forte que la mort ?
Comme Marthe et Marie, nous avons connu des pertes inconsolables et nous savons bien que la mort est terrible et terrifiante. L’apôtre Paul nous met pourtant en garde dans l’épître aux Romains… « Sous l’empire de la
chair on ne peut plaire à Dieu. » au contraire si vous êtes sous l’empire de l’Esprit, alors l’Esprit de Dieu habite en vous, et vous appartenez au Christ. Et pour Paul, c’est cette communion avec le Christ qui nous libère et nous sauve. Nous n’avons plus peur de la mort, car l’esprit en nous nous libère même de notre corps, pour accéder à une vie nouvelle, en Christ. La résurrection est ici liée au renouveau spirituel du croyant ici bas, en plaçant sa foi en Christ, sa vie triomphera malgré le fait que son corps soit mortel. Paul l’affirme : « celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous ». Mais comment ? Demandons-nous.
Le Christ pour Paul est celui qui annule le péché, c’est-à-dire qu’il restaure la relation entre l’être humain et Dieu, il rétablit l’alliance. Mais le Christ ne s’arrête pas là, il renverse la logique implacable, scientifique, matérielle… qui veut que d’abord il y a la vie, puis la mort. Non, plus maintenant nous dit Paul. Désormais il y a la vie, la mort, et la vie, de nouveau. La mort n’est plus souveraine, le Seigneur des ténèbres a été vaincu, et désormais c’est le Seigneur de la vie qui nous appelle.
Comme il appelle Lazare à sortir du tombeau. « Lazare, sors ! » sixième signe de l’évangile de Jean, signe de qui Jésus est réellement. Un Jésus qui pleure devant le tombe, accusant le coup de la mort de son ami. Mais également un Jésus capable de dire « enlevez cette pierre » et de commander à la mort de quitter le corps de Lazare pour le laisser sortir, et aller, libre. Dans notre cheminement vers Pâques, rappelons-nous que notre Seigneur s’est fait entièrement homme parmi nous, et qu’il est resté pleinement Dieu avec nous.
Certes il va connaître l’opprobre, la honte, la trahison, la souffrance, le désespoir… mais il va aussi vaincre la mort. Notre Seigneur est ressuscité… voilà ce qu’est Pâques, pour nous chrétiens. Mais il ne triomphe pas pour lui-même, c’est nous que le Christ appelle dans son combat contre la mort. Peut-être est-ce cela aussi Pâques, entendre la voix du Christ qui nous demande de sortir, qui délie nos bandes, qui nous libère de tout ce qui nous entrave, de tout ce qui pourrit en nous… pour nous permettre d’aller, de vivre. Comme Lazare, le Christ nous relève.
En ce cinquième dimanche de carême, souvenons-nous que notre Seigneur, comme son ami Lazare, va mourir. Et qu’après une nuit de trois jours, le soleil se lèvera sur un tombeau vide. En attendant ce soleil, que voulons-nous voir mourir en nous ? Que voulons-nous laisser dans le tombeau derrière nous quand notre Seigneur nous appellera par notre nom ? Car oui, soyez en sûres frères et sœurs, le Seigneur nous appellera. Comme Lazare il nous appellera à sortir pour aller dans le monde. Et même après la mort, il nous appellera à la vie.
Amen


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