« Ressourcer ? »

Prédication de Elies Tataruch

« C’est ainsi qu’il parvint dans une ville de Samarie appelée Sychar, non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph, là même où se trouve le puits de Jacob. Fatigué du chemin, Jésus était assis tout simplement au bord du puits. C’était environ la sixième heure. Arrive une femme de Samarie pour puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » Ses disciples, en effet, étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger. Mais cette femme, cette Samaritaine, lui dit : « Comment ? Toi qui es Juif, tu me demandes à boire, à moi, une femme, une Samaritaine ? » Les Juifs, en effet, ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains. Jésus lui répondit : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive. » La femme lui dit : « Seigneur, tu n’as pas même un seau et le puits est profond ; d’où la tiens-tu donc, cette eau vive ? Serais-tu plus grand, toi, que notre père Jacob qui nous a donné le puits et qui, lui-même, y a bu ainsi que ses fils et ses bêtes ? » Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. » La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi cette eau pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus à venir puiser ici. » » Jean 4, 5-15.

Frères et sœurs si mon agenda est bien renseigné c’est à ma connaissance la dernière fois que j’ai l’honneur de vous donner ici la prédication. Cette prédication sera donc la 22e et dernière que j’aurai la joie réelle de vous
partager. Permettez qu’au moment de prêcher sur l’Evangile du jour, si beau texte nous offrant l’essence de l’expérience spirituelle Chrétienne, je nous place sous les auspices du réformateur Martin Luther qui ouvrait l’un de ses écrits théologiques les plus importants : « De la liberté Chrétienne » par ce rappel que tout discours, toute parole ayant trait à la foi dans le Christ Jésus ne servait de rien s’il ne disait une expérience, si elle ne disait un vécu, et c’est en introduisant ce thème qui devait nous conduire là où nous sommes maintenant, chrétiens protestants, la Liberté Chrétienne, que Martin Luther cite son premier argument tiré de l’Ecriture, et celui-ci est l’Evangile sur lequel nous prêchons aujourd’hui.

Voici comment commence le réformateur : « C’est chose facile, aux yeux de beaucoup de gens, que de parler de la foi chrétienne. Et ils ne sont pas en petit nombre ceux qui la comptent au nombre des vertus, même communes. Ils font ainsi parce qu’ils n’en ont nulle expérience, qu’ils ne l’ont pas éprouvée et qu’ils n’en ont jamais goûté la grande puissance. A quiconque ne l’a pas goûtée une fois ou l’autre du dedans, sous l’étreinte des tribulations, il est impossible de rien écrire de juste à son sujet ni de comprendre ce qu’on en aurait écrit de vrai. Mais quiconque y a goûté, si peu que ce soit, ne se lassera jamais d’écrire, d’en parler, d’y penser ni d’entendre : c’est une source vive qui jaillit en vie éternelle, comme Christ l’appelle en Jean 41. » Fin de citation.

Cela peut nous impressionner, frères et sœurs, mais c’est de cela dont nous parlons ce dimanche. De cette expérience vraie et originale de la rencontre avec le Seigneur, en somme de l’expérience de la foi Chrétienne. Et cela ne se fait pas vraiment sur commande et par facilité mais cela se trouve au gré des chemins de nos vies parfois éprouvées. C’est du moins ce dont nos textes témoignent ce matin.

La rencontre se fait pour nous au milieu des conflits. C’est ce que reflètent les textes que nous méditons, et c’est aussi l’expérience dont Martin Luther témoigne. Nous savons les effets des conflits dans nos existences. Ils éprouvent, ils épuisent, ils dessèchent ce que nous aurions aimé préserver en nous. Ils viennent chercher nos émotions profondes et abîment. Et c’est au cœur de ces dessèchements, de ses impasses intimes et de ces tribulations relationnelles qu’un besoin viscéral de réconciliation se fait. C’est dans ce besoin d’une rencontre restaurée que se fait souvent une rencontre sincère avec Dieu, ce n’est pas nécessairement dans ces épreuves qu’elle se fait mais elle se donne souvent à vivre dans ces situations. Les difficultés humaines ne sont pas des freins au travail spirituel et à la possibilité de la prière vive.

Prenons notre texte, dans l’Evangile de Jean, ici c’est le festival de l’impossible, il est déjà question d’un dialogue prohibé entre Jésus, juif tout à fait ordinaire dans sa pratique et une femme samaritaine, représentante d’un
judaïsme considéré comme totalement déviant par le courant alors plus majoritaire. Et ne nous trompons pas, on ne pourrait pas résumer ça à deux branches d’une même religion comme on pourrait faire l’analogie aujourd’hui entre catholiques et protestants ou orthodoxes et évangéliques. Entre le judaïsme classique et le samaritanisme nous sommes sur des divergences à peu près sur tous les points, le dialogue était impossible du fait d’une séparation ethnique et religieuse radicale, s’accusant les uns les autres de n’être tout simplement pas de vrais juifs et de se tromper sur toute la ligne : du point de vue de la transmission familiale ce n’est pas bon : les uns se disent descendant de la diaspora exilée, dépôt de la transmission véritable les autres étant restés sur la terre sont les vrais gardiens de la tradition, du point de vue du canon biblique : les uns reconnaissent l’ancien testament tel que nous l’avons aujourd’hui les autres n’en reconnaissent que les 5 premiers livres et à propos du lieu saint les uns ne reconnaissent qu’un seul temple, celui de Jérusalem et les autres le culte vrai se fait sur la montagne sainte du mont Garizim. Pas de convergence possible, le conflit est ancien et consommé, le dialogue entre Jésus et la samaritaine est impossible, inutile et non avenu, à la limite Jésus pourrait lui demander la route et encore ce n’est pas sûr.

Or ce dialogue, Jésus le provoque. Il le provoque et dépasse la rupture qui nous paraissait fondamentale, pour nous révéler en vérité que ce n’était pas la rupture qui était fondamentale mais bien la source qui demeure malgré tout.

Jésus nous parle de soif, c’est cette soif qui va nous mener à la recherche de la source, cette soif est désir mais aussi intuition, tel le bâton du sourcier, elle se démontre mal mais s’éprouve. Cette soif peut être le désir de réconciliation, le désir de restauration de notre humanité abîmée. Notre incomplétude humaine que nous ne disons pas, que nous n’aimons pas dire car c’est de notre faiblesse dont elle est témoin, et qu’en ce carême nous sommes invités à simplement assumer dans l’humilité du face-à-face avec Dieu venant se faire compagnon de route. Eh bien cette soif, cette vulnérabilité humaine en proie à un besoin primaire, le Christ n’a pas honte de la manifester. Cette soif il l’a dit pour que nous nous puissions la dire et la faire notre. Et cette soif dite à cette autre qui était pour lui le paroxysme de l’étranger, samaritaine et femme, petite pensée à la journée internationale de la femme qui tombe aujourd’hui, en plus de cela en situation conjugale étrange si l’on se souvient du reste du passage, elle devient la clef, l’amorce d’une quête essentielle qui nous est désormais rendue possible. Se tenir devant Dieu dans l’humilité d’un humain qui a soif et qui dans la vérité de la prière ne s’en cache pas mais demande à boire au créateur c’est une belle quête de carême à explorer. Quête qui demande humilité et écoute de soi. Cette soif avouée peut nous conduire à la rencontre d’une Parole qui viendra alors désaltérer un cœur qui ne se ment pas et qui aspire justement à la réconciliation que vient apporter Jésus tout au long de son ministère terrestre. Ce Jésus qui vient offrir son secours comme clef de réconciliation humaine, humaine dans son acception large, c’est-à-dire sociétale, n’ayons pas peur frères et sœurs à reconnaître que notre société a besoin de réconciliation et qu’elle court parfois à des confrontations d’une violence et d’une stérilité consternante. Que Dieu puisse lui donner la sagesse et l’humilité d’un retour à la simple humilité et au service sincère du prochain. Jésus intervient pour nous aussi dans la réconciliation que l’on pourrait appeler « théologique », l’épître dit que « justifiés nous sommes désormais en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ », que la paix se fasse en nos cœurs car ce juge qui peut paraitre impitoyable nous est amis et aide, non pas bourreau et accusateur comme il est facile au monde de nous le faire croire par la culpabilisation et la terreur. Probablement que la Samaritaine se sachant ostracisée considérait désormais son accès à l’eau du puit bien trop difficile voir désormais impossible. Jésus est venu pour lui prouver que non.

La dernière réconciliation est existentielle, de cela nous en avons déjà un peu parlé mais nous trouvons dans ce dialogue les ressources pour dépasser nos impasses intérieures et déverrouiller ce que nous pensions fermé. Cette source d’eau vive dont Jésus nous parle elle est pour nous. Cette eau nous est proposée pour regénérer c’est-à-dire redonner vie et restaurer nos espaces intimes que nous considérons comme morts. En cette troisième semaine de carême qui s’ouvre, frères et sœurs, avouons simplement nos soifs devant Dieu et laissons le nous offrir un peu de sa présence en nos existences, que cette source fasse naître en nous la vie dans sa paix, espérance d’un matin de pâques à venir.
Amen.

 

1 Martin Luther, Œuvres, T. II, Le Traité de la liberté Chrétienne, Genève, Labor et Fides, p. 275.

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