Chronique Eglise universelle mars 2026

Déclaration du Centre œcuménique de Théologie de la Libération Sabeel
Jérusalem, mars 2026
« Martelant leurs épées, ils en feront des socs… on ne brandira plus l’épée
nation contre nation, on n’apprendra plus à se battre. » – Ésaïe 2.4
Nous, le Centre œcuménique de théologie de la libération Sabeel, nous nous adressons à vous depuis
Jérusalem, une ville qui subit l’occupation et les ravages de la guerre depuis des générations. Nous
prenons la parole comme chrétiens palestiniens qui croient sans réserve que la violence n’est jamais une
solution. En dépit de toutes ses imperfections, c’est le droit international qui demeure le seul cadre que
l’humanité ait réussi à bâtir pour protéger les faibles contre les forts. Nous aspirons à des gouvernements
qui respectent ce droit et qui s’engagent pour le respecter, et ne le considèrent pas comme une simple
commodité.
Nous ne nous faisons pas la moindre illusion sur le monde dans lequel nous vivons : un monde de
dirigeants corrompus et avides de pouvoir qui gouvernent en instrumentalisant la haine et la peur, que
ce soit à Téhéran ou à Tel-Aviv, à Washington ou à Riyad, à Ramallah ou ailleurs encore. Nous publions
cette déclaration pour condamner la guerre illégale, et qui aurait pu être évitée, que les États-Unis et
Israël mènent contre l’Iran, et pour appeler les peuples de cette région et ceux du monde entier à adopter
un regard vers des horizons plus nobles.
En tant que Sabeel, nous appelons par leur nom les réalités suivantes :
- Un pacte rompu. Quelques heures seulement avant que ne tombent les premières bombes le 28
février 2026, le ministre des Affaires étrangères d’Oman annonçait une avancée majeure : l’Iran avait
accepté une vérification complète par l’Agence internationale de l’énergie atomique et s’était engagé
à ne jamais constituer de stocks d’uranium enrichi. La paix était à portée de main. Mais les frappes
ont eu lieu quand même. On ne peut appeler cela une stratégie. C’est la destruction délibérée de toute
diplomatie. Nous l’appelons pour ce qu’elle est : un échec moral aux proportions historiques. - Une guerre illégale. Ces attaques ont violé la Charte des Nations Unies, qui interdit le recours à la
force contre un autre État sans autorisation du Conseil de sécurité ou sans motif de légitime défense.
L’Iran n’attaquait aucun des deux États. Aux États-Unis, la guerre n’a pas non plus été autorisée par
le Congrès. Il faut que les lois qui protègent les faibles s’appliquent à tous sans distinction. Lorsque
de grandes puissances se placent au-dessus de la loi, le message adressé à tout oppresseur en herbe
est clair : la force est la seule loi qui compte. Nous rejetons cela avec toute la force de notre foi. - L’image de Dieu a été profanée. Des enfants tués lors de frappes contre des écoles. Des patients
tués dans des hôpitaux. Chaque vie fauchée est une profanation de l’image de Dieu. Les chrétiens
palestiniens n’ont pas besoin qu’on leur explique à quoi cela peut ressembler que de voir des enfants
sous les décombres, car nous avons vécu cela à Gaza. Toute idéologie ou théologie qui nie la présence
de Dieu en toute créature vivante doit être combattue et éradiquée. - La guerre comme source de profit. La théologie de la libération nous invite à nous poser des
questions sur les bénéficiaires. Les 100 premières heures de la guerre ont coûté environ 3,7 milliards
de dollars. Les actions des fabricants d’armes ont grimpé en flèche. Le prix du pétrole a dépassé les
100 dollars le baril, ruinant les nations les plus pauvres du monde qui n’ont pas été consultées dans
ce conflit. Les pauvres paient de leur sang et de leur pain tandis que les riches comptent les profits
qu’ils en tirent. Nous dénonçons ce péché structurel de colonialisme qui a engendré des économies
fondées sur la seule exploitation et la mort organisée des populations du Sud global. - Une histoire de catastrophes. La guerre en Irak en 2003 a été présentée comme une guerre de
libération, mais elle a détruit l’une des plus anciennes communautés chrétiennes du monde et f le
nombre de ses membres de 1,5 million à moins de 300 000. La révolution iranienne de son côté était
en partie une réaction au coup d’État de 1953 soutenu par la CIA. Les fruits des interventions
militaires occidentales dans cette région du monde ont été, et avec une terrible constance, le chaos,
les extrémismes et la disparition des communautés les plus anciennes. Nous en vivons les
conséquences. Vous ne pourrez pas instaurer un Moyen-Orient stable par la force de vos bombes. - L’Église vidée de ses ressources. Chaque intervention militaire occidentale majeure a été suivie de
persécutions contre les chrétiens du Moyen-Orient. Lorsque des États s’effondrent, ce sont des
extrémismes qui comblent le vide, et les minorités sont les premières à en payer le prix. Les chrétiens
occidentaux qui donnent leur bénédiction à des présidents qui déclenchent ces guerres doivent
prendre conscience de ce pour quoi ils prient : la destruction de leurs propres frères et sœurs qui
vivent sur la terre où Jésus lui-même a marché. L’Église d’ici a besoin que l’Occident écoute et
s’arrête et, comme l’a déclaré Kairos Palestine, qu’il « reconsidère des théologies qui soutiennent la
guerre, l’occupation et l’injustice ». - Deux théologies. Cette guerre révèle une cassure et un affrontement profond entre une théologie de
la domination modelée sur un pouvoir de style colonial et une théologie palestinienne de la libération
qui est enracinée dans la figure du Serviteur souffrant et inspirée par un Christ exécuté par les forces
de l’empire. Sabeel se range du côté de la croix, non du côté des missiles. Nous appelons chaque
Église qui est restée silencieuse à se demander : « Quelle théologie vivons-nous nous-mêmes ? ».
C’est pourquoi nous lançons l’appel à l’action suivant :
Nous ne sombrerons pas dans le désespoir. Sabeel signifie « source d’eau ». Les sources ne cessent pas
de faire couler leur eau parce que le désert est vaste. Nous avons vu chuter l’apartheid. Nous avons vu
s’effondrer des dictatures lorsque le peuple a refusé de céder à la peur. Nous croyons que le cours de
l’histoire penchera à nouveau du côté de la justice, car ce sont les citoyens ordinaires et non pas les
armées qui le façonnent.
Aux peuples de cette région — Iraniens, Palestiniens, Israéliens, Libanais, Syriens, Jordaniens, Irakiens,
Saoudiens, Koweïtiens, Omanais, Yéménites, Bahreïnis, Égyptiens — nous disons : Nous qui sommes
voisins devons nous unir dans la solidarité. Nos conflits ne nous apportent rien. Ils profitent aux
marchands d’armes et aux dirigeants corrompus qui ont besoin d’ennemis extérieurs pour justifier leur
pouvoir. Quand nous combattons, nous laissons aux avides leurs marchés et aux tyrans leurs mandats.
Quand nous reconnaissons l’humanité de l’autre, nous dépouillons les premiers de leur pouvoir.
Aux citoyens qui ont le droit de voter nous disons : Usez de votre droit de vote. Votez pour des
dirigeants visionnaires et intègres. Démasquez ceux qui sont moralement corrompus à travers votre voix
et votre refus de céder à la peur.
À l’Église du monde entier nous disons : Osez dire la vérité aux puissants. Les prophètes n’ont pas
gardé le silence. Jésus n’a pas gardé le silence. Nous ne devons pas non plus rester silencieux
La justice viendra. Et nous-même ne cesserons d’œuvrer, de prier et de nous exprimer jusqu’à ce qu’elle
soit rendue.
Sabeel est un mouvement œcuménique de théologie de la libération, issu de la base et à
l’œuvre parmi les chrétiens palestiniens.
Il est engagé pour la justice, la paix, la non-violence, la libération et la réconciliation.
En arabe, Sabeel veut dire « le chemin », « une source d’eau vive ».

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