Le “testament de Jésus”

Prédication sur Jean-17, 9-19

Le chapitre 17 de l’Evangile de Jean vient clôturer une série de 5 chapitres (13 à 17) le plus souvent intitulés « discours d’adieux » ; on devrait dire « Testament de Jésus ». C’est un genre littéraire bien connu, tant dans l’Ancien Testament où l’on a les « bénédictions de Jacob » (Gen 49) ou de « Moïse » (Dt 33), le « testament de Josué » (Jo 23) ou les « adieux de Samuel » (1 S 12). Mais il en existe bien d’autres dans la littérature intertestamentaire, le plus célèbre étant le « Testament des douze patriarches » qui prétend rassembler les dernières volontés des douze fils de Jacob, chacun s’adressant à ses propres enfants réunis autour de lui. Le livre des Actes des Apôtres connait un document similaire avec le discours d’adieux de l’apôtre Paul aux anciens d’Ephèse (Actes 20,17-38). Cela pour dire que l’auteur de l’Evangile de Jean ne prétend nullement que la veille de Pâques, au moment où Jésus lave les pieds de ses disciples, il leur a tenu tous ces discours. Mais entre, le lavement des pieds, ce moment symboliquement fort sur le sens de l’accueil mutuel et du service, et l’arrestation de Jésus au chapitre 18, il place comme un condensé de ce qui est pour lui le message de Jésus. Thème du service, thème de l’amour, thème de la relation, thème de l’Esprit-Saint, thème de la glorification, thème du monde… les discours parlent de ce triangle constitué par le Père, le Fils et les disciples ; ils parlent de la situation des disciples dans le monde et de l’Esprit-Saint qui leur révèle la vérité. Puis, changement de ton ; on passe de l’enseignement à la prière ; c’est le chapitre 17. Avec ses trois parties : « Père, manifeste la gloire de ton Fils, afin que le Fils manifeste aussi ta gloire » (Vt. 1) ; disons qu’il s’agit de la prière de Jésus pour lui-même au moment d’entrer dans l’ultime phase de sa mission. Puis vient la prière de Jésus pour ses disciples ; « Je te prie pour eux » (Vt. 9). Et la prière pour ceux qui croiront… « Je ne prie pas seulement pour eux, mais aussi pour ceux qui croiront en moi grâce à leur message » (Vt 20). Prière sacerdotale, ainsi la nomme-t-on, comme la prière du Grand Prêtre qui se tient devant Dieu pour intercéder pour le peuple ; mais simultanément, méditation sur le ministère de Jésus et la place des disciples dans le monde.

C’est à cette méditation que j’aimerais vous rendre attentifs. Je le ferai en trois temps, sous trois titres : Communion et joie ; le monde et la vérité ; et la présence des témoins.

 

Communion et joie.

Méditation sur le triangle formé par le Père, le Fils, et les disciples. De ce triangle, le côté qui relie le Père et le Fils semble évident mais il est essentiel pour ce qui suit. La gloire du Fils est la gloire du Père. Mais de quelle gloire s’agit-il ? Celle qui se manifeste quand « l’heure est venue », quand Jésus va accomplir l’œuvre du Père, celle pour laquelle il est venu, se donner lui-même, pour que le monde connaisse la vérité sur le Père ; cette vérité qui irrigue toute l’Ecriture Sainte, toute la révélation au peuple juif et à travers toute son histoire, un Dieu qui se donne comme Dieu de l’amour, du pardon et de la joie. La prière de Jésus, ces moments qui jalonnent l’Evangile où il se retire à l’écart, dans la paix ou la souffrance, dans la lutte contre ce qui pourrait l’écarter de la volonté du père, la prière de Jésus dit cette communion intime entre le Père et le Fils et la joie qu’il en ressent.

Mais l’extraordinaire de ce discours d’adieux, c’est qu’il établit non seulement une même relation de communion entre le Fils et ses disciples, mais entre le Père et les disciples du Fils. Que ma gloire, qui est la gloire du Père, se manifeste en eux ; que l’unité du Père et du Fils soit leur unité, donnée par la bénédiction du Père aux disciples. Que ma joie, dit Jésus, d’être dans cette intimité avec le Père soit leur joie.

A l’arrière-plan, il y a le fait même qu’il s’agit d’un discours d’adieux, il y a les souffrances à venir, des trahisons et des reniements ; aucune protection particulière, mais une communion profonde, inaltérable, source d’une joie complète.

 

Le monde et la vérité.

Deuxième dimension de cette méditation que Jésus souhaite faire nôtre.

Ils sont dans le monde ! C’est notre contexte. Etre dans le monde sans être du monde.

Le monde est perçu comme une présence hostile ; le lieu où le mal peut s’exercer qui rejette la volonté de Dieu, sa Parole. Ces paroles de Jésus, placées dans l’Evangile de Jean en discours d’adieux, à la veille de la passion, ne peuvent qu’être marquées par la haine dont Jésus va être victime. Mais s’agit-il seulement de paroles marquées par leur contexte ? Je ne le pense pas. Il s’agit bien plus du constat que le monde est sans Dieu et cela ne doit en rien nous surprendre.

Dieu a remis entre les mains des hommes- si je puis m’exprimer ainsi, car certain préféreraient ne même pas mentionner ce fondement d’un ‘bigbang’ divin – Dieu a donc remis entre les mains des hommes la responsabilité du monde. Ils sont, nous sommes autonomes dans la gestion de la planète terre et de son humanité. Certes le langage des croyants cherche souvent à y réintroduire Dieu, mais ce langage ne résiste pas à l’analyse. A moins de faire de Dieu celui qui agit quand cela va bien dans la destinée des hommes et se ferme les yeux quand cela va mal. Par exemple, en ce jour de célébration du 8 mai 1945, ferait-on de Dieu celui qui aurait permis la victoire des uns sur les autres, le Dieu qui bénirait la paix alors que de l’autre côté de la Méditerranée se déroulait le même jour le massacre de Sétif, et de l’autre côté de la terre se poursuivait la guerre entre les Etats-Unis et le Japon ?

Non les disciples de Jésus sont dans ce monde sans Dieu, pour y exercer leur responsabilité humaine de gestionnaire de ce monde, aspirant comme tous à plus de justice et de paix. Et Dieu n’en tire pas les ficelles.

Mais les disciples qui sont dans ce monde, ne sont pas de ce monde. Ils n’appartiennent pas à ce monde, en ce sens qu’ils ne partagent plus les valeurs de ce monde qui n’hésite pas à rejeter le Fils de Dieu. Ils vivent déjà dans un autre monde, celui qui, malgré les souffrances et même les joies de ce monde, est fondé sur la communion profonde et inaltérable avec leur Père. Cette communion avec le Père est leur vérité.

Dans ce monde et pas de ce monde. Cela ressemble à la quadrature du cercle !

 

Présence des témoins.

Ce défi, d’être dedans sans en être, les chrétiens le vivent aujourd’hui comme hier, avec comme première attitude, et je devrais dire comme première tentation, celle du retrait du monde, qui peut prendre plusieurs formes. Le monachisme en est une. Vivre à l’intérieur d’une clôture, entre soi, prétendant avoir trouvé une règle de vie en tous points conforme à la volonté de Dieu, et priant pour ce monde dont on prétend ne pas être. La Réforme protestante a récusé ce retrait du monde et tout d’abord parce qu’elle est illusion ; comme s’il était possible de ne pas être dans ce monde avec ses contradictions ; tout à la fois parmi les vierges folles et les vierges sages, comme il nous faut lire cette parabole du Royaume. Le monachisme n’a de sens que s’il se sait et est vécu pleinement solidaire de ce monde.

Mais il est une tentation plus contemporaine et toute aussi pernicieuse qui consiste à faire de notre foi une affaire toute privée, comme si nous vivions deux vies séparées, celle du monde avec ses compromissions, ses règles de vie, ses combats pour la liberté ; et notre vie de foi, enfermés dans nos lieux de culte ou nos chambres pour prier.

Ne faisons pas de la prière de Jésus pour ses disciples une prière inutile. Il ne prie pas pour eux pour qu’ils vivent en retrait du monde mais bien parce qu’il les y veut bien présents, comme ses envoyés, ses témoins. Et nos chambres ou nos lieux de culte ne peuvent être les lieux de cette présence et de ce témoignage. Lieux de retraite provisoire, lieux d’écoute, lieux de méditation et de prière, lieux de louanges et de partage ; oui, tout cela et plus encore ; mais pas lieux de témoignage.

« Je les ai envoyés dans le monde comme tu m’as envoyé dans le monde ». L’ordre de mission est clair et net. Jésus nous veut présents dans le monde, à l’écoute de la Parole de Dieu qui est vérité, et témoins de cette Parole. Mais avec Jésus, il n’y a pas de fausses illusions. Le monde ne changera pas. Il n’a peut-être pas vocation à changer. Il restera toujours un monde sans Dieu, livré à la responsabilité des hommes. Mais les hommes peuvent changer. Nous pouvons être pour eux des signes d’une autre réalité, celle de la communion que Dieu veut pour tous les hommes avec lui. Et de cette communion nait un autre regard sur le monde, un monde destiné à l’amour de Dieu, à son pardon et à sa joie.

Etre les témoins de ce regard de Dieu sur le monde. Un regard réaliste, sans concessions ; mais un regard d’amour et de pardon ; un regard d’espérance toujours renouvelée… parce que dès aujourd’hui une réalité nouvelle est là dans la communion ouverte par le Christ avec Dieu notre Père.

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