Luc 23, 35-43
Le peuple restait là à regarder ; les chefs, eux, ricanaient ; ils disaient : « Il en a sauvé d’autres. Qu’il se sauve lui-même s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! » Les soldats aussi se moquèrent de lui : s’approchant pour lui présenter du vinaigre, ils dirent : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même. » Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « C’est le roi des Juifs. » L’un des malfaiteurs crucifiés l’insultait : « N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même et nous aussi ! » Mais l’autre le reprit en disant : « Tu n’as même pas la crainte de Dieu, toi qui subis la même peine ! Pour nous, c’est juste : nous recevons ce que nos actes ont mérité ; mais lui n’a rien fait de mal. » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi. » Jésus lui répondit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis. »
Nous sommes le dernier dimanche de l’année liturgique., le dimanche du Christ-Roi. Dimanche prochain commence l’année liturgique nouvelle avec le premier dimanche de l’avent, avent qui nous conduira au temps de Noël qui se prolonge jusqu’à la fête du baptême du Seigneur. Viendra ensuite la première période du temps ordinaire jusqu’au temps du carême. S’ouvrira ensuite le temps pascal, du jeudi saint à la Pentecôte avec au centre le vendredi saint et le dimanche de Pâques. Enfin viendra la deuxième période du temps ordinaire qui se termine précisément aujourd’hui. Pourquoi vous rappeler cela ? Parce qu’il est tout à fait étonnant de nous trouver aujourd’hui en plein récit de la passion du Christ. Et c’est ce paradoxe qui va retenir notre attention.
Que veut dire en effet cette appellation de fête du « Christ-Roi » donnée à ce dernier dimanche de l’année liturgique par l’Eglise catholique. C’est une « fête » instituée très récemment, en 1925, par le Pape Pie XI qui souhaitait réaffirmer la souveraineté du Christ face à la montée du sécularisme, du nationalisme et des idéologies totalitaires. Elle allait être fêtée tous les derniers dimanches d’octobre. Puis le Pape Paul VI en 1969 l’a transférée, lors d’une réforme du missel romain, au dernier dimanche du temps ordinaire pour qu’elle soit une fête du Christ-glorieux, roi de l’univers et juge des nations, dans la perspective de son retour à la fin des temps.
Encore une précision : selon le cycle triennal, A, B, C, des lectures proposées pour ce dimanche, nous avons le récit du jugement dernier dans l’évangile de Matthieu (année A), la rencontre entre Pilate et Jésus dans l’évangile de Jean : mon royaume n’est pas de ce monde (année B) et le dialogue sur la croix de Jésus avec les deux brigands, dans l’évangile de Luc (année C).
Alors j’entends déjà des protestants qui se disent en eux-mêmes « il est devenu catho ! » et s’il y a des catholiques qui m’écoutent, ils se disent « il va encore nous faire la leçon à partir des décisions de nos papes ! »… Que les uns et les autres se rassurent.
1. Je trouve œcuméniquement important de nous tourner vers les mêmes textes de dimanche en dimanche. Ce n’est ni obligatoire, ni dangereux…
2. Réfléchir, écouter les textes bibliques qui nous permettent de comprendre ce que signifie la royauté du Christ c’est sans aucun doute une nourriture pour notre foi.
3 et si cela nous aide à faire face à la montée du sécularisme, du nationalisme et des idéologies totalitaires… comme le souhaitait Pie XI, je ne m’en plaindrai pas.
Alors venons-en à l’essentiel : Quand Jésus dit « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis », et qu’il le dit sur une croix qui porte le ‘titulus’ « C’est le roi des juifs », de quelle royauté s’agit-il ? Pour comprendre cela il faut constater que trois cheminements théologiques se croisent sur la croix, ou au pieds de la croix (dans notre texte).
Le premier voit en Jésus l’héritier du trône de David. Nous allons réentendre au moment de Noël les textes qui nous ont marqués depuis notre enfance ; que ce soit dans l’annonce de l’ange Gabriel à Marie : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la famille de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. » Annonce qui fait écho à la prophétie d’Esaïe : Un enfant nous est né, un fils nous a été donné. La souveraineté est sur ses épaules. On proclame son nom : « Merveilleux-Conseiller, Dieu-Fort, Père à jamais, Prince de la paix. » Il y aura une souveraineté étendue et une paix sans fin pour le trône de David et pour sa royauté…
Et Jésus, lui-même, ne récuse pas cette affirmation de ‘royauté’. Quand au tout début de son ministère il voit approcher Nathanaël, il dit à son propos : « Voici un véritable Israélite en qui il n’est point d’artifice. » – « D’où me connais-tu ? » lui dit Nathanaël ; et Jésus de répondre : « Avant même que Philippe ne t’appelât, alors que tu étais sous le figuier, je t’ai vu. » Nathanaël reprit : « Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d’Israël. » Jésus lui répondit : « Parce que je t’ai dit que je t’avais vu sous le figuier, tu crois. Tu verras des choses bien plus grandes. » Et il ajouta : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme. »
Fils de l’homme, c’est l’appellation glorieuse du messie selon le prophète Daniel, et c’est ainsi que Jésus se désignait lui-même. Et le brigand en croix n’attend rien d’autre que la venue due Jésus comme roi… souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi ! Jésus lui répondit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi … On attendrait : dans mon royaume. Il dit : dans le paradis. »
Comprenons bien. Ici se termine définitivement toute idée d’une royauté terrestre de Jésus. Le messie, fils de David, qui allait renverser l’occupant romain, rendre au peuple d’Israël sa liberté politique, donner raison aux sicaires, ces maquisards de l’époque, dont Juda faisait partie très probablement. Cela se termine pour Jésus bien sûr dont le parcours humain, charnel se termine sur la croix. Mais aussi pour tous ceux qui pensent instaurer par leur force et leur intelligence, le règne de Dieu. Joseph d’Arimathée qui « attendait la venue du règne de Dieu » ne peut que lui rendre l’hommage que l’on rend aux morts, une sépulture digne.
Tirons-en déjà une conséquence : Si vous souhaitez créer un parti politique qui aurait pour ligne conductrice de suivre Jésus et instaurer un règne chrétien, le règne de David, ou du Fils de l’homme, laissez tomber. Si règne il y a, il ne peut être « politique ».
Mais un autre cheminement se termine aussi au pied de la croix. Il est représenté par les ricaneurs, les chefs, les soldats qui sont leur bras armé. Et le premier brigand qui ne fait que répéter leurs moqueries : « Sauve-toi toi-même… » C’est l’aboutissement de toute une ligne qui traverse les évangiles et qui donne à voir l’opposition croissante de ceux qui refusent de sortir de leurs certitudes, de leurs constructions spirituelles jusqu’à nier que Dieu puisse rendre la vie à celui qui est mort, affirmer que la vie est plus forte que la mort. Je n’insiste pas… ils pourront se moquer encore, la durée du samedi saint. Dimanche c’en est fini de leurs négations, de leurs moqueries sauf à inventer comme le raconte l’évangile de Matthieu que quelqu’un a volé le corps. Et pourtant, je le maintiens, le ‘titulus’, « c’est le roi des juifs » est pour nous l’évangile ! Pour les ricaneurs, il prêtait à confusion – n’aurait-il pas mieux valu écrire «Cet home a dit : Je suis le roi des juifs » et Pilate l’a maintenu en disant « Ce qui est écrit est écrit » ? C’est pour nous l’évangile de ce jour. Mais de quelle royauté s’agit-il ?
Tout d’abord un indice…Trois fois, dans le désert, le diable a tenté de détourner Jésus de sa mission… Trois fois les chefs ricaneurs, les soldats qui se moquent, le brigand qui l’injurie tentent comme le diable de détourner Jésus de sa fidélité à la volonté de son Père… qui n’était bien sûr pas sa mort mais qu’il aille jusqu’au bout de l’affirmation de son règne…. Et ce règne est le don de soi pour le salut des hommes. Ce règne n’a qu’un nom, celui du sacrifice qui reçoit tout de l’Esprit Saint et donne tout pour guérir et pardonner. Un pouvoir certes, celui du service de l’humanité pour qu’elle traverse avec lui la mort et soit avec lui dans le paradis, aujourd’hui.
Revenons là-dessus un instant. L’Esprit de Dieu a habilité Jésus à sa mission. Lors de son baptême l’Esprit accompagne la voix venue du ciel qui annonce : « Tu es mon fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré ». C’est le même Esprit annoncé par Esaïe qui confère à Jésus l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ? pour proclamer la libération aux captifs, le retour de la vue aux aveugles, la liberté aux opprimés… dont Jésus dit, à Nazareth, « aujourd’hui, (cela )est accompli pour vous qui l’entendez.
Aujourd’hui, c’est l’aujourd’hui de Dieu, auquel Jésus a tenu même jusqu’à en mourir, et que sur la croix il proclame, face aux ricaneurs, aux moqueurs, et au brigand qui l’injurie. Aujourd’hui, toi qui me fais confiance, nous allons ensemble, toi avec moi, traverser la mort pour entrer dans le paradis. Ne vous poser pas de questions sans réponses sur ce paradis. Il s’agit non pas d’une indication topographique ou chronologique – un jardin délicieux ou des temps particuliers – mais d’un mot évocateur annonçant la proximité de Dieu, comme le Lazare de la parabole qui se retrouve sur le « sein d’Abraham ». En revanche, retenez cet « aujourd’hui, avec moi » car il n’y a pas meilleure traduction du règne du Christ qui renvoie au règne de Dieu, qui se confond avec lui.
Aujourd’hui… ce n’est pas seulement pour le brigand, mais pour vous et moi qui dans le récit sommes au milieu de la foule qui regarde et qui entend. Entendons l’évangile du Christ-Roi. Voulons-nous avec lui exercer un pouvoir ? C’est peine perdue. Nous trouvons-nous du côté des moqueurs, attendant une manifestation extraordinaire pour le suivre. Nous pouvons toujours attendre ! Le Christ règne autrement. C’est dans le service de l’humanité aujourd’hui que nous le rejoignons ou plutôt qu’il nous conduit, dans toutes les formes que peut prendre ce service et qui est pardon et guérison.
Alors, bien sûr, nous sommes encore le vendredi saint. Il faut attendre dimanche, le dimanche de la résurrection, aujourd’hui précisément, où Dieu rappelle à la vie celui qui est passé par le séjour des morts – et c’est ce que nous célébrons ; aujourd’hui où Dieu nous dit suivez-le car il vous précède sur les chemins de la vie – et c’est ce que nous écoutons; aujourd’hui où le royaume de Dieu s’ouvre pour ceux qui attendent tout de lui et de son Esprit – et c’est notre espérance.


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