Pouvons-nous tout dire à Dieu ?…

Psaume 149
Alléluia ! Chantez pour le Seigneur un chant nouveau, chantez sa louange dans l’assemblée des fidèles
Qu’Israël se réjouisse dans son créateur, les fils de Sion tressaillent de joie devant leur roi.
Qu’ils louent son nom dans la danse, avec un tambourin et une lyre qu’ils jouent pour lui.
Car le Seigneur est heureux de son peuple, il glorifie les malheureux dans la victoire.
Triomphez de joie les fidèles dans la gloire, qu’ils poussent des cris dans leur lit.
Que les exaltations de Dieu soient dans leur gorge, et l’épée à deux tranchants dans leur main.
Pour exécuter la vengeance contre les nations, et les châtiments sur les peuples.
Pour attacher leurs rois dans les chaînes, et leurs élites dans les fers de l’oppression.
Pour exécuter contre eux le jugement écrit ;
Il est la splendeur de tous ses fidèles ; Louez Dieu !

Le livre des psaumes a beau être au milieu de nos Bibles, nous l’ouvrons rarement. Et nous le prêchons encore plus rarement. Certains psaumes ont même été longtemps censurés par les Églises ; supprimés de certaines éditions de la Bible, ou oubliés de nos recueils de chants… Si vous feuilletez les pages de votre Alléluia, vous ne trouverez pas le nôtre, celui que je propose à votre lecture ce matin. Le Psaume 149. On passe du 148 au dernier le 150… Nos réformateurs avaient-ils des raisons de se méfier de ce psaume ?

I- Chantons à l’unisson

Pourtant tout commence bien, même très bien ! Alléluia ! Littéralement : Louez Dieu. Chantez pour le Seigneur un chant nouveau, chantez sa louange.

1.1 La louange est un chœur
On entend l’empressement du poète qui nous invite à nous réjouir avec lui. Qui est-il ? Qui nous parle ? Le psaume n’est pas signé, mais il s’adresse à nous. Il ne nomme pas ceux et celles qu’il interpelle, il dit « vous », pour chacun qui entend, cette invitation lui est adressée directement. De qui nous parle-t-il ? D’un certain Seigneur, il serait le créateur, le roi. C’est un Dieu, celui qui se réjouit avec son peuple, qui glorifie les malheureux et qui les
rend victorieux. Notre soliste ne s’adresse pas à ce Dieu, mais il s’adresse à un « vous » humain et collectif. Pourquoi ? Pourquoi ne s’adresse-t-il pas à Dieu, tout simplement, pour le louer d’avoir créer la terre et le ciel et d’être un bon roi ? C’est souvent que les psaumes ne parlent pas à Dieu, mais de lui, à d’autres. C’est comme ça que le livre qui signifie louanges, choisit de définir la louange. Louer Dieu, c’est le chant d’un homme qui dit à d’autres : Venez chanter avec moi à la gloire du Seigneur. Et d’un chanteur, ils deviennent un choeur. Les fils de Sion tressaillent de joie devant leur roi Qu’ils louent son nom dans la danse avec un tambourin et une lyre.
Celui qui chantait seul est rejoint, des musiciens, des danseurs arrivent dans notre psaume, pour louer ensemble le Seigneur. C’est la fête !

1.2 La louange est un témoignage
La louange est une fête, une joie qu’on ne peut contenir ni garder pour soi. Il faut qu’on la partage, qu’on la proclame. Elle est ce sentiment que rien n’est bien, si ce n’est pas partagé. On la retrouve chez une femme, Samaritaine, dans l’évangile de Jean, qui après avoir parlé avec Jésus se rue au village pour dire : venez voir ! J’ai rencontré un homme, ne serait-il pas le Christ ?! On la retrouve chez ce disciple, Philippe, qui va lui-même
chercher Nathanaël qui est resté sous un figuier, pour lui dire, suis-moi ! Voilà ce qu’est une louange dans le livre des psaumes. C’est une voix qui vient vous prendre par la main. Viens, c’est par là. C’est un triangle ; un soliste chante son amour pour Dieu et l’amour de Dieu pour lui, mais en le chantant il chante aux autres son envie d’être avec eux, il les invite à chanter eux aussi leur louange au Seigneur. C’est d’une seule voix, et ce n’est que d’une seule voix Que nous pouvons répondre à deux commandements en même temps : aimer Dieu et son prochain. La louange est l’endroit où sont accomplies les deux facettes de cette même loi.

II- Quelqu’un chante faux

Pourtant dans notre toute nouvelle chorale, quelqu’un chante faux. Alors que le chant est aux réjouissances, une voix fait un pas en avant.

2.1 Tout à coup : la lamentation
Elle sort du chœur, et commence cette lamentation : Qu’ils poussent des cris sur leurs lits Que les exaltations de Dieu soient dans les gorges, et l’épée à deux tranchants dans leur main. Pour exécuter la vengeance contre les nations et les châtiments sur les peuples Pour enchaîner leurs rois et leurs élites dans les fers de l’oppression. Pour exécuter contre eux le jugement écrit. La chorale se tait. Les lyres et les tambourins tombent des mains. Brutalement, presque cruellement la louange s’arrête net. Qui est cette voix ? Quelle rabat-joie ? Le psaume se termine toutefois par une toute petite parole de louange qui crie : Il est la splendeur de tous ses fidèles Et qui répète les premiers mots de notre psaume : Louez Dieu ! Comme si la chorale avançait de nouveau pour faire rentrer dans le rang la voir dissidente, comme si la chorale de louange chantait plus fort que celle qui pousse ce chant guerrier.

2.2 Un modèle ou un frère ?
Souvent les psaumes qui contiennent en eux une forme de violence, ne sont pas trop lus. Et pas trop chantés non plus. Pourtant le psalmiste n’est pas un modèle, il est un frère. Le livre des psaumes n’est pas un code de loi.
C’est un livre de prières. Nous entendons quelqu’un qui prie, qui chante et qui nous appelle à louer Dieu avec lui. Et au moment où nous chantons ensemble, que chacun a pris sa lyre, son tambourin, ses chaussons de danse, ou sa plus belle voix… Voilà qu’on sort du rang pour se lamenter et hurler de colère. Celui-là ne veut plus seulement chanter ensemble, il veut que le monde entier chante. Que les exaltations de Dieu soient dans toutes les gorges, quitte à prendre l’épée pour les faire chanter. Et sinon, la vengeance, le châtiment pour tous les peuples qui ne se joindront pas à son chant. On enchaînera les rois et les puissants, car Dieu seul peut être le roi. Nous, nous rougissons. Très embarrassés. On avait signé pour la chorale de louange, pas pour ce va t’en guerre qui veut que toutes et tous se soumettent à Dieu dans la violence. Pour chaque lectrice, pour chaque lecteur du livre des psaumes. Deux choix : ou refuser de prier avec le psalmiste quand il sort du cadre. Le cadre je le rappelle : les psaumes, téhilim en hébreu, louange. Nous pouvons refuser de prier avec le psalmiste quand il transforme cette louange en lamentation, quand elle devient un cri de guerre, de haine, de colère et de désespoir. Ou bien, deuxième option, nous pouvons accepter le miroir qu’il nous tend.

2.3 La confiance en Dieu
Combien de fois n’avons-nous pas basculer comme lui ? Combien de fois n’avons nous pas appris que les cris de joie d’autrefois sont parfois les lamentations d’aujourd’hui ? Et combien heureux sommes-nous, car dans nos malheurs nous pouvons les dire à Dieu. Ça ne va pas. Seigneur, fais quelque chose pour moi. Mes ennemis m’empêchent de dormir. Terrasse-les s’il te plaît. Le monde brûle, supprime tous ceux qui attisent les flammes.
Tue tous ceux qui emmènent encore et toujours leurs peuples en guerre. Le livre des psaumes est un livre de prières. Dieu ne répond pas. Ce qui est sans doute d’ailleurs une réponse. Par contre, il nous permet de tout lui dire, même la joie, même l’indicible, même l’impensable. Pas pour rendre toutes nos demandes légitimes, mais parce que Dieu exige que nous nous présentions tel que nous sommes devant lui. D’ailleurs c’est tels que nous  sommes, que Jésus viendra lui-même rencontrer les hommes. C’est là où nous sommes que Dieu nous trouve, pas là où nous prétendons être. Et quand notre cœur est trop lourd, trop honteux pour être dignes de lui, nous pouvons encore lui confier. Sans cette confiance en Dieu, impossible de comprendre le basculement si abrupte du psalmiste. En une seconde la louange s’est transformée en cri. Comme dans notre monde… Parfois il ne faut pas plus d’une seconde pour que la vie bascule. Et que nous dit cette voix qui brise l’harmonie ? La voix qui chante sa douleur aurait pu se taire. Mais il n’en est rien, dans la gloire comme la détresse, elle continue de chanter à Dieu.

III- Transformés par la prière

Ce psaume est celui de nos conflits internes, intimes, De nos dilemmes. Entre notre joie et la louange que nous voulons partager avec Dieu, et la triste réalité du monde et de nos vies. Je ne suis pas sûre que cette voix qui  chante à Dieu bonheur comme désespoir sache ce qui l’emporte.

3.1 Affronter des contraires qui demeurent intacts
D’ailleurs il est probable qu’aucun des deux ne l’emporte. Dans ce psaume, la joie et la colère sont intactes. Chacune a sa place, aucune ne se mélange avec l’autre. Dans les premiers versets, la joie se dit sans retenue, elle explose : louez Dieu, chantez, chantez, réjouissez vous, tressaillez de joie, louez son nom, dansez, jouez pour lui. Triomphez de joie ! Il n’y a pas une ombre au tableau, jusqu’au milieu de la louange, où on entend les cris
dans les lits. Cris de joie ? De détresse ? Brusquement la colère et la vindicte font rage. Et elles ne font pas plus de compromis que la joie. C’est un coup d’État, il n’y a plus aucune place pour autre chose qu’un discours belliciste. De la joie radicale, on tombe dans la violence de l’intransigeance : épée sous les gorges, il faut chanter. Ou la vengeance et les châtiments seront terribles. On prendra les rois et les puissants pour en faire des exemples. On exécutera contre eux le jugement écrit. C’est-à-dire qu’on appliquera la loi, sans avocat sans défense, sans procès ni jugement. Dans ce texte l’heure n’est pas aux négociations; on passe du tout au tout sans crier gare. Et ce qui est dit est dit. Pour l’amour comme la haine, inscrit noir sur blanc. Combien de fois ça aussi ne l’avons-nous pas déjà vécu ? Les grandes joies dont on se souviendra, et les grands fracas qu’on ne peut pas réparer…

3.2 La joie de Dieu
J’ai dit que dans les psaumes Dieu ne répondait pas. Ce n’est pas tout à fait vrai. Dieu dans les psaumes ne parle pas, les psaumes c’est le chant d’une humanité qui lui dit ses horreurs, ses douleurs, ses victoires, ses joies et ses trésors. Les psaumes sont nos dilemmes. Et à la question : le monde est-il beau ou laid ? Le psalmiste nous fait cette réponse : Il est les deux. Je crois en Dieu. C’est l’histoire de Job. C’est notre histoire. Tôt ou tard, notre foi sous forme de contrat avec Dieu pour échapper au sort et aux aléas, sera mise à l’épreuve. Le dieu papa, rétributif n’est pas celui du psalmiste. Cette image lui résiste, elle résiste à ses malheurs, à ses deuils, et ses révoltes.
Mais il ne tourne pas le dos à Dieu pour autant. Il intègre la menace et la violence du monde à sa prière de louange. Et il y a là une forme de grâce. C’est la foi de Job, à la fin du livre : malgré toutes les souffrances inconsolables qu’il traverse, il trouve en lui la force de dire au Seigneur : tu as eu raison de créer le monde malgré tout. C’est la prière de son propre fils Jésus-Christ, au jardin de Gesthémané : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne. » J’ai dit que dans les psaumes Dieu ne répondait pas. Ce n’est pas vrai. On peut lire cette fin : il est la splendeur de tous ses fidèles ; louez Dieu ! Comme une censure, le chœur de louange reprend le dessus sur la voix dissonante. Ou nous pouvons l’entendre comme un énième basculement. Après la discontinuité de la joie et des pleurs, la joie de nouveau. Celle de la louange. Celle de l’ange qui réconforte Jésus après sa prière. Le psalmiste ne se fait pas une raison, il ne sèche pas ses larmes de rage en se disant qu’il a assez pleuré, il n’essaye pas non plus de se calmer. Mais à nouveau, à la fin, surgit la joie de louer Dieu. Cette joie soudaine sort de nulle part. Peut-être cette soudaineté est-elle un indice de sa provenance ? D’où vient cette joie si ce n’est de Dieu lui-même ? Ce Dieu qui ne veut ignorer ni nos joies, ni nos peines. Ce Dieu qui ouvre le ciel pour envoyer un ange réconforter son fils. Ce Dieu avec nous, dans la souffrance comme l’espérance. Et faisant l’expérience que nous pouvons tout lui dire, nous présenter à lui tels que nous
sommes, Dieu nous donne une joie nouvelle. Nous ne sommes plus avec un Dieu qui nous protège du monde, mais avec celui qui a créé ce monde. Les psaumes sont les prières des Israélites exilés à Babylone, ils sont leur temple après la destruction de Jérusalem. Ils disent la louange, le désespoir et l’espérance d’un temple à reconstruire. Ces psaumes sont les nôtres, notre monde peut être aussi sombre que le leur, et pourtant, dans le simple fait de continuer à prier Dieu, Nos louanges et nos lamentations sursautent ; Au début du psaume la louange cherchait des prétextes : le seigneur est créateur, roi, bon avec son peuple, sauveur des malheureux. La vengeance voulaient des preuves de l’horreur du monde et sans difficulté elle en a trouvé. Mais à la fin, la louange n’a plus d’autre objet qu’elle-même. Dieu est la splendeur de tous ses fidèles ; Louez Dieu ! Cette phrase ne dit plus pourquoi, peut-être qu’elle-même ne le sait pas. On ne peut comprendre les variations du psaumes, entre joie et malheur, On ne peut savoir comment la joie demeure possible, Comment revient-elle dans la voix du psalmiste après l’horreur ? Mais chacun, chacune d’entre nous peut en faire l’expérience dans son propre cœur, Prier Dieu c’est tout lui dire et c’est aussi le voir surgir. C’est la dernière parole de Job : j’avais entendu parlé de toi, maintenant mon œil t’a vu. Prier Dieu c’est tout lui dire, et le voir surgir au cœur de nos vies, là où ne l’attendait pas ou plus.
Amen.

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